Herzen, Développement des idées révolutionnaires, p
prend envie de sautiller lui-même : c'est peut-être le moyen de se réveiller tout à fait et de se sentir aussi gai qu'ils ont l'air de l'être. « Je souhaiterais fort, écrit Théodore Khomiakof, que mon frère vînt passer six ou sept mois ici. Il végète à Saint- Pétersbourg; l'indolence et l'apathie de son caractère y rendent inutile l'activité de son esprit. A Paris, tout l'exciterait *. » L'inconstance du Parisien devance, en effet, celle du Russe; il n'a plus le temps de se lasser de rien. Autre profit de sa cure parisienne; il apprend à ne plus philosopher éperdument sur des idées et des modes si éphémères. « A Moscou, remarque Botkine, on s'habitue à tout considérer avec le sérieux des pédants » et là-dessus il se plaint du sort qui le prive de nos opérettes2. Combien defoisnel'avons-nous pas entendue, cette lamentation du Russe exilé sur les fleuves de sa patrie, et combien de fois aussi le cri de joie de Vassili Pouchkine!
Saluez ! Je suis à Paris !
Je sais enfin ce qu'est la vie 3 !
N'oublions pas, d'ailleurs, que le Russe n'est qu'une contrefaçon d'homme du Nord : il est un méridional que les Tatars et Pierre le Grand ont, les uns poussé, l'autre tiré vers le pôle, et qui n'en a pas pris son parti. La pipe du septentrional lui plaît moins que notre sociable cigarette; il cause et raille volontiers. Or, le Français lui est l'interlocuteur toujours prêt qui sait apprécier la cruauté nonchalante de ses plaisanteries et l'art de ses récits, parfois un peu lents, un peu brumeux au début, mais qui vont si bien s'éclairant, s'illuminant jusqu'à l'image finale gue notre vivacité n'aurait pas mieux amenée4. Puis, quand nous lui répondons à notre tour, il ne perd rien de notre esprit;
1. Laskovski, Alexis Khomiakof, sa biographie. — Biélinski, Œuvres, IV, p. 342.