Préface du Génie latin
en chœur : RacUie est un polisson. Les modérés qui les suivent prennent bien soin de ne point tomber dans de pareilles extravagances, mais ils ont des « sévérités » : If. Racine est un peu sec, il se coniine trop dans son xvn° siècle, il manque de coloris, il ne sait pas se plonger dans la nature, vous savez bien, la nature qui tantôt a un front serein, tantôt se cache sous la face camuse du dieu Pan, et toujours, comme la Sirène de Gœthe, attire l'homme dans un abîme. »
Eh bien, non, messieurs les modérés du romantisme se trompent, ce n'est pas Racine qu'il convient d'incriminer, c'est la médiocrité de leur propre goût, que mettront en. cause tous les bons juges. Jean Racine possédait pleinement ce qu'un Grec a défini pour toujours le-rs [j.ETp'w- î'.TTî^v. Les poètes, les romanciers, les conférenciers et les mystiques de salon ne sauraient se passer de fanfare, ils aiment la prolixité descriptive, l'emphase qui triomphe, en France, depuis la Révolution, le clair-obscur qui s'oppose à la netteté, et, pour autant, ils haïssent sourdement Racine. Si un lettré comme Anatole France se laissa jadis induire en erreur par les mauvais bergers du six^ siècle, que devons-nous penser de tous les orateurs, poètes, philosophes mondains et directeurs d'àmes qui se formaient à l'école des seuls romantiques ?
S'étant frappé la poitrine devant ses disciples ou ses complices, Anatole France nous explique comment il s'ingénie à rendre sa pénitence douce ; «Aujourd'hui, dit-il, je ne me retiens plus d'adorer, en chacun de ses vers, le plus parfait des poètes.» Adore?' témoigne des habitudes d'exagération propres au romantisme, mais comme le culte de Racine est, ici, bien défini I Tel quel, il suffît peut-être au repentir de M. Anatole France.
En une phrase digne d'être gravée sur le marbre, notre littéraire pénitent résume la pensée profonde de sa vie.
« C'est un acte de foi et d'amour pour cette tradition grecque et latine toute de raison et de beauté, hors de laquelle il n'est qu'erreur et trouble. Philosophie, art, science, jurisprudence, nous devons tout à la Grèce et à ses conquérants qu'elle a conquis. Les anciens, toujours vivants, nous enseignent encore.
Car nulle fleur ne fait pâlir tes violettes, Ville de Périclès ! Et ce n'est pas en vain Que, par la bouche d'or du plus doux des poètes. Le dieu promit à Rome un empire sans fini »
Un empire sans fin ! M. A. France n'a donc pas vu ce qui se cache de cléricalisme ultramontain dans cette dernière expression ? Entre l'Eglise et le génie latin, une si étroite union existe, qu'il est impossible de glorifier celui-ci, sans servir un peu celle-là. Malheureusement, M. France-Bergeret, vieilli, n'a su trouver, en l'honneur de Rome éternelle, qu'un beau titre et une brève épigraphe.
Après le vieil Antistius et M. Bergeret, Maurras a voulu louer, à sa manière, la Minerve latine. Dans son Anthinea, il avait fait de l'oraison de Renan, une critique ingénieuse, brillante, spirituelle, trop élégante, que dépare d'ailleurs une erreur fondamentale, encore plus irritante que dangereuse. Mais Maurras, dans la suite, a voulu offrir, pour son propre compte, un grain d'encens liturgique à Athéna transformée en Minerve. S'installant non plus sur l'Acropole, mais sur le Capitole, il a prononcé l'acte de consécration que
LA LEÇON DE >nNERVE 141
voici :« Déesse athénienne, invoquée sous le nom romain, rassure-toi sur le sens de notre cortège, ne fais aucune erreur sur nos intentions, Minerve. Prends garde, jeune fille, de ne pas nous confondre avec ces savants oublieux qui, t'ayant gravée au frontispice de leur volume, n'ont pas pu se défendre de rider ton front délicat. Les pauvres gens te voulaient faire à leur image; puisses-tu nous former, au contraire, sur ta beauté!
