André Le Breton, Revue des Deux Mondes
n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé1 ».De même, dans Résurrection, Nékhlioudof sent « qu'en cette minute, une crise décisive s'accomplissait en lui; que son âme se trouvait comme à la rencontre de deux routes, et que jamais, ayant choisi l'une, il ne pourrait revenir à l'autre »! A la vérité, cette minute décisive se fait plus attendre chez lui que chez Jean Valjean, mais ce n'est pas là, comme on l'a dit, une critique de la psychologie de Victor Hugo. Tolstoï met plus de lenteur dans le geste et la pensée de ses personnages, comme il met moins de sonorité dans leurs mots, moins de coloris dans ses tableaux ; c'est affaire de réalisme russe. La seule différence qui doive être soulignée, c'est, ici encore, celle qui provient de ce mysticisme ou de cet ascétisme, qui est, chez Tolstoï comme chez Dostoievski et Tourguénief, la marque de la naturalisation russe de notre romantisme des « années quarante ». Si d'ailleurs il se laisse si bien naturaliser, ce romantisme, c'est qu'il a plus d'un point de contact avec le millénarisme des innombrables sectes, dont Tolstoï a fondu les instincts avec nos doctrines.
Suivre les idées et la forme française dans les écrivains de ces dernières années nous mènerait à peu de découvertes. Chez telle romancière, nous relèverions des traits vifs et spirituels que nous aurions envie d'expliquer par notre culture ; parmi les hommes, nous trouverions un « Zola russe », et, plus récemment, des écrivains très scabreux qui nous font le mince honneur de se réclamer de nous. En général, nous noterions des différences plutôt que des ressemblances. Voici, par exemple, ce Mérejkovski que ses sujets gréco-orientaux ont fait se rencontrer avec Chateaubriand. A chaque rencontre il s'en écarte tant qu'il peut. Nous avons mis, tout à l'heure, sa description d'Athènes,