Archive russe, 1874, I, p. 1435, Mémoires de Timkovski
congruentes au régime et à l'habit. Nous avons vu Pierre le Grand s'en préoccuper déjà1; mais, après lui, les Allemands deviennent tout-puissants, et la légende veut que leur domination n'ait été que barbarie. « Sous Anna Ioanovna, écrit Féodor Golovkine, la Cour eut quelque chose de sauvage et de Scandinave, produit par le mélange des mœurs allemandes et courlandaises. L'ivresse, les indigestions, les propos sales en faisaient une immense et dégoûtante caricature2. » Parfois, en effet, la Cour d'Anna a joint à la vieille barbarie moscovite celle de la Cour du Roi Sergent; on s'y tenait pourtant quand on se sentait sous l'œil des civilisés, et les relations des Français pris à Danzig et amenés à Pétersbourg en témoignent3.
Aussitôt débarqués à Kronstadt, le capitaine d'Agay de Myon et ses compagnons sont accueillis par des Hollandais et des Allemands, dont quelques-uns ont servi jadis Sa Majesté Très Chrétienne et ne l'ont pas oubliée ; puis on les présente au Grand- Amiral Golovine dont l'audience tourne tout de suite en plantureux banquet. A Pétersbourg, ils sont régalés au nom de la Tsarine, et dans l'un de ses palais : « la toile était fort belle, le souper magnifique, la vaisselle la plus belle qu'on pût voir ». Le repas* œuvre de Formay, et les vins, venus de France, eux aussi, répondaient à cette magnificence. Il est vrai que, la soirée finie, les invités de l'Impératrice doivent coucher sur des bottes de paille, et ce contraste ne laisse pas d'être suggestif. Le lendemain, c'est le Grand-Maréchal qui reçoit; après le dîner, « il nous fit venir, raconte d'Agay de Myon, des Géorgiennes qui étaient ses esclaves et toutes jeunes et jolies, et nous offrit, dans cette fête, de toutes les façons, ce qui pouvait nous amuser » . Cette hospitalité de pacha distribuant son harem nous transporte fort loin de l'Occident, sans d'ailleurs nous mener dans le véri-