Figaro, 5 novembre 1893, article de Zola sur Tourguénief
il le goûte et parfois non sans surprise, car d'avance, il l'aurait craint un peu fade. « L'épigramme française pique comme un trait, dit Yiazemski; la nôtre tape comme un gourdin. Les yeux français aiment les couleurs tendres, changeantes; les yeux russes, les couleurs grossières1.... » Pourtant, il s'assimile très bien notre goût — Viazemski lui-même en est la preuve — et s'il se l'assimile, c'est qu'il l'aime. Que de fois nous avons noté sa sympathie pour notre indulgence, pour cette gaîté qui semble, même en moralisant, n'avoir d'autre but qu'elle-même et le plaisir de tous! Il y trouve quelque chose d'humain, de doux qui correspond peut-être, en lui, à des instincts que les rigueurs du climat et du régime avaient à demi atrophiés ; il se sent, même à côté de Gaudissart, redevenir un être complet, « A notre table d'hôte, raconte Tolstoï, les plaisanteries se croisaient..» nous Jot'étions ni très spirituels, ni très convenables, mais nous nous sentions hommes 2. »
Le fait de se sentir homme grâce à des Français vaut bien qu'on leur passe quelque chose. Après tout, leur légèreté n'est peut-être que l'envers d'une qualité. « Un Béotien et un Athénien ne peuvent avoir le même système nerveux3. » Si nous bavardons, c'est que nous savons causer. « Les Allemands font des déclarations, confient des secrets, enseignent, injurient; quant aux Anglais, ils aiment les raouts parce qu'on n'y cause pas.... Le Français seul cause4. » Sa gaîté, et justement parce qu'elle est « l'oubli de la condition humaine », mérite que le Russe, changeant d'avis comme Renan, l'appelle « un apostolat de bonne humeur et de charité 5 » . Sa vivacité contribue pour beaucoup à « cette beauté exclusivement française qui consiste en une réunion gracieuse de traits expressifs, légers, spirituels,.
i. Œuvres, VIII, p. 3. — Jd., VII, p. 477.