II. — César, ou la force romaine. Clausewitz
C'est ridée de force qui domine les dramatiques récits de la Guerre des Gaules. Esprit exact et froid, César parle des énergies en présence, comme un architecte parle de poussées, ou un ingénieur-électricien de courants. Tous ses jugements sur les faits de guerre qu'il rapporte sont des additions que rectifient des soustractions, et qui aboutissent toujours à la même constatation historique ou prophétique : Les Gaulois sont ou doivent être vaincus par les Romains. Les Gaulois ont pour eux le nombre *, Théroïsme impétueux, des vertus militaires de premier ordre, mais ils se sont donné un pitoyable gouvernement démocratique, mais ils sont paresseux et ne remuent pas volontiers la terre pour faire des retranchements, mais ils connaissent mal les règles sûres de la tactique et surtout, de la stratégie.
Dans la pensée de César, l'idée de force est toujours unie à l'idée de culture. Volontiers, à certaines heures,
1. Dans son commentaire sur les Commentaires, Napoléon conteste presque tous les chiffres donnés par César,
Delfour. Culture. ^
il oppose la brillante civilisation des Provençaux à la demi-sauvagerie des Belges. Mais dans cette même culture, qu'il paraît tout d'abord admirer sans réserve, il découvre bientôt un principe d'infériorité. « Quant aux Gaulois, dit-il, le voisinage de la Provence et les importations du commerce maritime leur ont fait connaître l'abondance et les jouissances du luxe. Accoutumés peu à peu à se laisser battre, vaincus dans un grand nombre de combats, ils n'osent plus eux-mêmes se comparer aux Germains pour la valeur. »
Mais alors, que peut-il bien advenir des Romains, élèves des Grecs, et dont la brillante civilisation est supérieure à celle des Provençaux ? César ne répond pas explicitement à cette question. Toutefois, de l'ensemble de ses commentaires, son opinion se dégage avec une sorte de netteté violente. Les Germains sont trop sauvages pour qu'on puisse dire qu'ils appartiennent à une humanité supérieure, ils n'ont que la force brutale. Les Gaulois, au contraire, sont efféminés, et cela, dans la mesure même où ils se sont approprié la civilisation gréco-romaine. Pourquoi ? Parce que, leur énergie étant toujours courte par quelque endroit, ils ne sauraient étreindre, en même temps, les arts de la paix et les arts de la guerre. Ni ils ne sont capables de concevoir une pensée politique un peu profonde, ni leur habileté tactique n'est susceptible de devenir stratégie. César, en définitive, regardait les Gaulois comme d'éternels mineurs voués à une éternelle tutelle. Il avait daigné reconnaître chez eux, à plusieurs reprises, une certaine virtuosité dans l'imitation, mais il n'en avait pas compris la puissance. Immense eût été sa stupéfaction, si quelqu'un lui avait montré, prophétiquement, ces Gaulois superficiels
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s'assimiler la culture romaine purifiée par le christianisme, et la vivre pendant quinze siècles.
Non, le réaliste César ne voyait pas cet avenir ; il ne fixait son attention que sur le présent, et dans le présent, il ne voyait que la surhumanité romaine.
Tu regere impcrio populos, Romane, mémento.
Ce concept assez exact, mais fort étroit, explique, sans le justifier, certes, la criante iniquité dont les Gaulois sont toujours les victimes dans les Commentaires. Jamais César ne rend justice à leur patriotisme. S'ils se révoltent contre sa terrible domination, c'est par amour du changement, par étourderie, par cupidité. On les traite, couramment, d'ingrats et de parjures, ces héros qui affrontent les supplices pour défendre leur patrie. Pourtant, César n'hésite pas à les louer, en de certaines circonstances mémorables. D'où vient cette affectation à nier leur patriotisme ? Tout simplement, de la haute idée qu'il se fait de la patrie romaine, qui est, à ses yeux, la civilisation supérieure, la civilisation. Aux heures critiques ou désespérées, il dit simplement de ses soldats qu'ils ne firent rien qui fût indigne du nom romain, et par le seul énoncé de cette formule impériale, il fait bien voir à tous qu'il tient pour négligeables les petites ou grandes confédérations de tribus gauloises.
