Id., pp
suivant la conception de Romme, un « citoyen de Genève », un peu rude peut-être, mais modeste, actif, humain, habitué à ne pas se ménager pour la patrie1.
Nous verrons les fruits de cette éducation quand nous retrouverons Popo à côté d'un autre élève de nos philosophes, l'empereur Alexandre Ier. Le Romme de celui-ci a été le Suisse Laharpe : la seule différence qui résulte de cette différence de nationalité, c'est que Laharpe, connaissant plus de langues que son prototype auvergnat, a pu faire entrer dans l'éducation de son élève des auteurs tels que Gibbon, par exemple. Mais les principes sont les mêmes; comme Popo, Alexandre voit dans le Christ « un Juif, dont la secte des chrétiens tire son nom » — c'est du moins ce que lui apprend une de ses dictées; comme lui, il a foi dans l'évangile de Rousseau et de Mably, que son précepteur français lui commente, et que son précepteur russe lui fait traduire. Il maudit donc, comme Popo, la superstition et le fanatisme, et rêve d'affranchir la Russie des tyrannies qui pèsent sur elle — à commencer par celle de l'autocrate2.
En définitive, arrivés en Russie pour y enseigner la danse et les belles manières, les Français ont vu très vite leur rôle s'agrandir, et l'engouement des Russes pour leur langue, leurs livres, leurs modes, les transformer en professeurs universels. Dans cette haute fonction, ils restent souvent ce qu'ils étaient au débjit ; ils enseignent des formes plus que des faits, des mots plus que des idées, et d'ailleurs ne s'en entendent que mieux avec leurs élèves. Il faut arriver au dernier tiers du siècle pour trouver, en petit nombre, des éducations à la fois françaises et sérieuses. Ce ne sont donc pas nos pédagogues qui ont conquis la Russie à nos idées; d'autres Français, sans sortir de chez eux, ont fait plus et mieux.
1. Grand- Duc Nicolas Mikhaïlovitch, ouvr. cité, I, pp. 28 et suiv.
2. Les publications relatives à l'éducation d'Alexandre sont nombreuses. Voir [ U gouverneur d'un prince, Frédéric-César de Laharpe et Alexandre Jer de Russie, Lau- i Banne, 1902.