‹ La culture latine --Chapitre 15 sur 45 · III. — Horace, ou la durée romaine · texte numérisé non relu

III. — Horace, ou la durée romaine

II est d'abord digne de remarque, qu'Horatius Flaccus est plus moderne que les modernes du dernier biplan, en ce sens qu'il excelle à traduire ce qu'il y a d'inédit dans nos plus récentes émotions. Vous n'êtes pas sans connaître les exercices d'aviation poétique auxquels se livrent, chacun de son côté, M. Jean Aicard et M. Edmond Rostand. Est-ce que leurs vers proprets et sagement audacieux satisfont l'intensité de votre admiration, de votre reconnaissance et de vos inquiétudes ? Non, pour traduire l'élan de l'âme attaché au vol d'un Blériot ou d'un Beaumont, je ne connais qu'Horace :

Sublimi feriam sidéra vertice.

(Il sait, d'une tête haute, frapper les étoiles.) Ceci est pour les vainqueurs qui gagnent des prix de 50.000 francs. Les vaincus, eux-mêmes, ont, dans Horace, un chantre bien autrement inspiré que les académiciens du xx' siècle :

Ceratis ope Da^dalea Nititur pennis vitreo, daturus

Nomina ponto.

Expertus vacuum Daedalus aéra

Pennis non homini datis ^

1. Il s'appuie sur des ailes de cire, pareilles à celles de Dédale: il donnera son nom au cristal des mers. Dédale s'élance dans le vide de l'air avec des ailes qui m furent point données à l'homme.

Mais dans cette épopée tour à tour tragique et triomphale qu'est Faviation, les plus hautes et les plus humaines de nos pensées vont au courage de l'homme, qui ne craint pas de confier à l'air redoutable une fragile nacelle d'aéroplane. Celui-là, vraiment, a autour du cœur, une cuirasse de chêne et un triple airain :

llli robur et a?s triplex Circa pectus erat, qui fragile m truci Gommisit... ratem.

Il ne serait sans doute pas très difficile de remplacer pelago par un autre substantif.

Que si la conquête de l'air nous intéresse moins que la conquête du pôle Nord ou du pôle Sud, Horace est toujours là, qui traduit en vers impeccables et éternels, l'horreur sacrée des découvertes :

Non tangenda rates transiliunt vada.

Audax omnia perpeti Gens humana ruit per vetitiim nefas ^

Pour parler, en beau latin, des courses de Trouville ou de Longchamp, il suffit de modifier quelques expressions de Fode première du premier livre.

Naturellement, c'est dans Tordre des idées religieuses, morales, esthétiques et littéraires que les applications d'Horace aux choses de la vie moderne s'offrent avec le plus de facilité, quand elles ne s'imposent pas.

11 existait au xviip siècle, un abbé fort spirituel

1. Nos vaisseaux impies traversent des mers qu'ils ne devaient pas atteindre ; la race humaine se rue, malgré toutes les délenses, à travers le crime.

et fort savant, l'abbé Capmartin de Chaupy, qui, ^mme un autre abbé, bien plus spirituel encore, iliani, aimait Horace à la folie. Il le savait par cœur le citait sans cesse, quelquefois très heureusement. 1 1793, un ecclésiastique, principal du collège de IIS, sommé d'opter entre sa place et le serment à la Constitution civile du clergé, le consulta sur la conduite qu'il devait tenir. L^abbé de Chaupy, citant son propre exemple, lui répondit :

Xon ego perfidum dixi sacramentum ,

(Je n'ai pas prononcé un perfide serment.) 2>Iême sans prétendre à l'érudition de l'abbé de Chaupy, il ne serait pas impossible, j^imagine, de se prononcer dans la langue d Horace, sur nos petites affaires contemporaines.

Quand, autour de nous, nous voyons, par exemple, les oisifs affairés demander le secret de la vie heureuse aux yachts et aux automobiles, pourquoi ne leur citerions-nous pas le joli précepte d'Horace?

Cœlum, non animum matant, qui trans mare currunl Quadrigis petimus bene vivere : quod petis hic est ^

Ni les changements fréquents de ministère, ni les coutumières incohérences de la démocratie, ni Todieux verbiage des parlementaires ne prennent au dépourvu, les familiers d'Horace ; ils disent ;

1. Courir au delà des mers, c'est changer de climat et non point d'âme... Vous cherchez le bonheur sur des vaisseaux (yachts) et sur des chars (automobiles).,. Ce que vous cherchez est ici.

... Xec sumit aut ponit secures Arbitrio popularis aura?...

Odi profanum vulg^us et arceo.

Favete ling-uis K..

Les lettres de recommandation occupent une large place dans la vie de la société contemporaine, ofticiellement égalitaire, en réalité avide de décorations, de faveurs et de titres. Dans son admirable lettre à Glaudius Néron (Septimius, Claudi, nimirum) Horace donne le parfait modèle du genre :

Frontis ad urban^e descendi praemia. Quod si Depositum laudas ob amici jussa pudorem, Scribe tui gregis hune et fortem crede bonumque

Avez-vous à déplorer le sort de quelque éthén mane, ou votre réputation d'éloquence vous coi damne-t-elle à improviser quelque conférence conti l'alcoolisme? Appelez Horace à votre secours :

Ig;nem fraude mala gentibus intulit.

Post ignem ^..

Oui, après le feu, arrivent toutes sortes de catas trophes qu'en votre langue moderne vous seriez incî pable de décrire convenablement. Achevez la citation,' et paraphrasez le texte d'Horace.

Bien qu'ils fassent profession de neutralité religieuse,

1. Il ne prend pas ou ne dépose pas les faisceaux selon le caprice du vent populaire... Je hais le profane vulgaire et je Técarte... Silence.

2. Je me sais fait un front de solliciteur. Que si tu me loues d'avoir renoncé à toute pudeur pour obéir à un ami, inscris-le parmi les tiens et crois quil est un homme courageux et bon.

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