Idem, pp
Brigandage à part, ces déclamations sur « la pourriture de l'Europe » et la nécessité du balai russe ne sont pas des nouveautés; depuis vingt ou trente ans, elles emplissent les écrits des slavophiles. Les conservateurs à outrance et les révolutionnaires se touchent : «Nous représentons des directions parentes, quoique différentes», écrit Herzen auxAksakof l; encore la différence est-elle si mince qu'on l'oublie sans effort. « Je me rappelle, constate Dostoievski, que Danilevski était un fouriériste à outrance... Maintenant, le voici revenu à la Russie2, » c'est-à-dire au slavophilisme. S'il en est ainsi des maîtres, que peut-il en être des disciples? Ballottée de Katkof à Bakounine, « l'intelligence » adopte les négations qui leur sont communes, et pour la première fois, depuis Pierre le Grand, se trouve d'accord avec le peuple qui savait bien, lui, que toute la science du Niérnetz, de l'Occidental, n'est que mensonge. Au fond, cette négation de l'Europe flatte, dans les intelligents eux-mêmes, une fibre secrète : depuis longtemps, l'Europe les offusquait. « Ses monuments gris, noirs lui donnent, écrit Herzen, une physionomie aristocratique, blessante pour celui qui n'a pas d'aïeux aussi brillants, ni de traditions aussi grandes 3. » On sera soulagé quand ils seront à terre, ces monuments insolents, et que l'Europe n'aura plus de traditions ni d'aïeux.
Cette évolution de la pensée russe, qui réunit Bakounine au fondateur de la secte des Fouetteurs dans la même haine des livres4, a nui naturellement à toute culture, mais à la culture française encore plus qu'à toute autre b : nos arts, notre politesse, notre langue, nos mœurs, qui sont antirusses pour les uns, antidémocratiques pour les autres, doivent disparaître, comme
i, 31 janvier 1860. Voir Années écoulées, 1908, août, p. 154.
2. Lettre à Strakhof, 1868. Correspondance, trad. Bienstock, p. 295.
3. Herzen, Lettres de France et d'Italie, Œuvres, IV, p. 434.
4. Quand Daniel Philippovitch se sentit appelé par Dieu Sabaoth, son premier soin fut de jeter ses livres à l'eau.