De Vogué, Histoire et poésie, p
pour des choses qui ne sont que matière d'approbation ou de réprobation pour l'homme d'Occident1 ». Reprise ainsi de l'ardeur que ses ancêtres mettaient à proscrire ou prescrire le signe de croix avec deux ou trois doigts, la jeunesse d'à présent apporte dans les discussions politico-philosophiques une audace déconcertante. « Les Russes peuvent manquer de toutes les qualités, dit encore Stepniak; du moins ne reculent-ils jamais devant une conséquence de leur raisonnement2. » Cette audace de logique, ils la mettent naturellement au service de l'homme qui leur a révélé leur omniscience, de Rousseau, et puis, et surtout, du disciple qui a donné la forme la plus attrayante à ses doctrines, de George Sand.
Nous savons déjà comment les Russes des années quarante ont accueilli ses livres; nous avons vu Biélinski s'agenouiller devant sa « Déclaration des droits de la femme 3». Dans les années cinquante, soixante, non seulement on la lit, mais on veut appliquer sa doctrine. En 1858, Tourguénief nous dépeint une « georgesandienne », cette Hélène assoiffée de sacrifice qui se jette à la tête d'un sympathique étudiant bulgare, puis quitté allègrement sa mère mourante pour se vouer à la libération des Balkans 4. Un peu plus tard, nous rencontrons des émancipées qui répudient George Sand5 : n'empêche que c'est elle qui forme — abrutit, dit Pisemski6 — des multitudes de jeunes gens, d'autant plus facilement qu'avec les progrès du matérialisme buchnérien, « un Russe non matérialiste serait le merle blanc7 », et que les obligations de la morale traditionnelle ont perdu tout