Gaston Deschamps, La vie et les livres, 1894, p
LES INFLUENCES LITTERAIRES. 48b
tique de Guerre et Paix valent-ils mieux que la Fantine des Misérables, que la bouvière de Madame Bovary? Lemaître convient, d'ailleurs, que les réalistes russes font le monde moins dégoûtant que nos naturalistes : il ne nie pas leur originalité, mais il la restreint beaucoup i.
La Russie a protesté à son tour; que pouvait comprendre à l'âme russe un Lemaître, un nationaliste, quand Zola lui-même n'avait vu dans Dostoievski qu'un Gaboriau slave? On nous a donc copieusement répété que notre littérature avait cessé de donner la loi à l'Europe, que ses voies nouvelles n'étaient pas toujours sympathiques ni même compréhensibles à la Russie, etc. 2. Seul, le romancier Boborykine a objecté que pourtant Stendhal et Balzac avaient agi sur le réalisme russe, et que celui-ci n'avait pu constamment découvrir des mondes nouveaux 3. On ne l'a guère écouté, mais la discussion reste ouverte.
Il faut reconnaître, d'abord, que depuis soixante ans les voies littéraires des deux pays ont singulièrement divergé. En France, après 1848, le romantisme et l'idéalisme de la période précédente se sont trouvés brusquement démodés ; nos romanciers se sont proclamés objectifs, réalistes, tandis que nos poètes arboraient le drapeau de l'art pour l'art. Cependant, tandis que nous avions l'air de guérir de ce mal de l'avenir qu'avait décrit Quinet *', les Russes en souffraient toujours, et d'autant plus que l'avenir, ils le voyaient maintenant, ils le touchaient ; ils étaient, depuis la guerre de Crimée, en pleine rénovation sociale. Comment la littérature s'en serait-elle désintéressée? Il lui fallait bien faire connaître, au Russe émancipé, ses misères, à l'émancipateur, la nécessité de faire plus ; le temps était loin de l'art