COOPERATION ET ASSOCIATION
La coopération n'est pas une chose nouvelle au Canada. Plusieurs coopératives existent depuis plusieurs années, associant entre eux, les producteurs de denrées alimentaires de toutes sortes.
D'après une autorité incontestable, M. E. Todd, l'organisation est la clef du succès commercial.
L'agriculture, avec ses multiples produits, étant un des plus importants f:.-teurs du commerce, elle peut prétendre à devenir l’une des plus grandes puissances organisées. Si rapides ont été les progrès de l'organisation dans les autres branches professionnelles qu'aujourd'hui il n'existe presque pas d'industrie ou de commerce qui ne soit solidement organisé, Seule l'agriculture, jusqu’à date comparativement récente est restée sans organisation.
L'organisation est d'autant plus difficile que le capital est aux mains du plus grand nombre. Les industries les mieux organisées sont celles qui sont contrôlées Par un petit groupe de capitalistes. -'agriculture est peut-être l'industrie qui, sous ce rapport, possède la plus grande somme de Capitaux divisés. Pour cette raison il est difficile d'organiser l'agriculture. Pour la même raison les méthodes industrielles d'organisation n'ont pas été trouvées convenables à l'organisation de l’agriculture.
De plus, l'agriculture exerce son activité à l'égard du monde commercial des villes, ce qui a donné lieu aux intermédiaires de se charger d'approvisionner les populations urbaines de denrées alimentaires. Voyant les bénéfices qu'ils pouvaient tirer d'une pareille situation, ces intermédiaires se sont coalisés et ont imposé leurs prix aux producteurs comme aux consommateurs.
On dira que l'intermédiaire rend service à la société. Fort bien tant qu'il n'abuse pas de ses moyens d'action, mais il est avéré que trop souvent ses services sont payés hors de proportion, faute d'organisation agricole.
“Il y a certes moyen d'améliorer cette situation. Pour y parvenir, il faudrait se dispenser du service intéressé de certains de ces intermédiaires,—non pas de tous, ce serait une utopie, mais des plus coûteux. A l'heure présente le consommateur est isolé. Il y a toutes sortes de ligues et d'ententes, entre les intermédiaires; il n'y en a guère, entre les producteurs, il n'y en a pas du tout, entre les Consommateurs, au Canada, où si peu, que cela ne peut affecter la situation, Aux extrémités de la chaîne qui va du producteur au consommateur se trouvent deux groupes de gens isolés, sans aucune solidarité qui les relie, et qui persistent à toujours traiter, non pas directement de l'un à l'autre, mais par l'entre-
(1) Extraits du résumé des travaux de M. Bruno Wilson sur la brochure de M. Todd.
Pluntre
mise de cinq ou dix autres groupes, unis, ceux-là, et chez lesquels l’union aboutit à une protection efficace de leurs intérêts. Si un acheteur trouve un endroit où il peut s'approvisionner à meilleur marché qu'ailleurs, et obtenir de la marchandise satisfaisante à un prix relativement peu élevé, peut-être le dira-t-il à un ou deux de ses amis, mais c'est tout. Il craint de nuire à ses propres intérêts, s’il porte ce fait à la connaissance d'autres acheteurs; en quoi il a raison, sous le régime actuel, car le détaillant profiterait vite de la demande plus nombreuse pour hausser ses prix. Du reste, il n’est pas dans le commerce par philanthropie, mais pour y faire son affaire; et l'on ne saurait le lui reprocher.
Le marchand-détaillant s'associe à ses confrères, tous s'entendent pour se protéger. L'acheteur devrait les imiter, fonder les ligues d'acheteurs, comme il en existe en France, par exemple; il devrait surtout s'organiser, avec ses collègues, en coopératives d'achat, tout comme le producteur, lui, devrait se tourner vers les coopératives de vente.