» 0 Minerve, nous ne sommes pas des archéologues et, bien que plusieurs d'entre nous soient versés dans le doux mystère de ta fable, ce n'est pas la mythologie, ni l'épigraphie, ni aucune science particulière qui les a conduits dans nos rangs. N'alléguons même pas cette profession de poète ou de sage qui appartient également à certains. Des hommes, des hommes mortels, voilà leurs titres auprès de toi ! Mais ils s'avancent, ennemis des prétentions, des ambages ; simples, usant des mots qui sont entendus de chacun, celui-ci grave, un autre plus riant ou plus familier, tous, des fruits à la main, la tête ceinte de couronnes, mus par une raison aussi générale que toi.
» Des hommes, ô Minerve ! des hommes conscients, autant que soucieux de ce qui leur manque, dévorés du sacré désir. Que d'autres, moins pieux ou moins réfléchis, t'aient donné, pour prison, une case de leur pensée, qu'ils t'enferment en un point du temps, ou dans un lieu du monde. Entends mieux nos propos : c'est la vie, la vie tout entière et non un frao'ment de la vie, toute science, et non telle science unique, tout art, toute morale, toute rêverie, tout amour, qui sont exposés devant toi. Il faut que tu nous marques la cadence de l'univers. »
14i LA CULTURE LATINE
Quelle lang'ueur de grâces dans ce prologue plu'^^ athénien que romain! Retenons seulement que, repoussant, d'un geste, tous les spécialistes, les méthaphysiciens modernes, les philosophes à la façon de Taine et les géographes, Maurras s'adresse à Minerve, non en archéologue, ni en érudit^ mais tout simplement, en homme.
Quel homme ?
Mais celui de Térence, si je ne me trompe, celui que la culture gréco-latine a rendu plus homme, celui qui sait le mieux combattre l'individualisme protestant, romantique ou révolutionnaire, celui qui recherche, en toute chose, l'éternel et l'universel, en d'autres termes, l'ordre et la soumission à toutes les lois nécessaires. Nous voici enfin dans la plus profonde vérité humaine.
Maurras, cependant, ne ferait-il pas ici, par hasard, de Fanthropomorphisme idolàtrique ? Ou sa Minerve se présente comme une abstraction vaine, ou elle n'est que de la concrète sagesse humaine adorée. Ah! que les Athéniens et les Romains se montrent plus religieux ! Leur Athéna-Minerve n'était que Tintelligence transcendante mais réelle de Dieu, s'appliquant au gouvernement du monde. Sophocle invoquait la vierge Eponyme, en des prières divines, que rien au monde ne doit nous faire oublier.
Maurras continue : « Ton histoire, déesse, commence beaucoup plus tôt qu'on ne l'a écrit, elle se prolonge au delà des temps qui lui sont assignés.
» De tous les animaux qui étaient épars sur la terre, tu vis que l'homme était, sans comparaison, le plus triste, et tu choisis ce mécontent pour en faire ton préféré... »
En vérité, Maurras se contente d^une antiquité bien médiocre. Des chrétiens, élèves des Juifs, des bons Juifs inspirés de Dieu, remontant bien au delà de cette pauvre petite préhistoire, se représentent la Sagesse divine coopérant à Toeuvre créatrice, alors que les étoiles du ciel chantent leur premier chant d'allégresse. « J'ai été créée dès le commencement et avant les siècles; je ne cesserai point d'être dans la suite de tous les âges, et j'ai exercé devant Lui mon ministère dans la maison sainte. J'ai été ainsi afFerm.ie dans Sion, j*ai trouvé mon repos dans la cité sainte, et ma puissance est établie dans Jérusalem. J'ai pris racine dans le peuple que le Seigneur a honoré, dont l'héritage est le partage de mon Dieu, et j'ai établi ma demande dans rassemblée sainte. »
M. Charles Maurras dit maintenant avec esprit et même, chose invraisemblable, après tant de siècles écoulés, avec originalité, les charmes naissants des civilisations primitives.
