Bachaumont, Mémoires secrets, 17 novembre
de Figaro, Il en est à peu près de même en Russie; Catherine II a sa salle, à l'Hermitage, où dix ou douze spectateurs voient jouer devant eux de grands seigneurs, des ministres, des ambassadeurs, le Français Ségur, l'Autrichien Cobenzel1. Chez le Grand-duc héritier, le prince Kourakine triomphe dans les rôles d'Eraste et de M. Jacquemin. Du Grand-duc la mode passe aux courtisans. « Puisqu'on joue des comédies chez lui, il faut bien qu'on enjoué chez eux.... Le prince Galitzyne va faire bâtir un théâtre ; il en est question chez les Golovine, chez les Spiritof 2. » Les Instituts, les régiments de la Garde, les manufactures ne restent pas en arrière : à l'Académie des sciences, une séance solennelle s'ouvre par une comédie-ballet; à la fabrique de faïences, « les élèves, des petits moujiks, dressent une scène dans la salle où ils mangent et travaillent3 ». La province s'ébranle enfin; Moscou, en 1787, n'a pas moins de quinze théâtres. A Tambof, le gouverneur Derjavine, qui veut être administrateur éclairé non moins que grand poète, organise d'abord des concerts ; puis, quand il juge ses Tamboviens un peu dégrossis, il les met à la comédie *.
Il va sans dire que ces représentations ne sont pas toujours en français, car la connaissance de la langue a été devancée par cette fureur théâtrale; mais ce sont toujours des pièces françaises que l'on joue. Les tragédies sont assez rares; elles soiit difficiles à apprendre, à jouer, et quelquefois dangereuses1; des malintentionnés n'ont-ils pas trouvé, dans la Sémiramis de Voltaire, des rapports entre l'infortuné Ninus et l'infortuné Pierre III 5 ? En revanche, tout notre répertoire comique est joué, dans l'original ou en traduction : chez le Grand-duc Paul, en quelques semaines, on joue le Tableau parlant,
i, Ségur, Mémoires ou souvenirs et anecdotes.