I Rois, XXI
86 LA CULTURE LAllNE
exacte résurrection d'un passé, avant tout^ religieux, son principal personnage est, avant tout, un prêtre. Fustel de Goulanges a bien vengé Virgile de toutes les sottes plaisanteries dont prévoltairiens et voltairiens avaient accablé son pieux héros. Nousle savons tous maintenant, les rudes Latins, fondateurs du plus grand des empires, se révèlent, à qui les étudie sous la direction de Fustel, moins politiques ou soldats que liturgistes et prêtres. Il fallait donc qu'Énée fût, avant tout, le pieux Énée, le prêtre qui, à travers la mer ou sur les rivages d'Italie, portait les dieux pénates. Ainsi, dans la vieille Rome, la seule observation des règles liturgiques donnait aux généraux la victoire, comme de leur violation résultait fatalement la défaite. Il est prodigieux que, contemporain d'Horace, et peut-on dire aussi, d'Ovide, Virgile ait eu assez de gravité religieuse, assez d'érudition créatrice, assez d'indépendance et de vigueur de pensée, pour pénétrer aussi profondément dans l'âme du peuple-roi. De trait de génie comparable à celui-là, il n'en est point, je pense, dans toute l'histoire de la littérature. Prêtres, les vieux Romains l'étaient, dans l'âme, par les meilleures et les hautes et les plus profondes aspirations de leur être. Les plus distingués et les plus énergiques d'entre eux portaient le titre de pontifes ; ils avaient la direction de toutes les cérémonies religieuses, le soin de veiller à l'observation des lois sacrées, d'indiquet les fêtes, le jour des ides dans chaque mois, de juger et de punir toute rébellion aux prescriptions émanées d'eux. Qui donc pouvait incarner cette race de héros religieux, sinon celui que Virgile appelle piiis Mnem, pater yEneas, l'homme qui consultait les oracles, observait tous les rites, visitait les morts, conservait précieu-
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sèment toutes les traditions des ancêtres, le guerrier qui, dan^ la bataille, aussi bien que dans la tempête, commençait par élever vers le ciel ses deux mains suppliantes.
Comme Enée, Virgile est prêtre : il a une attitude sacerdotale :
Quanim sacra fero in^enti percussus amore.
Lui-même, sans passer par l'intermédiaire de ses propres héros, il invoque directement les dieux, tous les innombrables dieux dont il connaît l'histoire. Quand des paysans, groupés par son génie de poète archéologue autour d'un feu liturgique, tiennent déjà en main la coupe sainte, il intervient, tout à coup, pour leur ravir Thonneur de faire les libations.
Te libans, Lenaee, vocat.
Toutes ses espérances patriotiques reposent sur la vie mot-ale des familles. Si le rocher immobile du Gapitole lui apparaît sous les espèces d'éternité, c^est que la chaste maison romaine est la gardienne de la pudeur, et lorsque son pieux Enée descend aux enfers, il salue, d'un geste fraternel, les prêtres chastes dont la vie s^était écoulée sans tache, sur la terre.
'Virgile a donc mieux que le geste sacerdotal, il a l'âme sacerdotale. Plein de miséricorde pour les malheureux et de compréhensive sympathie pour les mortels malades, il sait cependant excommunier les générations impies qu'épouvante une nuit éternelle. Il est surtout l'homme de la prière. Comptez, si vous le pouvez, toutes les invocations, imprécations, formules liturgiques qui remplissent l'Enéide et même les Géorgiques,
11 est, aussi, le poétique messager de la mort. Avec son exagération habituelle, Michelet n'a vu dans l'historiographe d'Enée que « l'oracle plaintif, pontife des urnes qui les porte dans ses mains tremblantes, tout enveloppé lui-même de mystère... ».
A quelques expressions emphatiques près, le portrait est assez exact, car si Virgile sut dire la vie intense des héros, il fut trop Thomme du passé pour ne pas étudier avec amour le problème de la mort. 11 se donne lui-même comme un professeur de pitié, et il arrive, en efYet, qu'il trouve, pour exprimer toute l'extrémité des choses humaines, des accents dignes des Pères deTEghse. Du grand prêtre de TAncienne Loi, d'Aaron, ils ont dit qu'il portait sur sa robe, couleur d hyacinthe, Timage du monde, pour que, apparût ainsi, à tous les yeux, le plus haut caractère de sa fonction sacerdotale, qui consistait à établir des relations entre le ciel et la terre. Virgile se fait une vaste idée du monde, et il cherche passionnément à comprendre les forces supérieures qui le dirigent. Pour cela, il fait d'abord appel à la science :
Félix qui potuit rerum cognoscere causas ;
mais il semble bien qu'il ait soupçonné déjà la possibilité de ce qu'on devait appeler un jour — et très improprement d'ailleurs — la fameuse banqueroute. Il ajoute aussitôt :
Fortunatus et ille deos qui novit...
