‹ La Culture française en RussieChapitre 491 sur 518 · Les nuits d'Egypte · texte numérisé non relu

Les nuits d'Egypte

génial improvisateur. Ce n'est pas pour dire, d'ailleurs, que la Russie n'ait pas eu ses pensées à elle; mais elle a fait siennes les nôtres, et elle les a aimées de tout son cœur.

Il est peut-être oiseux, après cela, de se demander si elle n'aurait pas mieux fait de s'inspirer ailleurs. Encore aujourd'hui, elle a peur, parfois, d'avoir donné son âme au diable : récemment, un éloquent publiciste, oublieux des prikazes moscovites et des chancelleries germano-russes qui leur ont succédé, nous reprochait d'avoir inoculé à son pays le virus bureaucratique1. D'autres griefs sont plus fondés. Notre scepticisme n'a pas toujours été d'un bon conseil pour de jeunes têtes; nos idées, qui nous ont souvent égarés nous-mêmes, n'ont pas pu ne pas égarer nos élèves; selon l'expression de Joseph de Maistre, nous leur avons parfois « versé du poison ». Mais constatons aussi que nous leur avons envoyé tous les contre-poisons possibles, et Joseph de Maistre lui-même : ils ont eu le choix. Il est certain, en tout cas, que nous leur avons donné le goût, qu'ils n'avaient guère avant nous, de l'exercice libre de la pensée; que nous leur avons inspiré l'amour du beau littéraire, et, par suite, le dégoût du sauvage et du rude, dans les livres et peut-être ailleurs. Vraiment, quand nous voyons l'efflorescence merveilleuse de cet esprit formé sinon par nous, du moins avec nous, nous ne pouvons pas croire qu'il aurait fallu intituler ce livre, comme un illustre académicien l'a fait d'un de ses articles, Souvenirs d'une éducation manquée 2.

C'est l'avenir, d'ailleurs, qui décidera de la valeur de nos leçons données, ou à donner, car le courant qui va de France en Russie n'est pas arrêté. A vrai dire, il rencontre des obstacles d'autant plus grands que la Russie grandit elle-même. Bientôt elle aura deux ou trois cents millions d'âmes. Or, c'est dans les

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