‹ La culture latine --Chapitre 18 sur 45 · Saint Aug u stin. y^i le P. Portalié · texte numérisé non relu

Saint Aug u stin. y^i le P. Portalié

124 LA CULTURE LAIlxNE

tiii a toujours approuvées et adaptées à ses applications dogmatiques remplit trois grandes colonnes du Bictio7i7iaire de théologie. Aucune hésitation n'est possible : saint Augustin n'a jamais cessé d'appartenir à cette aristocratie intellectuelle de Rome tout imprégnée de l'ancienne culture littéraire, qui avait reçu de ses ancêtres le dépôt de la civilisation et de l'humanité. Pour lui, le chrétien qui va chercher son bien chez les auteurs profanes ressemble aux Israélites qui emportèrent les vases d'or des Egyptiens et les consacrèrent au culte de leur Dieu.

Le grand évêque porte donc, dans son âme de Romain patriote et de lettré, toutes les garanties d'impartialité compétente qu'on puisse exiger d'un philosophehistorien, institué juge de la Ville éternelle.

Non point que cette impartialité soit simple et facilement apparente. Elle ne se manifeste, au contraire^ qu'en profondeur, et elle est faite d'éléments très complexes, sinon contradictoires. Saint Augustin aimait Rome antique de toutes les forces de son être, et, comme saint Jérôme craignait d'être trop cicéronien, il se reprochait, lui, ses tendresses virgiliennes et les vaines larmes que lui avaient arrachées les malheurs de Didon.On pouvait craindre a priori qu'il ne se laissât influencer par ses évidentes affinités gréco -romaines. Mais la Providence a toujours fait royalement ou divinement les choses en faveur de saint Augustin. 11 dut se jeter dans de longues et violentes discussions sur la civilisation antique, avec des dispositions d'esprit qui n'avaient rien de cicéronien. La prise de Rome par Alaric; dont le retentissement avait été immense, faisait naître, dans tous les esprits, toutes sortes d'interrogations douloureuses^

et celle-ci entre autres : Le christianisme ne serait-il point la cause, ou l'une des causes, de la décadence romaine ? Il est aisé d'imaginer avec quelle religieuse colère saint Augustin repoussait cette accusation. Mais on voit par là même, aussi, quelle direction était donnée à sa polémique. Le pieux évêque d'Hippone entrait dans la lutte, non comme avocat de la Rome antique, mais bien comme procureur ecclésiastique chargé de requérir contre elle.

En magistrat consciencieux, il aborde la question par ses côtés les plus difficiles.

Et d'abord, Rome doit-elle être, en principe, c'est-àdire, selon les règles de la justice, est-elle, en fait, éternelle ? Ecoutez saint Augustin :

— Un de leurs poètes, faisant parler Jupiter, a dit des Romains :

Au temps qui soumet tout je veux que leur destin Résiste, et je leur donne un empire sans fin.

Ah ! la vérité ne répond pas bien à ces promesses. Ce royaume sans fin, que tu leur donnes, ô Jupiter, toi qui ne leur as jamais rien donné, est-il au ciel ou sur la terre ? Sur la terre sans doute. Mais fût-il au ciel, le ciel et la terre passeront. Ce que Dieu a fait passera; combien plus vite ce qu'a fondé Romulus ! Mais peut-être, si nous voulions quereller Virgile pour ces vers et lui chercher dispute, il nous prendrait à part et nous dirait : « J'en sais autant que vous. Mais les Romains m'achetaient mes vers ; comment faire, à moins de les flatter par ces promesses mensongères ? Et cependant, même sur ce point, j'ai pris mes précautions ; quand j'ai dit : Je leur donne un empire sans fin, c'est leur Jupiter qui est en scène et tient ce lan-

gage. Ailleurs, quand, au lieu de faire parler votre Jupiter de pierre, j'ai parlé en mon nom, j'ai dit :

Ni Rome, ni Tempire à périr destiné...