Heureux aussi, ou plus heureux encore, celui qui connaît les dieux. Je sais bien qu'on pourra m'accuser de jouer sur les mots, voire, de mutiler un texte en
supprimant une épithète nécessaire (agrestes). Mais quand on songe à tous les dieux grecs ou latins, maritimes ou terrestres, olympiens ou infernaux dont Virgile a si doctement raconté l'histoire, on a le droit de détourner un vers de son sens particulier, pour en faire l'expression d'une vérité plus générale : Heureux qui a connu les dieux 1
Virgile était prêtre, ajoutons aussitôt : prêtre de la religion romaine. La seule préhistoire nationale remplit les six premiers livres de l'Enéide ; elle empiète fort souvent sur les six derniers. Il est doux pour Virgile et pour nous de parcourir les lieux encore sauvages où sera Rome, un jour. Aucune littérature ne renferme de pages plus belles que l'histoire du roi Evandre :
Hinc ad Tarpeiam sedem et Gapitolia ducet, Aurea nunc, olim silvestribus horrida dumis... Talibus inter se dictis ad tecta subibant Pauperis Evandri ^
Au fond de cette solitude préromaine, il semble qu'on entende, par delà les mers, le fracas des palais de Priam qui s'abîment dans les flammes. Dans les ruisseaux de sang, Troie ardente est plongée.
Justement, ont dit certains modernes et avec eux tous les romantiques fatigués des Grecs et des Romains, n'est-ce pas s'attarder déraisonnablement autour de ces origines fabuleuses ? La vieille mythologie grecque, qu'on essaie de faire revivre dans les six
1. Delà, il le conduit à la roche Tarpéienne et au Capitule, aujourd'hui tout brillant d'or, mais alors hérissé de ronces et de buissons. Pendant cet entretien, ils pénétraient dans la maison du pauvre Évandre.
premiers livres, s'adapte assez mal, d'ailleurs, aux vieilles légendes historiques.
Romantiques et modernes méconnaissent, jusqu'à un certain pomt,la pensée profonde de Virgile. Au temps où il écrivait, Rome était assurée qu^'elle dominerait le monde par la puissance de ses armes; mais, sous les regards ironiques de la Grèce décadente, elle s'initiait gauchement à une culture supérieure. Les Latins n'avaient pas dépouillé toute l'antique sauvagerie de leurs premiers ancêtres, hommes issus des troncs d'arbres et des chênes les plus durs.
L'œuvre immense qui s'offrait à Virgile et aux contemporains de Virgile consistait à fondre, dans un sublime amalgame, l'énergie politique des Romains et les prodigieuses aptitudes esthétiques des Grecs. Ils réussirent si bien dans leur entreprise, que la civilisation gréco-romaine a vécu et régné pendant dixneuf siècles.
Virgile occupe un des premiers rangs, le premier rang peut-être, parmi ceux qui fondèrent cette civilisation unique, et c'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour apprécier l'admirable division de son Enéide : six livres à l'Orient et à l'Hellade, six livres à l'Italie, cela fait une magnifique unité gréco-romaine»
Par tous les moveus littéraires dont il dispose, prophétie ou histoire, récits ou symboles, Virgile fait entrer dans son poème ce qu'il j a d'essentiel dans la vie nationale. Avec quelle compréhensive piété il chante cette prodigieuse aristocratie qui fît du Palatin le centre du monde !
L'art de Virgile participe ici de la haute politique, de l'épigraphie classique, de la peinture et de lasculp-
tilre. L'entrée du premier Marcellus a quelque chose d*ext.raordinairement majestueux :
Adspice ut insi^nis spoliis Marcellus opimis Ingreditur...
Il n'est que le peuple qui bâtit des arcs de triomphe pour avoir le sens de cette grandeur.
Les vers qui suivent sont d'une impériale brièveté, à rendre jaloux les pontifes, rédacteurs des grandes annales :
Hic, rem romanam, magno turbante tumultu, Sistet, eques sternet Pœno3 Gallumque rebellem Tertiaque arma patri suspendet capta Quirino.
On ne pouvait pas retracer en moins de mots la carrière d'un Marcellus. Mais ce résumé épigraphique a le mouvement, la grâce et la vie d'une sculpture grecque. Sous nos yeux, Marcellus s'avance, chargé des dépouilles opimes et, d'un triple geste, il suspend au temple de Quirinus les armes conquises.
