‹ La culture latine --Chapitre 19 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La Rome antique et la Rome chrétienne. Leur fusion dans la victoire du catholicisme. Comment les héros, les saints et les saintes ont fait la foi, la sensibilité et la logique latines. Rome, c'est la continuité vivante de l'unique civilisation qui existe, la civilisation gréco-latine, devenue la civilisation chrétienne.

De son voyage d'Italie Toute la vie on se souvient.

On en parle toujours, sitôt qu'on en revient.

Oui, mais on s'expose à bavarder sur des formes impérissables de beauté. Il n^importe. Gomme l'eau des monts Albains s'épanche irrésistible et joyeuse en d'innombrables fontaines, les cris d'enthousiasme et d'amour jaillissent, à Rome, de toutes les âmes françaises.

Pourquoi la Rome antique est-elle la plus belle des choses? Parce qu'à sa fondation et à ses développements fut consacrée la plus grande somme d'énergie que le monde ancien ait connue. Salve magna par ens... viriim. (Salut, terre des héros). Le poète a même soin de nous dire quel fut le caractère propre de cette œuvre. D'autres sauront donner à Tairain plus de souplesse et de vie, le poète l'avoue; ils plaideront avec plus d'éloquence, ils diront le lever et le coucher des astres. Toi, Romain, souviens-toi que tu as reçu des dieux la mission de commander aux autres peuples ;

Tu regere imperio populos. Romane, mémento.

Ici, naquirent et vécurent les surhommes historiques qui, après avoir conçu Tambition de gouverner le monde, surent la réaliser. Il advint même qu'à sa fonction politique et militaire Rome joignit d'autres magistères d'un ordre plus élevé. Elle créa le droit. Sans égaler les Hellènes de la grande époque, ses orateurs, ses poètes, ses savants et ses artistes se révélèrent capables de recueillir leur succession au lieu et place de la Grèce décadente. Athènes ne fut plus à Athènes, elle fut toute sur les sept collines qui dominent les plaines du Latium.

Mais cette Rome antique s^engagea dans une guerre sans merci contre les chrétiens, une guerre quatre fois séculaire, et où elle succomba d'ailleurs. Croyants du xx^ siècle, pouvons-nous aimer cet empire persécuteur, vers lequel montèrent si longtemps les anathèmes victorieux de l'Eglise naissante ?

Il ne s'agit que de s'entendre. Les corruptions, la déliquescence intellectuelle et la férocité de la Rome

païenne ne méritent que haine et mépris. Mais n'oublions pas que l'Église, après avoir renversé la Rome des faux dieux, se hâta de reconstruire le Saint-Empire romain. Elle a repris pour son propre compte, en les purifiant et en les spirituahsant, les ambitions conquérantes du Sénat. C'est même pour ce motif que rÉglise reniplit de nos jours une fonction à la fois religieuse et humaine. En même temps qu'elle afûrme la divinité de Jésus-Christ avec toutes ses conséquences, elle défend le bon sens et la haute raison contre les entreprises de la philosophie allemande. Ainsi, les deux Romes, réconciliées dans la victoire du catholicisme, ne font plus qu'une seule Rome, qui a pour mission de combattre éternellement leur ennemi commun, à savoir, le paganisme qui ruina la première et ne cesse de menacer la seconde. Nous faisons partie de TEglise catholique et romaine, ce qui revient à dire, deux fois universelle. Nous sommes des Romains.

Et Français, donc ?

Oui, et Français, mais sans cesser pour cela, d'être Romains. On constate que, chez toutes les minorités de race européenne, le catholicisme romain est comme le ferment du patriotisme le plus ardent, voire le plus particulariste. Les Irlandais, par exemple, les Alsaciens-Lorrains, les Canadiens, le Centre allemand, s'affirment patriotes en raison directe de leur attachement au catholicisme. Il n'en va pas autrement, au pays de France. Mais nous avons de supplémentaires et très fortes raisons de nous dire Romains. Les évoques, c'est-à-dire les délégués de Rome, formèrent la France, comme les abeilles forment leur ruche. Pendant quatorze siècles, l'union fut si étroite entre l'Eglise et la France, qu'on a quelque peine à les concevoir

Tune sans l'autre. L'Église catholique, a dit de Maistre, pouvait être représentée par une ellipse : dans l'un des fûjers on voyait saint Pierre, et dans Fautre, Charlemagne ; TÉgiise gallicane, avec sa puissance, sa doctrine, sa dignité, sa langue, son prosélytisme, semblait quelquefois rapprocher les deux centres et les confondre dans la plus magnifique unité.

