De Loménie, Beaumarchais et son temps, I, pp
et pour les coulisses. « La Clairon, dit Bachaumont, a toujours en titre un Russe qui se contente de lui baiser les mains; » quand elle est aux arrêts chez elle, on ne lui refuse pas lapermission d'y recevoir ce « pot-au-feu1 ». Mais, le plus souvent, les finances du voyageur suffisent tout juste pour la place au parterre qu'il reprend chaque soir. « Depuis mon arrivée, écrit Karamzine, j'ai passé toutes mes soirées au spectacle 2. » C'a été le cas, avant lui, de Khemnitzer, des Kourakine, de bien d'autres. S'ils s'égarent parfois dans les petits théâtres, ils fréquentent surtout l'Opéra où ils admirent « le goût des décorations, la promptitude des machines, la délicatesse des danses », mais un peu moins la musique française « dont les beautés ne sautent point d'abord aux yeux; il faut les chercher3 ». On ne fait point de ces réserves en parlant, non de la maison, mais du temple de Molière : lorsque Khemnitzer, au parterre, voit Lekain entrer en scène, il se lève, et de toute sa taille, qui est gigantesque, il le salue profondément4. Moins démonstratif, Karamzine admire pourtant le goût sûr du parterre, le jeu d'artistes tels que Larive, Saint-Prix, Mlle Raucourt, le répertoire qui est « l'école du bon goût, des bonnes mœurs, la source bienfaisante des grands sentiments5 ». Si parfois la tragédie semble languissante — elle aussi a des beautés qu'il faut chercher, — la comédie charme toujours; tous les Russes, à l'envi, déclarent que les Français détiennent et détiendront à jamais « le sceptre de Thalie 6 ».
Mais voici qu'un soir, au retour du théâtre, ou peut-être du Palais-Royal, notre voyageur sent sa bourse légère. Il lui faut finir ses achats, expédier ses caisses, repartir lui-même, non
1. Bachaumont, Mémoires, 16 sept. 1764. — Id., mai 1765, p. 144.