VEnéide contient, au moins, deux résumés d'histoire romaine, la descente aux Enfers et le bouclier d'Énée, résumés rédigés par le premier écrivain du monde, qui démontre une fois de plus la vérité du célèbre axiome d'Aristote : « La poésie est plus philosophique que l'histoire ».
Virgile, en effet, ne se contente pas de revivre les revers ou les succès des Romains, il les explique. Pourquoi Rome est-elle devenue la plus belle des choses ? Parce qu'elle eut, plus que d'autres peuples, le sens de la piété :
Heu pietas! heu prisca fides...
et aussi, parce qu*elle garda longtemps les sévères mœurs aorricoles de la vieille Italie :
Sic fortis Etruria crevit.
Il n'est pas jusqu'à la grande pensée de la politique mondiale de Rome, qui n'ait trouvé dans Virgile son impeccable et incomparable interprète :
Tu repère imperio populos, Romane, mémento.
Hommes d'Etat, poètes et penseurs pourront unir tous leurs efforts pour trouver une formule aussi belle que cette immortelle épigraphe, ils n'y parviendront pas.
Virgile a donc aimé, compris, chanté^ mieux que personne au monde, la grandeur de Rome ; il a un génie digne de Rome. Ce nom unique de la Ville éternelle écrase tous les noms d'humains que les hasards de l'imprimerie ont placés dans son immédiat voisinage. Il n'écrase pas celui de Virgile, au contraire, il semble l'appeler, et de préférence à tout autre. Certes, l'archéologie, l'architecture, la politique, le droit font revivre de beaux fragments de vie romaine. Mais Virgile, seul, nous permet de penser et de parler romain. Lorsque, du haut de Saint-Pierre in Montorio, on embrasse d'un coup d'œil la ville, la campagne majestueuse où les ruines n'ont pas absolument péri et le panorama des monts Albains, on éprouve, très vive et très douloureuse, la crainte de prononcer des mots insuffisants, c'est-à-dire ridicules et ineptes. Mais que des vers de Virgile se présentent à notre mémoire, et la douce certitude nous ar-
rive que nous remplissons, comme il convient, un beau rite :
Salve... Saturnia tellus
Urbem quam dicunt Romam... putavi...
... AltcC mœnia Koma?...
Septemque una sibi muro circumdedit arces.
S'il est vrai que le monument littéraire élevé par un Horace a plus de chances de durée qu'un monument d'airain ou de marbre, Virgile doit figurer parmi les plus grands serviteurs de la grande Rome. Qui nous garantit que les ruines magnifiques dont le peupleroi a doté son vaste empire subsisteront toujour's ? Voilà les Anglais qui, pour gagner quelques millions de livres sterling, ne craignent pas de détruire Philae. A moins que l'humanité ne rétrograde vers une noire et totale barbarie, Virgile vivra toujours.
Et il vivra à la romaine, c'est-à-dire par le style. Quand lord Rosebery s'écriait naguère : Il faut que le monde porte l'empreinte anglo-saxonne, il exagérait vraisemblablement l'importance historique de ses compatriotes, mais il caractérisait fort bien l'œuvre de Rome. Le peuple qui bâtissait pour l'éternité a marqué de sa noble empreinte des portions considérables d'Afrique, d'Asie et d'Europe, il a gravé son nom sur notre planète, ce qui est la bonne manière de faire du style. Chez les Grecs, le style était un poinçon ou plutôt une forte aiguille avec laquelle Técrivain traçait des lettres sur des tablettes de cire. Les Romains, eux, gravèrent leurs inscriptions sur le marbre ; moins artistes que les Grecs, moins créateurs, moins poètes, ils surpassaient, cependant, leurs maîtres dans Tart du style, et surtout, du style épigraphique.
U4 LA CUl^TURE LATINE
Maistre a fait celte remarque définitive que les Grecs condamnaient le marbre à bavarder. Voilà pourquoi Virgile, le premier des écrivains romains, est le premier des écrivains du monde. Properce se trompait assez lourdement en mettant rEnéide au-dessus de r Iliade et au dessus de l Odyssée :
Cedite Romani scriptores, cedite Graii ; Nescio quid majus nascitur Iliade.
L* Iliade et l'Odyssée ont une vie, une grâce, une aisance, un naturel, un dramatique ingénu, une originalité qu'on chercherait en vain dans l'Enéide, Virgile, au surplus, a toujours fait preuve d'une gaucherie extraordinaire dans le choix d'un genre littéraire. Il n'a su s'approprier ni Téglogue, ni le poème didactique, ni l'épopée. Le pentamètre de Properce exprime donc une incontestable contre-vérité, mais l'hexamètre demeure :
Cedite Romani scriptores, cedite Graii.