Cette culture romaine, telle que l'entendait César, était-elle donc si belle? Assurément, elle avait d'admirables aspects, mais elle était païenne, au sens le plus rigoureux du mot. De quelles statistiques sanglantes et de quels musées d'horreurs n'a-t-il pas rempli ses Commentaires ! A Bourges, il tue les femmes
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et les enfants des vaincus. A Vienne, il fait décapiter les sénateurs et vendre tout le peuple à lencan. A propos du siège d'Alésia, il parle des lis qui étaient de véritables engins de torture, comme Fouquier-Tinville parlait de la guillotine, avec une sorte de cruauté sadique. Le prétentieux « Soyez durs » de Nietzsche n'a rien de bien original. César pratiquait Thorrible formule, mais, sans emphase, en grand seigneur qu'il était.
Inlassablement, et sans aucune sorte d'émotion vraie ou feinte, il relate d'eifroyables massacres de prisonniers et de vaincus. Mais la cruauté n'exclut nullement une corruption intense qui atteint César et tout son état-major. Les légionnaires sont encore, malgré tout, des Romains sans épithète ; les politiciens du Forum, qui détiennent Tautorité, sont déjà les Romains de la décadence.
Ce qu'il y a de sain et d'impérissable, dans la culture romaine représentée par César, Caton l'avait admirablement mis en lumière. « Gardez- vous de penser, dit-il, que ce soit par les armes que nos ancêtres aient fait la république de si petite, si grande. S'il en était ainsi, elle serait entre nos mains mille fois plus florissante que jamais ; n'avons-nous pas plus d'alliés et de citoyens qu'eux? plus d'armes et de chevaux? Mais il est d'autres choses qui firent leur grandeur et qui nous manquent; au dedans, activité; au dehors, commandement juste; dans le conseil, esprit libre, dégagé de l'influence des vices et des passions. »
Voilà les indispensables qualités d'ordre politique, militaire et moral qui faisaient cruellement défaut à nos pères, les Gaulois. La conquête romaine les leur a données. Les eussent-ils acquises, livrés à leur propres forces et à leurs divisions ? On peut discuter là-dessus
à perte de respiration... Toujours est-il qu'à l'école des ultramontains, les Gaulois sont devenus plus Romains que les Romains eux-mêmes. C'est un Gaulois qui a trouvé la formule la plus impérialiste qu'on ait encore connue :
L rbem t'ecisti quod prias orbis erat.
(0 Rome, tu as fait une seule cité de ce qui, auparavant, était le monde.)
La Rome des Papes compléta l'œuvre de Jules César. Elle révéla à la Gaule un Dieu unique qui se mêla par la souffrance à l'humanité, et elle fit entrer, dans l'idée de gouvernement, les deux notions de justice surabondante et de charité. Comme la Gaule païenne avait été la meilleure élève et Ihéritière de la Rome conquérante, ainsi la France chrétienne mérita d'être appelée la Fille aînée de l'Eglise. En d'autres termes, elle devint la dépositaire de la pensée gréco-romaine et catholique.
Tandis qu'il massacrait un million de Gaulois, César était loin de soupçonner ce plan providentiel qui domine cependant, et dépasse et explique les Commentaires. Il affirmait, seulement,, l'implacable triomphe de la force romaine.
Un moderne a osé concevoir et réaliser un dessein très semblable à celui de César. Je veux parler de Clausewitz qui a raconté, en l'expliquant, la campagne de Bonaparte en Italie (1796).
Pour des raisons ditTérentes, Clause^\-itz n'est pas plus impartial que César, et si l'Allemand a moins pratiqué que le Romain l'art de vaincre, il en a étudié plus à loisir la théorie. Enfin^ le sujet militaire est
au moins égal à la guerre des Gaules. Historiens et spécialistes s'accordent à dire fjue la campagne d'Italie (1796) est un pur chef-d'œuvre. Aussi, les ressemblances entre les deux récits sont-elles étonnantes. Les modernes ont beau perfectionner leurs armements, ils ne réussissent pas k changer la nature du sol, ni la nature humaine, ni, en somme, les conditions générales de la guerre. L'intelligence du chef, l'endurance physique et la robustesse morale des troupes, le choix de l'emplacement, le ravitaillement, les fortifications, roffensive et la défensive, le passage des rivières, les surprises de nuit, Tattaque brusquée, ont conservé toute leur valeur ou tout leur intérêt. Rien ne ressemble plus à un récit de guerre, fût-il antique, qu'un autre récit de guerre, fût-il moderne. La classique grêle de traits est remplacée avantageusement, on le reconnaît, par les duels d'artillerie.
