Skabitchevski, Histoire de la censure russe, p
de dictionnaire \ et comme les œuvres de nos socialistes. A la vérité, Bazarof ne partage pas les idées de Proudhon — « J'ai ma manière de voir en propre 2 ! » affirme-t-il — mais combien de sous-Bazarof se contentent « de ramasser un soulier éculé tombé du pied de Saint-Simon ou de Fourier, et de le porter respectueusement sur leur tête, comme une relique 3 »!
A côté de ces influences, il y en a de plus anciennes : Krapotkine, alors au Corps des Pages, passe ses jours de sortie à lire, dans la bibliothèque de son oncle, Voltaire et les Encyclopédistes4. Mais, à vrai dire, leur action s'efface devant celle de Rousseau*, et surtout devant une autre influence dérivée de Rousseau et française, elle aussi, que les gens des années soixante méconnaissent quelquefois, mais qu'ils subissent d'autant plus qu'elle s'accorde avec l'évolution de la société. Jadis le désir de réformer l'État ne s'éveillait que dans l'esprit d'aristocrates ou du moins de nobles qui devaient, soit à leur éducation, soit à leurs voyages ou à leurs campagnes, une instruction souvent étendue. Maintenant, les élèves de l'Occident sont, en majorité, des étudiants qui viennent de gymnases médiocres, de familles de roturiers ou de popes, où l'on n'a qu'un très vague soupçon de la culture européenne. Mis en présence des enseignements de nos philosophes, ces nouveaux venus comprennent d'abord que, selon Rousseau, plus l'homme est primitif, plus son jugement est sain : qu'ils ontdonc, en toute matière et plus que n'importe qui, chance d'atteindre la vérité absolue. De cette conclusion il n'y a qu'un pas jusqu'au fanatisme dont les Russes font volontiers la qualité suprême de leur esprit national. « C'est son trait caractéristique, remarque le révolutionnaire Stepniak, qu'il se passionne jusqu'au fanatisme
1. Messager historique, Mémoires de Khoudiakof, 1906, octobre. ! 2. Tourguénief, Pères et Enfants.