Voyage d'un officier français prisonnier..., -p
n'exister que pour eux : « On ne voit, écrit Grimm, qu'enseignes à Y Impératrice de Russie, que Cafés de Russie, Grands Hôtels de Russie garnis, marchandes de modes à l'enseigne du Russe galant1 ». Voyageurs et voyageuses y trouvent de quoi faire bonne figure, à Paris d'abord, à Pétersbourg ensuite. Aussitôt débarqué, le prince Kourakine se commande « quelques habits fort propres », qui ne lui coûteront que quinze ou vingt mille livres ; il est fort marri quand son retour est retardé, car ses habits ne seront plus à la mode2. Plus heureux, le comte Matiouchkine, le prince Bariatynski ne manqueront pas leur effet, si ce n'est auprès de l'Impératrice 3.
Mais il est évident que, pour acquérir les grâces qui font comparer Matiouchkine à l'Amour, il faut fréquenter mieux que des boutiques. Pénétrer dans la bonne société est pour tout voyageur un rêve qui se réalise rarement. « Les dames françaises sont très fïères, écrit Fone Vizine : beaucoup ne rendent pas les visites que leur font les dames russes 4. » — « On a beau tenter l'impossible, note Alexandre Kourakine, on part de Paris comme on y est arrivé, sans lumières sur la façon dont on vit dans les bonnes maisons b. » Pourtant, dès 1756, il y a des Russes dans les salons les plus jalousement fermés; mais, au dire de la mère de Catherine II, « les Galitzyne seuls y réussissent6 » . Plus tard, le prince Orlof, en dépit du prestige que lui vaut la confection d'une Impératrice, n'intéresse que par sa façon de manger les œufs avec leur coquille7; sa collaboratrice du coup d'État, la princesse Dachkof, déplaît par sa hauteur, et tout Paris s'égaye de la réponse que lui aurait faite, aux Tuileries, un vieux chevalier de Saint-Louis : « Qu'avez-vous donc, monsieur, à me