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CHAPITRE XXXIV

La vie matérielle; la cuisine et la mode.

La langue. Les progrès de l'anglais; ceux de l'argot. La vraie concurrence au

français, celle du russe.

Les divertissements; la fin des petits jeux. La conversation. Le théâtre; la troupe

française permanente; les tournées dramatiques. Le nouveau goût russe. Diffusion, mais abaissement du goût français.

Dans ce dernier demi-siècle, nombre de vieilles familles ont été appauvries par l'émancipation des serfs : leur place a été prise par des familles nouvelles que le développement de la richesse mobilière a poussées au premier plan1. Ce qu'il nous faut étudier, dans la société, c'est donc, non seulement la continuation des anciennes influences, mais aussi la conquête, sur nouveaux frais, de parvenus qu'aucune tradition n'attache encore à notre culture. S'ils aiment peu, s'ils comprennent mal ce qui charmait les aristocrates de jadis, c'est la preuve, sans doute, d'une baisse de notre prestige, mais encore plus de la transformation de la société elle-même.

En ce qui concerne le boire et le manger, les goûts n'ont pas changé. La réputation du cuisinier français n'est pas entamée ; le cuisinier russe qui le remplace chez quiconque n'est pas très opulent, consulte, en tout cas grave, un manuel traduit du fran-

1. Comte Vassili, La société russe, ï, pp. 9, 10. — Antiquité russe, 1901, Souvenirs d'un ancien officier du régiment Préobrajenski, etc.

çais1. D'autre part, il ne semble pas que le Bordeaux dé Crimée ou le Champagne de Bessarabie soient à la veille d'exclure les * marques françaises. La seule nouveauté, c'est qu'on mange en français, si Fou peut ainsi dire, moins souvent qu'autrefois. Encore dans les années « soixante-dix », la noblesse de tel district offre-t-elle un banquet à l'Excellence de passage, la « pièce de bœuf à la moujik » y pourra suivre la « crème à la Madagascar » ; toutes les fantaisies du vocabulaire français passeront dans le menu2. Mais depuis, on a vu, on voit encore sur des tables de restaurants huppés, parfois sur des tables aristocratiques, voire impériales, des menus entièrement russes. C'est une révolution peut-être, mais elle est bien modeste : tant que ces menions nationaux nous donneront le choix entre le potafiou et Yomletofinzerby il sera trop tôt pour pleurer sur la mort, en Russie, du français de cuisine.

Pour le costume, il nous faut lutter contre les modes qui viennent d'Angleterre, le plus souvent par Paris. Leurs progrès sont d'ailleurs restreints, comme jadis, aux milieux où la coupe britannique annonce des prétentions à une sorte d'aristocratisme supérieur. Quand Tourguénief nous montre, vers 1874, le dignitaire Sipiaguine en complet à carreaux et casquette anglaise, c'est que ledit Sipiaguine rêve de la création, quelque jour, d'une Chambre Haute; qu'il s'y assigne un fauteuil, et croit utile d'affirmer, dès à présent, que rien du nobleman ne lui est étranger3. Encore aujourd'hui, des romans décrivent, dans certains salons, « des aristocrates à la mine hautaine, avec un chic anglais assez drôle4 »; ils en imposent, mais ne font pas de prosélytes. Comment le genre adopté pour tenir à distance pourrait-il attirer?

1. Voir Urbain Dubois, la Cuisine contemporaine, traduite du français sous la surveillance du maître d'hôtel des cours grand-ducales, etc.

2. Chtchédrine, Nos petits Bismarcks, pp. 114, 115, etc., de la trad. franc.

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