Ca3dibus et victu fœdo deterruit Orpheus.
Au milieu de ces jolis tours de force littéraires, une pensée neuve brille et attire. « S'il est assuré, dit M. Charles Maurras, que l'invention du labour ou cette idée de se confier aux forces des eaux ont mérité sans doute une admiration plus profonde que l'appareil de la télégraphie sans fil, celle-ci n'est point méprisable, j'y reconnais tes mains sublimes, ma déesse. »
C'est là mesurer très exactement, si je ne me trompe, l'importance proportionnelle des découvertes modernes.
Puis, Maurras détermine le rôle de la philosophie
éternelle et des lettres immortelles, dans une société telle que Tout faite, récemment, les prodigieux progrès des sciences naturelles. Alors que, de toutes parts, surgissent des machines monstrueuses, locomotives, gazomètres, transatlantiques, alors que, sur toute la surface de la planète et dans ses profondeurs, la ; vie industrielle pénètre et s'installe en une sorte de chaos, convient-il de déclarer insuffisante ou inutile la leçon de Minerve ? D'elle seule est venu à Thomme ce qu'on pourrait appeler sa seconde nature, savoir, l'état de civilisation ; elle seule pourra lui enseigner l'art de se conduire au milieu de toutes les difficultés nouvelles et, de prime abord, insurmontables.
A nommer, puis à décrire le redoutable présent de la déesse, Maurras mit une grande application. Fautil dire Sagesse, Mesure, ou Perfection ou Beauté, ou Rythme ou Harmonie, ou Pudeur ? Cette dernière appellation est particulièrement intéressante. La théologie des Hellènes enseignait qu'en s'incarnant dans un corps de jeune fille, l'intelligence divine entendait se garder de tout contact avec l'impureté terrestre ; elle habitait le Parthénon. L'Église, elle, établit une sorte d'identité entre la Sagesse et la Vierge par excellence, l'Immaculée, la Panacrante.
Maurras en arrive enfin à définir proprement la leçon de Minerve : «... Ta civilisation, ô déesse, ne s'est jamais perdue... On dit que l'homme crée un règne nouveau dans le monde ; l'homme classique constitue un règne dans le règne humain. Il s'étend sur le meilleur de l'œuvre romaine et française. »
Moyennant quelques précautions ou réserves, on peut accepter, je crois, cette définition. Le cher et grand Veuillot se montra plus catholique que l'Église
le jour où il mena, de concert avec M*^' Gaume et quelques autres, sa terrible campagne contre les classiques. Comme l'Eglise a corrigé et complété le droit romain par ses canons, comme elle a introduit dans ses sanctuaires, les colonnes de marbre élevées, jadis, en rhonneur des divinités païennes, comme elle s'est assimilé ce qu'il y a d'éternellement vrai chez Aristote et chez Platon, ainsi elle a mêlé à sa vie propre la culture gréco-latine. Elle défend aujourd'hui, contre les barbares de la Sorbonne et d'ailleurs, la philosophie éternelle, les Lettres gréco-latines, ou plus simplement, les Lettres.