» Vous le voyez : j'ai dit Tempire destiné à périr. J'ai dit que l'empire devait périr, je ne l'ai pas caché. »

En d'autres pages moins spirituelles, mais peut-être plus éloquentes que celle-ci, saint Augustin fait le portrait et dresse le bilan politique des Romains de la décadence. L'expression de sa pensée est donc aussi nette, aussi complète, aussi forte qu'il est possible de l le souhaiter. Elle répond aux timides et mélancoliques î questions que se pose le pèlerin moderne devant les t colonnes brisées du forum de Trajan ou sur les ruines j du Palatin : X'eût-il pas été possible de conserver tous ces marbres qui, même brisés, sont si beaux ? L'imagination, aidée par les archéologues, reconstitue ces portiques, ces coupoles, ces colonnades, ces palais, ces arcs de triomphe, ces voies bordées de monuments ou de tombeaux qui faisaient de Rome la plus belle des choses. Etait-il nécessaire, de nécessité humanodivine, que tout cela fût saccagé? — Oui, répond saint Augustin, un peu gémissant mais catégorique, toute cette Rome, plus qu'impériale et royale, devait périr. Il est moral, il est juste, il est bon que ces ruines, peutêtre impérissables, attestent éternellement la radicale exécution d'un jugement de la Providence.

Formulée par un saint Augustin, une telle affirmation met une grande et définitive paix dans l'âme, jusquelà hésitante, du pèlerin passionné delà beauté romaine. Il découvre maintenant que ces ruines immenses pourraient bien prêcher, à qui sait les comprendre, l'espérance et la vie.

Mais faut-il maudire les Romains, tous les Romains et mutiler les fragments vivants de leur âme que tout homme civilisé porte en soi?

« Non, répond saint Augustin. Dieu n'a pas voulu que les royaumes des hommes et leurs pouvoirs et leurs servitudes restassent en dehors des lois de sa Providence.

» Voyons donc quelles sont les vertus, quels sont les motifs qui ont mérité aux Romains, pour l'agrandissement de leur empire, l'assistance du vrai Dieu de qui relèvent aussi tous les royaumes de la terre... A Torigine, les anciens Romains... étaient insatiables d'honneur et libéraux d'argent, et il leur fallait, pour les satisfaire, beaucoup de gloire et peu de richesses. La gloire ! ils l'aimaient avec tant d'ardeur que pour elle ils voulurent vivre et pour elle ils n'hésitèrent pas à mourir. Or, pour la patrie, à leurs yeux, la gloire était dans le commandement et la domination, la honte dans l'esclavage, et voilà pourquoi toute leur ambition fut de la faire libre d'abord, puis souveraine. »

Et saint Augustin cite, avec une admiration qu'il ne réussit pas à dissimuler absolument, ce vers de son Virgile.

^neadte in ferrum pro libertate ruebant.

(Les fils d'Énée se précipitaient sur le fer pour Ja défense de leur liberté.)

.EneadcV, les descendants d'Enée, c'est-à-dire les seuls Romains d'élite. Car saint Aus^ustin n'attribue de vraie supériorité qu'aux aristocraties. « Ce n'est donc, dit-il, qu'à la vertu d'un petit nombre d'hommes marchant à la gloire, à l'honneur, au pouvoir, par la voie droite, c'est à la vertu même que s'adressent

les éloges de Caton. C'est le principe de cette activité intérieure dont il a parlé, qui accroissait la fortune publique en maintenant dans la médiocrité celle des particuliers. »

Ce jugement ne représente qu'un minimum d'éloges arrachés à la scrupuleuse orthodoxie de saint Augustin. Au moment où il polémiquait, en ces termes, contre les faux dieux et leurs panégyristes, la Rome antique se confondait officiellement avec un vil et rétrograde paganisme. Celui ci pouvait bénéficier de toute louange donnée à celle-là. Saint Augustin laisse deviner, à chaque instant, la crainte qui le tient, de donner prise, en quelque manière, aux ennemis de sa foi. J'imagine que, libre de cette préoccupation, il eût rendu plus ample justice aux vertus et même à la religion des beaux temps de la République.