La psychologie des combattants n'a pas varié, en quinze siècles. Dans chaque grande bataille, un instant arrive toujours où la victoire indécise semble pencher pour celui, justement, qui sera tout à l'heure le vaincu. Avec des procédés différents. César et Clausewitz font sentir, avec une presque égale force, le dramatique de cet instant décisif. Lisez les paragraphes XXV et XXYII des Commentaires : « Tous les centurions de la quatrième cohorte avaient péri ; le porte-enseigne était mort, le drapeau perdu ; presque tous les centurions des autres cohortes étaient blessés ou tués... le reste était découragé ; quelques-unes, à l'arrièregarde, se trouvant sans chefs, quittaient le champ de bataille pour se mettre à l'abri des traits ; l'ennemi ne cessait d'arriver du bas de la colline et de presser le centre et les flancs; on n'avait point de secours à
espérer. César saisit alors le bouclier d'un soldat des derniers rangs (il n'avait pas le sien) et s'avance à la première ligne, il appelle les centurions parleurs noms, encourage les soldats, fait desserrer les rangs. Son arrivée rend l'espoir aux Romains ; ils reprennent courage; chacun, sous les yeux du général, cherche à payer de sa personne, en cette extrémité, et l'on parvient à ralentir l'impétuosité de l'ennemi. De son côté, Labiénus envoie la dixième légion pour nous secourir... Son arrivée changea tellement la face des choses que les blessés se relevaient et, s'appuyant sur les boucliers, recommençaient le combat. »
Le même changement brusque de fortune se produisit à la bataille de Rivoli ; Glausewitz le raconte en ces termes : « Cet instant de la bataille, qui est présenté dans les relations françaises comme celui de la détresse suprême de la véritable crise où, selon toute apparence, Bonaparte résiste avec 15.000 hommes contre 20.000 qui l'enveloppent, où les points essentiels de rOsteria et de San-Marco sont perdus, où Lusignan menace de couper la retraite, où il n'y a plus en réserve qu'une demi-brigade de 3.000 hommes et COO cavaliers ; cet instant, disons-nous, n'était nullement aussi critique qu'on le dit pour servir à l'effet dramatique.
» Bonaparte sentait les côtés avantageux de sa situation au milieu du désordre et du fracas de la bataille, et, dans sa sérénité, il apparaissait à ses généraux et à ses soldats comme un demi-dieu. Il ordonne que la 75% qui se trouvait derrière Rivoli, trop loin pour secourir l'aile droite dans sa détresse, occupe les hauteurs de Tifaro, sur la face occidentale du plateau, pour recueillir les deux bataillons de la 18° et résister à
Lusignan. Il jette une partie de la division Joubert sur la pointe de Quasdano^A^itch ; cette pointe est rejetée sans peine du plateau sur la colonne même, entassée en masses profondes d'infanterie, de cavalerie, et d'artillerie, qui se pressent les unes sur les autres; un feu violent d'artillerie est dirigé sur elle, pour la forcer à se retirer, et pour comble, deux caissons y font explosion et la mettent dans un tel désordre que ce seul coup inflige à Quasdanowitch la défaite la plus complète. »
Que deviennent, ici, les différences de temps, de nationalité et d'armement ? En vérité, elles se réduisent à peu de chose. Cbez Jules César aussi bien que chez Clausewitz, le vainqueur apparaît sous le même aspect semi-divin, il domine et apaise la tempête.
Le Romain, cependant, a plus de majesté que le Français, il remplit mieux sa mission qui est d'être Fenvojé, de moins en moins mystérieux, de la Justice divine. Il demeure impassible, au lieu que Bonaparte se révèle, même en pleine bataille, le comédien-tragédien que définira si bien le pape Pie VII. Peut-être Clausewitz a-t-il exagéré cette virtuosité diplomatique du Corse génial, mais il ne l'a pas inventée...
Rarement donc, chez le divin Jules, la force apparaît à l'état pur ; elle n'est presque jamais exempte d'immoralité ou d'atrocité. Nous la trouverons épurée, chez les premiers chrétiens, épurée et devenue l'auxiliaire d'un grand amour.