L'œuvre de Maurras compte des pages plus belles encore que cette trop brillante invocation à Minerve. Le présent de la déesse lui apparut, un jour, sous les formes historiques toujours vivantes de l'ordre romain, de Tordre catholique romain. Les voilà, l'Eurythmie, la Cadence du monde, le Flambeau des compositions éternelles I Des hommes se réunissent, se meuvent ensemble, agissent, vivent, créent des chefs-d'œuvre dans tous les ordres d'activité supérieure, et la pensée qui les a groupés, plus forte que la mort, se transmet de génération en génération, assurant ainsi la vie perpétuelle d'un être grand et beau. C'est pourquoi, Maurras chante un hymne admirable : « L'Eglise de Rome est sans doute un gouvernement, elle est aussi mille autres choses. Le vieillard en vêtements blancs qui siège au sommet du système catholique peut ressembler aux princes du sceptre et de l'épée quand il tranche et sépare, quand il rejette ou qu'il fulmine; mais la plupart du temps, son autorité participe de la fonction pacifique du chef de chœur quand il bat la mesure d'un chant
Dblfour. Culture. 10
que ses choristes conçoivent comme lui, eh même temps qufe lui, La règlis extérieure n'épuise pas la notion du catholicisme, et c'est lui qui passe infiniment cette règle. Mais où la règle cesse, riiarmonie est loin de cesser. Elle s'aiiiplitie, au contraire. Sans consister toujours eh une obédience, le catholicisme est partout un ordre.
Rien au monde n'est comparable à ce corps de principes si généraux, de coutumes si souples, soUmis à la ttiêmepenisée, et tel enfin, que ceux qui consentirent à l'admettre, n'ont jamais pu se plaindre sérieuserriént d'avoir erré par ignorance et faute de savoir au juste Ce qu'ils devaient. La conscience humaine^ dont le plus grand malheur est peut-être l'incertitude^ salue ici le temple des définitions du devoir. »
Ayant manifesté son âhiour filial pour l'Eglise romaine, Maurras ise fait une joie de l'expliquer, il va reprendre les idées que portaient les trop jolies cadences de l'invocation à Minerve. Mais il à renoncé enfin à toute virtuosité poétique et oratoire, il parle une langue sérieuse, simple, noble, forte et qui mérite dé durer éternellement * Depuis vingt-cinq ans, on n'a rien écrit d'aussi beau, en France, que la préface du Dilemme de Marc Sangnier. Quand avait paru l'invocation à Minerve, quelques amis de Maurras s'étaient écriés en chœur : « Enfoncé Renan. » Ils disaient vrai ; l'invocation à Minerve est plus élégante, plus spirituelle et surtout plus fortement pensée que la Prière sur P Acropole. Je ne félicite, toutefois, qu'avec modération M. Maurras de cette victoire esthétique.
Il est à souhaiter, au contraire, que tous les enfants et tous les jeunes gens de France connaissent et apprennent par cœur cette page immortelle qui contient
à la fois la leçon et le présent de Minerve : « Je suis Romain, parce que Rome, la Rome des prêtres et des Papes, a donné la solidité éternelle du sentiment, des mœurs, de la langue, du culte à Toeuvre politique des généraux, des administrateurs et des juges romains S
» Je suis Romain dans la mesure où je me sens homme : animal qui construit des villes et des Etats, non vague rongeur de racines, animal social et non carnassier solitaire. Je suis Romain par tout le positif de mon être, par tout ce qu^y joignirent le plaisir, le travail, la pensée, la mémoire, la raison, la science, les arts, la politique et la poésie des hommes vivants et réunis avant moi. Par ce trésor dont elle a reçu d'Athènes * et transmis le dépôt à notre Paris, Rome signifie, sans conteste, la civilisation et l'humanité. Je suis Romain, je suis humain, deux propositions identiques. »
Il s'en faut que l'hymne de Maurras soit isolé dans l'histoire de notre littérature nationale. Le livre Du Pape contient la synthèse catholique des deux Romes. En particulier, Fadmirable digression de Joseph de Maistre sur l'universalité de la langue latine compte parmi les plus beaux monuments de la langue française. Maurras, le Maurras à' Anthinea, reproche au grand penseur catholique de trop gronder ses chers Hellènes. Pourquoi? Parce que de INIaistre juge les Grecs, tous les Grecs, même ceux de la grande époque, par trop dépourvus de majesté, et parce qu'il s'effraie de leur trop grande facilité de parole, ainsi que de leur dan-
1. Ceci renferme une subtile variété de paralogisme qu'on pourrait appeler Tinterversi .n de l'ordre des facteurs.