Ou plutôt, ceci n'est point une pure hypothèse, saint Augustin cite très souvent Virgile, et il le commente avec une intelligence pénétrante qui ne va jamais sans quelque très sérieuse sympathie. Tel éloge, accordé par notre docteur aux mérites des Romains, semble lui avoir, osons dire, un peu volontairement échappé ! Voulant, par exemple, faire honte à ses contemporains de leur luxe asiatique, il les accable sous une tirade de Juvénal. Mais la tirade contient un hommage fort sifî^nifîcatif à la beauté des mœurs de Tancienne Rome :

Du jeune Latium la fortune modique

De nos femmes sauvait la pudeur domestique,

Le travail écartait le vice de leurs toits,

Le travail assidu, les veilles et, leurs doigts

Exercés, ô Toscane, à dévider ta laine...

Saint Augustin reconnaît le bien-fondé de cet éloge.

« Que les Romains (de notre temps) dit-il, écoutent leur satirique leur dire la vérité en badinant.» Ce ton, cette façon d'authentiquer une louange, ne sont pas d'un irréductible ennemi des Romains.

Enfin, saint Augustin avoue, au moins implicitement, que la pensée de Rome antique lui est une sorte d'obsession. Prophète et un peu architecte, Fauteur de la Cité de Dieu n^avait, en fait, qu'un terme de comparaison dont il pût se servir dans ses difficiles travaux de construction politique et doctrinale : Thistoire de la Cité terrestre. Or, Rome représentait, à ses yeux, le plus complet, le plus grand, le plus beau des empires purement humains. Une sorte de parallélisme entre la Rome antique et TEglise est donc au fond de toutes les pensées politiques de saint xVugustin. Mais le parallélisme revêt comme la forme d'une gradation, quand sont étudiées les glorieuses années de la République ; il devient antithèse, quand le triste empire de la décadence est en cause. Exemples: « Ah, cette leçon (chrétienne) que ne l'écoute-t-on comme il faut î Bien mieux que Romulus, Numa, Brutus et les autres héros de la nation romaine, elle établirait, consacrerait, affermirait, agrandirait la République !

» Oui, dans ce désordre de mœurs détestable (la décadence romaine) et cette ruine de la discipline ancienne, il était temps que l'autorité d"En Haut vînt à notre secours en nous prêchant la pauvreté volontaire, la continence, la bienveillance, la justice, la concorde, la vraie piété, et les autres fortes et lumineuses vertus de la vie. Il le fallait, non seulement pour régler honnêtement la vie présente, pour assurer la concorde de la cité terrestre, mais pour nous conduire au salut éternel, à la céleste et divine république de ce peuple

Delfoi'r. Culture. 9

qui ne doit point finir et dont nous devenons citoyens par la foi, l'espérance et la charité... »

Quels admirables cris s'échapperaient-ils donc de l'àme d'Augustin, s'il lui était donné de voir, comme nous la voyons, la réalisation en quelque sorte géographique de son fondamental parallélisme, ici, sous forme d'antithèse, et là, sous forme de gradation! Au Palatin, au Forum, sur les collines sacrées et dans Tauguste campagne qui les entoure, partout des ruines et encore des ruines de monuments païens. Voilà l'antithèse qui se résout en une victoire de la Rome chrétienne sur la Rome corrompue de la décadence. Mais voici la gradation, c'est-à-dire l'Eglise s'appropriant, complétant et couronnant ce qu'il y avait de sain et iS d'éternel dans la Rome des Scipions. A Saint-Laurent ^ hors les murs, et dans d'autres églises, des colonnes de marbre arrachées aux temples antiques entourent le tabernacle eucharistique et soutiennent la voûte du sanctuaire chrétien. Quelques pauvres maisons de moines entourées de cyprès indiquent l'entrée des Catacombes aux voyageurs qui viennent visiter la tombe deCœcilia Metella. Au-dessus de la coupole d'Agrippa, que Michel-Ange jeta dans les airs, brille la croix de Jésus-Christ. Ainsi se présente le triple plan de Rome éternelle : constructions, ruines, réédifications. Le tout est bien vivant^ et même^ô merveille, homogène; le tout représente le plus beau de ces entrelacements de Mort et de Vie dont est fait l'ordre historique ; le tout s'appelle la continuité latine.

Comme exégète de la pensée romaine, saint Augustin compte trois disciples éminents qu'il y a profit à lire, même après lui, Bossuet,de Maistre et Fustel de Coulanges.

Page 1