Aisman, Un peu à côté
4. Revue des Études franco-russes, passim, depuis 1907. Bulletins de l'Alliance française de Moscou.
nous avons vu affluer dans nos amphithéâtres des Russes, des Polonaises, des Juives, voire des Tatares musulmanes, candidates, presque toutes, au professorat public ou privé du français.
Y réussissent-elles? La plupart de leurs collègues français, suisses où belges qui les voient à l'œuvre, après leur retour, en doutent fort, et ce n'est pas seulement parce qu'en pareil cas ils sont orfèvres. Un an de Paris, passé pour bonne part à bavarder entre Russes, c'est peu pour apprendre le français de façon à bien l'enseigner : aussi les certificats d'études que la Sorbonne délivre à ces étrangères ne garantissent-ils nullement leur aptitude à l'enseignement. Telle brillante « Sorbonnienne » pourra devenir un bon professeur; telle autre n'a qu'un mince vernis que les années de Russie écailleront vite. Il en est de nos diplômées comme des outchitels de jadis; il faut choisir entre elles.
Disons d'ailleurs qu'une Russe intelligente peut tirer bon parti même d'un léger bagage de français, et expliquer plus clairement qu'un étranger des difficultés qu'elle-même a dû surmonter : devant elle la xénophobie de l'enfant désarmera, et peut-être, parce qu'elle est femme, aura-t-elle plus de prise sur la paresse des grands garçons. Il est fâcheux, sans doute, que, la classe finie, elle retrouve dans son manchon le verbe aimer conjugué d'une façon peu scolaire *; on peut espérer cependant que, de la maîtresse, l'intérêt retombera un peu sur la matière qu'elle enseigne.
En définitive, l'enseignement des langues est encore un peu, en Russie, dans l'état chaotique dont nous-mêmes nous sortons à peine. Il donne parfois de pauvres résultats, mais on ne s'aperçoit pas de la réalisation des prophéties qui, récemment, nous annonçaient l'éclipsé inévitable du français devant l'anglais et l'allemand2 : il semble, au contraire, que, dans ces toutes
1. Récit de Mlle K..., professeur au gymnase de garçons, àV....
2. Voir Revue des Études franco-russes, *1902, article de M. Paul Lahhé.
dernières années, il y ait eu progrès, au moins dans les grands centres. « Au VIIIe gymnase de Moscou, écrit un bon observateur, je viens d'admirer de merveilleux résultats. Les élèves parlent, écrivent et comprennent le français parfaitement : de plus, on sent qu'ils suivent les cours avec plaisir, qu'ils aiment notre langue1. »
Ce progrès s'accélérerait sans doute si nous avions un peu plus conscience de l'aide que notre enseignement supérieur peut donner a la culture française des étrangers. A cet égard, nous sommes encore dominés, en dépit de fort beaux discours, par l'esprit qui, si longtemps, a privé nos Universités de toute action au dehors. Pendant tout le xixe siècle, tandis que les Universités russes étaient inondées de professeurs allemands qui, parfois, devaient professer en français pour être compris2; pendant que les étudiants russes affluaient dans les Universités allemandes; qu'ils en revenaient pour enseigner la science allemande avec les livres allemands qu'on trouve toujours, à condition, chez l'inévitable libraire allemand de l'Université; pendant tout cela, nous bornions notre ambition à fournir à la Russie le M. Pascault de tout à l'heure. Et quant à former des professeurs russes chez nous, comment y songer? C'eût été une affaire d'État que l'entrée d'un Russe à l'École normale, et qu'y aurait-il fait, sans vers latins et sans thèmes grecs?
Quelques audacieux sont pourtant venus s'asseoir sur les bancs de nos hautes écoles; en deux siècles, nous avons cité deux véritables élèves, Trédiakovski et Ostrogradski 3, et quelques amateurs entrés à la Sorbonne, en passant, pour applaudir, l'un Guizot, l'autre Villemain. Mais combien d'autres seraient accourus s'ils avaient eu l'espoir de trouver, dans nos Univer-
1. Rapport de M. André Lirondelle, professeur à l'Université de Lille, 1909.