Karamzine, Voyage en France, pp. 13 et suiv
5. Le Russe à Paris, 1760. Œuvres de Voltaire, éd. Beugnot, XIV, p. 194.
Nuit toute relative d'ailleurs et déjà moins épaisse pour le Russe que pour d'autres. « Croiriez-vous, écrit Fone Vizine, qu'il y a ici des Anglais qui savent dix fois moins de français que moi * ? » D'autre part, ses lectures l'ont préparé à tout comprendre. Chaque pas dans Paris lui vaut une réminiscence, une émotion. Tout plein de la Henriade, Karamzine s'attendrit devant le Henri IV du Pont-Neuf; « il me sembla que l'homme de bronze souriait aimablement de mon émotion 2 » . Au Luxembourg, il se rappelle Voltaire et Rousseau, qui y ont cherché, l'un de$ rimes, l'autre des rêveries. A Saint-Etienne-du-Mont, il salue le tombeau de Racine; à Saint-André-des-Arts, celui de l'abbé Batteux; à Auteuil, la maison où Boileau a écrit ses satires. Entre temps, il va verser quelques larmes à Ermenonville3.
Mais les morts ne doivent pas lui faire oublier les vivants. Avec quel tremblement il tâche de les approcher! Khemnitzer se promène, la nuit, sous les fenêtres de Rousseau, comme un Espagnol à la sérénade4. Karamzine, à l'Académie, aborde timidement Barthélémy. « Je suis Scythe, lui dit-il; j'ai lu Anacharsis. » Barthélémy sourit au barbare, le félicite et le présente à un collègue. « Je l'ai vu, écrit Karamzine, cet auteur de contes unique, incomparable!... Mon ami, j'ai vu Marmontel * ! » Mais heureux surtout le Russe qui, vivant à Paris, peut recevoir ses dieux chez lui. C'est lé cas du comte Golovkine, celui aussi du prince Galitzyne, qui, né et élevé chez nous, est, à vrai dire, plus Français que Russe6; celui enfin de l'ambassadeur Boutourline chez lequel on joue le Devin du village, avec le concours d'un amateur que le Barbier de Séville va rendre célèbre, M. Caron de Beaumarchais 7.
Naturellement le Russe va souvent au théâtre, pour la scène