La coopération au Canada, ne fait que commencer. Les agriculteurs, dans certaines provinces, en ont déjà retiré de grandes bénéfices, mais elle est encore à son enfance. Ici même, au Canada, les coopératives de vente organisées par certains producteurs ont donné des résultats excellents. Au cours de la dernière session fédérale, à la commission parlementaire de l'agriculture, pour la Chambre des Communes, M. Daniel Johnson, de Forest, Ontario, citait le cas d’une femme de cet endroit à laquelle un marchand local avait offert $125 pour une récolte de fruits; elle la vendit, par l'entremise de la société coopérative de l'endroit, $1,035. Ces jours derniers, à une réunion de la Société Pomologique de la province de Québec, à Westmount, M. B. Davis, autrefois secrétaire de la United Fruit Company, de la Nouvelle-Ecosse, racontait comment cette association coopérative puissante a réussi à induire le Pacifique à mettre cent wagons de plus à sa disposition, cette année, et comment elle a vendu, sur le rarché de Londres, 367,000 barils de pommes, faisant un bénéfice net de $15,000 pour l'association, et économisant près de $15,000 de droits d'entreposage et de frais de charroyage, à Londres même. Il y a quelques mois, le ministère de l'Agriculture, à Québec, organisait à Sainte-Anne de la Pocatière, dans le comté de Kamouraska une coopérative pour la fabrication et la vente de conserves de fruits qui, en dépit des entraves mises à la liberté du commerce par les agents de certaines fabriques de conserves syndiquées, a donné d'excellents résultats. De toutes parts l'on recueille des témoignages favorables au groupements des producteurs en associations pour la vente. Et, comme nous l'écrivait une des personnes les plus au fait du mouvement agricole dans notre province, “si les cullivateurs pouvaient organiser des coopératives propriétaires d'entrepôts, d'abattoirs, de fabriques, de comptoirs à la ville et à la campagne, ti y aurait plus de concurrence, et producteurs comme consommateurs en pro fiteraient."" C'est ce qui, du reste, existe déjà à l'étranger. M. King, de l'Université de Pennsylvanie, écrit dans une revue américaine “Au moyen des associations coopératives, les fermiers du Danemark exporlent maintenant pour plus de $90,000,000 de beurre, de viandes et d'œufs, chaque année. Des crèmeries coopératives traitent bresque tout
le lait de cette contrée. En 1910, il y avait à 34 fabriques coopératives de Dorc fumé, où 93,000 fermiers étaient associés, et qui tuaient Dour $1,545,000 de porcs par an, afin d'cphrovisionner leur commerce sans cesse grandissart. La Société d'exportation danoise q fait pour plus de $6,600,000 d'affaires, en 1908. Les associations coopératives d'Irlande ont fait, depuis leur début, pour au delà de $125 *000,000 d'affaires, dont près de $15,- 000,000 en 1911. La Hood River's Apple Growers Union, de l'Orégon, qui a un capital payé de $25 1000, dirige l'empaquetage et l'expédition des fruits, a ses entrepôts frigorifiques et ses fabriques de glace artificielle. En 1910, elle a expédié 40,000 boîtes de bommes, et depuis son organi-
sation, le prix reçu par chacun de ses membres, pour chaque boîte de pommes, a monté de 60 sous à $2."
CBETTER FRUIT"') Fig. 157—Entrepôt de Hood River, Oregon.
Il serait de l'intérêt du consommateur de se grouper en coopératives d'achat, afin de traiter directement avec les coopératives agricoles de vente, pour l’achat de produits de la ferme qui ne sont pas de nature périssable. M. Davis, dont nous citions tantôt les remarques au sujet de la United Fruit Company, de la Nouvelle-Ecosse, disait que cette association de producteurs, qui ont aussi besoin d'acheter, réussit, l'an dernier, à acheter, pour ses membres, 6,500 tonnes d'engrais chimiques sur lesquelles elle économisa de $3 à $6 la tonne: et, dans un an, elle a épargné dans différents achats, de $60,000 à $70,000 à ses membres.
A l'heure présente, il y a déjà 74 coopératives d'achat dans la province de Québec, et le mouvement grandit. Rappelons, pour en démontrer les avantages, que l’une des plus considérables coopératives d'achat de l'univers, sinon la plus grande, la Wholesale Cooperative Society, de Manchester, Angleterre, a économisé, en 1910, a ses deux millions et demi d'acheteurs, une somme d'au delà de 60 millions de
piastres qui, sans cette association, seraient allées grossir les profits des intermédiaires."
Par ce que nous venons de voir, nous avons pu constater l'importance et les services qu'on est en droit d'attendre du fait de la coopération. Il serait à souhaiter qu'une bonne organisation entre les producteurs prît une grande extension. Les nombreux avantages que procure la coopération devraient suffire Pour amener les producteurs de fruits à entrer dans le mouvement.
Si nous recherchons les causes de la lenteur, parfois désespérante, avec laquelle les cultivateurs saisissent la portée des avantages de la coopération, nous voyons que le producteur de fruit prospère, qui vend à des meilleurs prix que son voisin plus habile, hésite à s'associer avec celui-ci. 11 lui semble que, du mélange de ses fruits avec ceux de ce dernier, résulterait une perte pour lui-même. Son voisin, moins entreprenant, qui ne connaît pas tous les aléas du commerce et ignore, peutêtre, les mérites relatifs de ses Propres produits, en un mot, n'étant pas homme d'affaires, sera une proie facile pour l'acheteur d'occasion. En conséquence, il vend ses fruits au-dessous de leur valeur. Après quelques transactions de ce genr:. opérées dans une même localité, il devient presque impossible aux cultivateurs entreprenants d'obtenir des prix convenables. Tout homme d’affaires, au courant de ce qui se passe, dans la province, au moment de la récolte des fruits, a pu constater des faits de ce genre. Cela démontre, d’une façon évidente, que le seul moyen d'obtenir des prix acceptables, est de s'en remettre, autant que possible, pour la vente, à des hommes expérimentés dans une société coopérative, Ainsi ceux qui n'ont pas la connaissance du commerce seront protégés contre les manœuvres si subtiles de l'acheteur ambulant.