Le plus harmonieux, le plus beau, le plus plastique, le plus divin, le plus Grec des Grecs, Sophocle luimême ne disputerait pas à Virgile la palme du bieii écrire. Ohl il l'emporte infiniment sur Virgile, comme poète, c'est-à-dire comme créateur ; il est plus haut çt plus grand que Virgile, parce qu'il est plus près du divin. Là où le Romain, prêtre et homme d'Etat, remplit une fonction liturgique et politique, l'Hellène, élève des Égyptiens et des Juifs, scrute le dogme de la prédestination, explique le sacrifice et annonce les Vierges des catacombes. Mais le vers de Sophocle n'a ni la densité, ni la complexité profonde, ni la richesse, ni la
beauté lapidaire ou métallique du vers de Virgile. Rappelons-nous la vieille délinition de nos antiques manuels : Le style est la manière de s'exprimer portant un caractère émané ou de la qualité de l'ouvrage ou du goût personnel de l'auteur, caractère qui résulte du tour de la pensée, du choix des mots et de l'arrangement respectif de toutes les parties qui composent le discours. A ces éléments, il faut joindre, quand il s'agit d'un poète, la mélodie ou l'harmonie du vers, le rythme général et une certaine puissance de synthèse que n'a jamais la prose, même la plus virile. Essayez de faire passer dans le français toutes les beautés de tel vers virgilien qui tiennent, non pas à l'originalité de la pensée, mais à la pureté du dessin, à l'harmonie savante des couleurs, à l'expression des nuances les plus délicates, bref, à la seule perfection de la forme, vous n'y parviendrez pas.
Et mœstum illacrimat templis ebur éeraque sudant.
Notre langue n'a pas l'équivalent de cet airain (au pluriel) qui sue, et comment rendre la tristesse de cet ivoire qui pleure dans les temples ? Les modernes professeurs ont ri ou souri de ce que les vieux pédagogues appelaient l'harmonie imitative ; bien à tort : Virgile est à la fois maître de sa langue et de sa prosodie, à ce point qu'il reproduit, avec une élégance, une aisance et une virtuosité qui semblent tenir du miracle, tous les sons, toutes les couleurs, et surtout, toutes les variétés de mouvements : la lourde chute du bœuf qui meurt, la rapidité d'un fleuve plus pur que l'ambre qui se précipite vers la plaine en bondissant, le chant mélancolique du rossignol qui, durant la nuit, remplit
au loin la campagne de ses plaintes, l'éruption, à grand fracas, d'un volcan et le chant rauque des cygnes qui s'ébattent au bord des étangs, la fuite du lézard à travers les buissons et la mort de Toiseau foudroyé dans la nue, le dernier regard du jeune guerrier qui expire en se souvenant de la douce Argos,et jusqu^'aux gémissements de l'âme qui fuit indignée à travers les ombres.
Il convient d'ajouter que Virgile, styliste hors de pair, dispose d'un instrument incomparable : l'hexamètre latin de l'âge d'or. Au lieu que la valeur prosodique du vers français se réduit à un petit nombre d'éléments un peu frustes, laissant un grand nombre de mots dépouillés de toute valeur harmonique, chaque dissyllabe de l'hexamètre latin forme un tout vivant qui ajoute à la beauté rythmique de l'ensemble. Les vers les plus justement célèbres de la littérature française n'ont souvent, au point de vue prosodique, rien de bien remarquable :
Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui.
C'est presque de la prose, de la prose divine.
Ginna, tu t'en souviens et veux m'assassiner.
Sublime, certes, mais un peu lourd, ou plutôt terriblement assené. En descendant plus bas dans l'histoire de la littérature française, on trouve des miracles de virtuosité, particulièrement chez Hugo, Heredia, Leconte de Lisle et Vigny. Mais si Ton excepte Racine, et surtout La Fontaine, fidèles dépositaires de la pensée virgilienne, nos poètes français se révèlent à l'ordinaire plus orateurs que maîtres de prosodie. Les vers de Vir-
gile ne sont pas de la pure musique comme tels vers de Lamartine ou de Leconte de Lisle, ils sont paroles musicales, c'est-à-dire expression harmonieuse d'une idée claire et haute : ils participent des arts du dessin et ils condensent tour à tour, ou en même temps, de la couleur, de la pensée et de la vie sacerdotale et nationaliste.