Id., H, p
dans ce cas? « Deux Français de mérite ne peuvent être ensemble à Pétersbourg sans s'arracher, les yeux, écrit Diderot à Falconet; il me semble que j'entends d'ici les Russes s'écrier : voilà les frantsouski manières 1 ! » Et les rapports de Falconet avec son entourage, et finalement avec Diderot lui-même, justifient pleinement cette réflexion.
Il était donc à désirer, pour le prestige de ces « frantsouski manières », que de temps en temps il vînt des représentants de la classe qui les avait imposées à l'Europe. Or, pendant longtemps, elle a ignoré la Russie. « Personne de la noblesse française n'est encore venu chez nous, écrit Bakhtiéief en 1756, sauf des nobles tout à fait méprisables, qui ont été au service russe et qui, soit par mécontentement personnel, soit pour masquer leurs méfaits, disent de la Russietout le mal qu'ils peuvent; de sorte que, sauf les savants et quelques hauts fonctionnaires, les Français pensent que chez nous on meurt inévitablement de faim ou de froid 2 ». La première personne de qualité qui se soit risquée en Russie, c'est sans doute cette comtesse d'Hacqueville venue à Moscou, en 1744, pour admirer Elisabeth, dit-elle; pour suivre son amant, disent les autres3. Plus tard, après 1756, nos agents diplomatiques tiennent à Pétersbourg une place avantageuse : Ségur surtout a laissé derrière lui de longs souvenirs. Puis sont apparus des officiers, des vrais — ceux de la galère du Roi la Tamponne sont reçus, en 1776 4, presque comme le seront ceux de l'amiral Gervais — et enfin de grands seigneurs, et, pour commencer, des « Franco-Belges », le prince de Chimay et le prince de Ligne. Ce dernier surtout fait sensation ; son voyage est une marche triomphale dont ses biographes, même le sceptique Sainte-Beuve,
1. Lettres inédites de Diderot à Falconet, Revue moderne, 1866-67, XVIII.