Les sociétés coopératives bien administrées ont aussi pour objet l'amélioration de toutes les opérations qui concourent à la production comme à l'écoulement des fruits: pulvérisations, et matériel s'y rattachant, achat d'insecticides et fongicides, récolte, classification, emballage et entreposage, vente, etc. L'achat coopératif des barils, des caisses et de tout ce qui sert aux emballages en général est un point résolu d'une façon économique. Le coût de ces emballages atteint parfois jusqu'à 25% de la valeur des fruits: l'économie la plus stricte s'impose denc. Par les associations, on peut acheter les matières premières au prix maximum, faire un estimé plus exact des quantités nécessaires et donner les commandes plus tôt. Les fabricants, concourant à la production des matériaux nécessaires, se trouvent assurés d’un travail constant et régulier, du fait de l'exécution des contrats des associations. Ils pourront fournir les marchandises À des prix modiques. Leurs ouvriers seront, par contre-coup, conservés plus longtemps aux ateliers.
Mais c'est surtout l'emballage coopératif qui procure les meilleurs résultats, surtout si l'on veut obtenir les plus hauts prix sur le marché. En effet, pour satisfaire la demande d'une bonne clientèle, quatre conditions sont nécessaires: 1. de grandes quantités de fruits; 2. un nom-
(1) M. Pelletier, dans un article sur la cherté de la vie et les interméiaires, dans “Le Devoir” janvier 1914,
bre restreint de variétés: 3. des méthodes uniformes d'emballage, de classification et de vente; 4. l'emploi d'une main-d'œuvre habile. Or la coopération offre les avantages suivants:
1. Les vendeurs, en agissant ensemble, contrôleront une grande quantité de fruits; 2. les opérations de l'emballage, de la classification et la manière de marquer les colis sont faites d’une façon uniforme: 3. la société pourra se faire une réputation soutenue par l'adoption d'un patron ou marque de commerce déposé; 4. les prix de la maind'œuvre, de la cueillette, de l'emballage et de la classification, etc., seront réduits à leur minimum; 5. les fruits seront cueillis au moment et de la manière voulue; 6. les variétés moins communes ou les pommes avariées seront utilisées, soit pour la mise en conserve, soit pour
Fig. 158.—Entrepôt frigorique à l'Institut Agricole d'Oka.
la consommation privée ou locale: 7. les intermédiaires inutiles seront supprimés; 8. la vente directe du point de production au point de consommation sera encouragée; 9. la partie purement commerciale de l'industrie sera placée entre les mains d'hommes compétents dont les intérêts seront identiques à ceux des autres membres de l'association; 10. le surintendant et les meilleurs producteurs de la société, encourageront, par leur exemple, les moins entreprenants à suivre le mouvement du progrès.
Ce qu'est le vrai mouvement roopératif.—Le mouvement coopératif européen est à base essentielle d'affaires. Partout où il réussit, il est une véritable panacée contre laquelle les malaises sociaux ne peuvent tenir; partout, il répond à un besoin urgent; partout, il attaque les problèmes spécifiques les plus retors, et, les résout en mettant en pratique et au service d'entreprises privées, les principes d’affaires les mieux éprouvés.
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C'est l’idée coopérative qui a fait ressortir la nécessité du capital à bon marché, de la grande production et de la stricte économie dans la gestion des affaires —économie toutefois dépouillée de mesquinerie— l'usage de saines méthodes sur le marché et la réduction des intermédiairesinutiles.
Bien que, sous beaucoup de rapports, les sociétés coopératives se servent des mêmes méthodes que les autres organisations d'affaires, elles diffèrent cependant de ces dernières, à certains points de vue importants. Le mouvement coopératif est nouveau en Amérique, comparé au même mouvement en Europe. Dans de rares occasions seulement, il s'est manifesté sous l'aspect d'un système régulier quelconque, mais souvent il a dégénéré en syndicats de spéculations et en monopoles. Ces sortes d'organisations sont, plutôt, des sociétés à fonds social, couvertes du masque de la coopération.
Il convient de distinguer le principe coopératif—le travail en commun—du principe commercial, qui est absolument aulocratique. L'idée comraerciale met entre les mains de quelques individus de grands moyens d'action: la puissance de l'argent. Une expérience amère a démontré, souvent, que l'esprit humain n'a pas encore atteint un degré de perfection tel, qu'un individu ordinaire puisse résister aux tentations qui dérivent de la possession de pareils moyens.
L'idée coopérative partage sa puissance d'activité entre de nombreux co-sociétaires. Elle est essentiellement démocratique. L'idée commerciale ordinaire vise rarement à l'amélioration du sort de ses employés, tandis que la coopération répartit également ses faveurs à tous ses adhérents indistinctement.
Or, les méthodes commerciales prévalent, dans notre pays, à tel point, qu'il est difficile de saisir la différence qui existe entre elles et l'idée coopérative. Il importe cependant que le mouvement coopératif soit exclusivement un mouvement—du peuple, par le peuple et pour le peuple”. I faut arriver à établir les sociétés coopératives fruitières solides et durables.
Le tableau suivant fera comprendre la distinction que nous avons cherché à faire comprendre entre la société à fonds social et les associations coopératives européennes basées sur le plan Rochdale, (à fonds social) et le système danois, (association coopérative).