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Edgar Quinet, préface à? Ahasvérus

LES INFLUENCES POLITIQUES. Mi

« état d'âme » ait causé la révolution russe. On nous en a accusé; un historien audacieux a même marqué le moment précis dont est venu tout le mal : c'est celui où, sur le pont d'un navire français, à Kronstadt, un tsar a, pour la première fois, écouté la Marseillaise debout et tête nue1. La vérité, c'est que les révolutionnaires russes ont marché sans nous, et peut-être fort loin en avant de nous, tout en ayant dans leur bagage beaucoup plus d'articles français qu'il ne croyaient : comme l'a remarqué Herzen, il y a longtemps, « il ne suffît pas de crier contre la France pour échapper à son influence » 2.

i. Schiemann, Deutschland und die grosse Politik. 2. Herzen, Œuvres posthumes, p. 91.

L'influence française en Europe et en Russie : ses causes générales, locales.

Celles qu'on fait venir de la politique ou de la géographie. La France moyenne de l'Europe. La clarté française et l'esprit de propagande.

La ressemblance supposée des Russes avec les Français : leurs points d'opposition, de contact. La gallomanie des uns, le russophilisme des autres : leur rencontre.

L'avenir : la transformation des deux pays et ses effets possibles.

Dans les deux siècles de vie russe que nous venons de parcourir, nous avons constaté la prédominance à peu près continue des influences françaises. Comme on chercherait vainement un autre pays où leur action eût été aussi longue et profonde, il faut croire que la Russie a eu des raisons à elle de s'attacher à nous plus que les autres n'ont fait. Causes générales, causes particulières, il faut les réunir, en dégager, s'il se peut, l'élément essentiel, juger leur œuvre, se demander enfin ce qu'il en restera demain.

On sait que jadis les observateurs, et surtout ceux du dehors, insistaient beaucoup sur les raisons d'ordre politique. Pour le Napolitain Algarotti, « les armes victorieuses de la nation » ont contribué, plus que tout le reste, à la propagation de notre langue et de nos idées. Pour Schwab, un peu plus tard, c'est un fait considérable que l'élévation sur le trône des Césars, à Vienne, d'un prince de la maison française de Lorraine *. Pour

1. Discours sur l'universalité de la langue française, p. 156.

l'un comme pour l'autre, « Versailles a préparé les voies à Paris i », et le fait est que la majesté de Louis XIV s'est imposée à toute l'Europe, et qu'au xvme siècle la France en est encore la monarchie la plus puissante. Il est naturel de croire que nos armées ont attiré les regards des peuples, non seulement sur elles-mêmes, mais encore sur tous les actes de notre vie.

Pourtant on remarque, sous Louis XV, que notre prestige politique diminue, et que celui de nos idées, de nos modes, de notre langue, grandit toujours2. C'est donc que l'un ne dérive pas de l'autre, et que, selon l'expression de Rivarol, « la France agit contre ses intérêts et méconnaît son génie quand elle se livre à l'esprit de conquête 3 » . On n'en doute plus quand la France napoléonienne est maîtresse du continent, et que cependant l'empire de notre littérature s'y écroule. Plus tard, quand nous regagnons de l'influence sous les gouvernements sans éclat qui suivent Napoléon, le prince Viazemski traduit l'opinion de l'Europe en disant que, ce qui vient de J'épée étant toujours repris par l'épée, « si l'empire intellectuel de la France subsiste toujours,... c'est qu'il s'est formé quand le peuple français ne s'occupait pas de politique 4 » .

Pour les Russes surtout, c'est là une vérité évidente. Au xvme siècle, leur Etat et le nôtre se sont, presque constamment, ignorés ou combattus ; la plupart de nos hommes d'État tenaient pour le comte de Broglie contre le chevalier Douglas, qu'au lieu de nous assurer l'alliance russe, « en éclairant cette nation encore sauvage, en nous l'assujettissant par la civilisation et l'élégance... », il serait plus court « de la laisser dans l'état de nullité où elle est 5 ». Ce dédain de la Russie, combien de fois ne l'avons-nous pas trouvé chez nos politiciens, même récents?

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