C'est dans l'Université de Paris que la théologie catholique de Rome prit sa forme définitive et éternelle, prouvant ainsi de la façon la plus éclatante, non pas seulement la parenté, mais Tidentité du génie latin et du génie français. De Rome enfin, le xvii' siècle français recueillit, toute vivante, Thégémonie esthétique et littéraire qu'elle-même avait reçue de la Grèce. Qui n'est pas Romain dans quelque mesure, ne saurait être Français,

Aussi, la joie est-elle immense de circuler à travers Téternelle Ville avec la certitude intense de se sentir bien chez soi partout, pour toutes sortes de fort bonnes raisons. Xaturellement, Tàme chrétienne se dilate au fond des cryptes si humides qu'elles en sont ruisselantes, comme dans les églises de marbre et d'or dont on dirait qu'elles sont restées impériales basiliques. Mais elle n'a pas à sattrister devant les reliques de la Rome antique. Je passe sous l'arc de triomphe de Drusus et, quelques minutes après, sous la porte de saint Sébastien. Assurément, le martyr percé de flèches, si semblable à la grande victime du Calvaire, parle à ma foi de chrétien un langage qui me pénétre jusqu'au fond de l'àme. Mais le triomphe de Drusus ne m'est point indifférent puisqu'il prépara l'avènement de la Rome des Papes. Un peu plus loin, le cocher me montre le tombeau de Scipion. Tel est bien le vainqueur idéal,

serviteur d'une grande cause ! Un Napoléon apparaît comme une trombe, un Washington a de petits et fort vilaias côtés qui refroidissentrenthousiasme. Sans emphase et sans pédantisme, tout en restant eux-mêmes, et sans briser les cadres de la vie nationale, les Scipions réalisent une grande œuvre, la plus grande des œuvres humaines, qui, moyennant certaine transformation, durera éternellement. Et je m'éloigne de son tombeau pour aller baiser les ossements d'autres héros plus grands que lui, des martyrs, ses propres descendants, qui élargissent sa pensée en la rectifiant. Car, sur cette voie Appienne, parfait et mathématiquement régulier est l'entrelacement des souvenirs chrétiens et antiques.

Rome, donc, c'est la culture catholique et classiqire'^ c'est la continuité vivante de Tunique civilisation qui ; existe, la civilisation chrétienne. Ayant reçu et complété ou purifié les deux courants de Jérusalem et d'Athènes, elle en distribue la bienfaisante fécondité dans le monde. Gomme le Gulf-Stream préserve l'Europe du refroidissement et de la mort, ainsi ce fleuve de vie intellectuelle et morale qu'est la culture latine, préserve l'humanité de la barbarie et du suicide. « Sans toi, Rome, que serions-nous devenus, et que deviendrions-nous ? » - '

Elle est la cité de l'ordre où Dieu règne vraiment, Dieu que les disciples de Luther et de Fichte prétendent absorber, ou dominer, ou anéantir.

Elle s'oppose, à la fois, à la culture saxonne, et à une certaine conception primaire du Progrès très répandue en France K

1. Les anagrammes de Rome : Roma soumise aux tortures des an agrammatistes nous donne, tour à tour, Maro, Mora, armo, ramo^amor.

i" Maro est un des noms de Virgile, et les vieux Romains ont toujours regardé Virgile comme leur poète national par excellence. (Voir le chapitre du livre 1" qui est consacré à ce maître.)

2" Mora veut dire temporisation, et ce mot nous rappelle Tune des époques héroïques de l'histoire romaine.

3" Le mot arnio (j'arme) lui convient également. N'a-t-elle pas été fondée par Romulus et Rémus qui étaient fils de Mars, le dieu de la guerre ?

4" Le mot ramo {Faix ranio lucum spoliavit opaco, (Ovide) est l'ablatif de ramus, qui veut dire rameau, et qui nous représente ia branche d'olivier, symbole de la paix. Or, qui ne sait que la Rome des empereurs avait un temple consacré à la Paix? Et la Paix romaine n'était pas absolument un vain mot.

5° Mais voici l'anagramme la plus belle et la plus suggestive : c'est amorl Ces deux mots : Roma-Amor, qu'on voit parfois accolés ensemble sur des bijoux, pourraient donner lieu à une superbe méditation, qu'il faudrait même écrire en vers, à un poème qui célébrerait l'amour de Rome pour les âmes, et l'amour des âmes pour Rome !

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