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La Tour du Pin, Jalons de route

1S8 LA CULTURE LATIÎSE

Pour le Canadien, par exemple, là cérémonie d'initiation nationale consiste dans le salut à deux drapeaux. Le père dit à son fils : « Voici le premier; ses couleurs flottent fières et victorieuses sur toutes les mers : salue, enfant. Voici le second, le drapeau français : celui-ci, mon ills, tu vas le baiser à genoux. » Tout cela, bien entendu, sans préjudice pour d'autres dissentiments profonds, qu'ils soient religieux ou politiqueSj qui sévissent parmi les Canadiens.

L'Italie est la patrie de la Carboneria ; elle porte, sans la pouvoir contenir, Rome capitale du catholicisme et de Tanticatholicisme, Rome, synthèse de toute la tradition humaine. Un député italien, M. Mirabelli, s'écriait naguère : « C'est Mazzini qui a dit à Tltalie : Debout, lève-toi, souffre^ immole-toi pour accomplir ton unité, pour ressaisir le gouvernement du monde, pour manifester le dessein de Dieu. »

A plus forte raison, les Français, fils de la Fille aînée de TEglise, ont-ils le droit de se dire Romains.

Libres penseurs, amis du catholicisme comme M. Barrés, sectaires comme tel député sonore, membre de la majorité combiste, indifférents, esthètes ou archéologues, peintres, architectes ou patriotes sans profession, tous reconnaissent dans nos vieux clochers le plus beau, le plus parfait symbole du patriotisme. Or, quel est leur langage ? D'abord, ils portent au sommet de leur flèche une croix, drapeau de TÉglise dont tous les peuples chrétiens saisissent la signification. Quand commencent les admirables mystères de la Semaine sainte, les cloches, âmes des chères vieilles tours, s'envolent là-bas vers Rome, d'où elles ne reviennent que pour chanter un mot hébreu latinisé, que comprennent les paysans illettrés, et les enfants:

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Alieiuia. Un autre mot latin, iiii des plus doux que connaisse l'hiimanité, est passé dans notre langue française, dans riiistoire du grand art et dans la vie la plus intime du peuple. Au lever de l'aurore, sous le soleil de midi, au crépuscule, les cloches épandent de suaves angélus sur les villes, les villages et les plaines. Les clochers de France sont romains depuis leurs fondements, solides comme le rocher du Gapitole, jusqu'à leurs labarums étincelants^ en passant par leurs cloches arrivées, un jour, de Campanie ; ils parlent latin, et ils reçoivent leur mot d'ordre de la colline vaticane.

Ce n'est pas là un vain symbolisme. Depuis que César a vaincu Vercingétorix, les Gaulois sont devenus, et n'ont pas cessé d'être Romains, ou plus Romains que les Romains eux-mêmes. De Maistre a défini magnifiquement, chanté et imposé à Tattention des hommes intelligents, cette union absolument admirable et extraordinaire de lEglise et de|la France, qui a duré quatorze siècles. De cet élément romain et des autres, il résulte une nation destinée à jouer un rôle étonnant parmi les autres, et surtout à se retrouver à la tête du système religieux en Europe.

Le christianisme pénétra, de bonne heure, <s les Français, avec une facilité qui ne pouvait être que le résultat d'une affinité particulière. L'Eglise gallicane n'eut presque pas d'enfance ; pour ainsi dire> en naissant, elle se trouva la première des Eglises nationales et le plus ferme appui de l'unité.

» Les Français eurent l'honneur unique, et dont ils n'ont pas été, à beaucoup près, assez orgueilleux, celui d'avoir constitué (humainement) l'Eglise catholique dans le monde, en élevant sbn auguste chef au rang indispensablement dû à ses fonctions divines. »

11 est inutile d'ajouter, sans doute, que cette alliance intime des deux puissances s'étendait à toute la forme de la vie intellectuelle, esthétique et morale, architecture, littérature, langue. Au xvir siècle, tandis que les héros cornéliens et même raciniens faisaient revivre sur la scène les temps de la République ou de TEmpire, des magistrats avouaient publiquement être fort pompéiens. Bossuet déclarait ne pas voir de différence appréciable entre la langue latine et la langue française, et des architectes construisaient des colonnades à l'instar de la Renaissance. Cent et quelques années plus tard, un pseudo-réformateur jettera ce cri significatif :

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ?

La France, dont la partie centrale fut appelée par des géographes la montagne romane, la France, qui, dans ses académies et ses facultés de théologie, n'a pour ainsi dire pas cessé de parler latin, fut, bien mieux que le Saint-Empire germanique, un fragment sacré, une prolongation de Rome devenue chrétienne.

Il est vrai que, durant la période 1789-1905, cette alliance s'est relâchée, puis dissoute. Mais l'opération se solde-t-elle par un bénéfice national ?

Il apparaît, d^ailleurs, que la disparition de la culture romaine ou latine coïncide, en France, avec l'apparition de toutes sortes de crises graves ou mortelles; crise de la métaphysique et crise de la morale, crise de l'esprit national et crise du français. Demander donc timidement la permission de nous approprier la fière affirmation de saint Paul : Civis Romanus sum^ ce serait rendre un hommage insuffisant à la vérité. Nous n"* avons pas seulement le droit d'être Romains, nous, Français de France, nous en avons un absolu besoin,

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comme nous avons besoin d'air pour respirer et de sol pour y appuyer nos pas. Qu'ils sachent ce qu'ils font ou qu'ils ne le sachent pas, les barbares de la Sorbonne et de l'instruction publique préparent la mort de la France. Qui n'est pas Romain dans une large mesure, ne saurait être Français.

Et les autres peuples — me demandera quelqu'un du dedans ou du dehors, — ont-ils le droit de se proclamer, eux aussi, Romains, avec Tespoir que cette initiation favorisera leurs intérêts nationaux, dont un certain nombre s'opposent aux intérêts de la France?

La réponse à cette difficile question exigerait de trop longs développements \

1. Après Virgile et saint Augustin, Montaigne trouve moyen d'expliquer, avec originalité et bon sens, cette universalité d'amour dont Home fut toujours l'objet : « C'est, dit-il, la ville métropolitaine de toutes les nations chrétiennes. L'Espagnol et le Français, chacun y est chez soi. Il n'est rien, çà-bas, que le ciel ait embrassé avec telle influence de faveur et telle constance. » Un protestant devenu sceptique, Byron, saura traduire, en vers anglais, la pensée de Montaigne : « O Rome, ma patrie 1 ô cité de l'âme 1 les orphelins de cœur doivent se tourner vers toi. »

Il est impossible de clore ce chapitre sans répondre à une insolente objection, qui a pour auteur M, Anatole France.

Selon lui, un irréductible antagonisme existe entre la culture gréco -latine et l'Église. Distinguer dans cette culture gréco-latine ce qui est proprement païen, et ce qui se rattache à la révélation primitive, M. Bergeret ne daigne. Pour lui, Bacchus-Dionysos ne diffère en rien de son cher Satan-Lucifer, et, d'autre part, il incarne la plus haute culture grecque.

Que d'exagérations et d'inexactitudes dans cette double affirmation !

Certes, Bacchus-Evius est une divinité malsaine; l'ensemble de sa vie et de ses mystères laisse bien deviner un fonds de satanisme.

Mais est-il donc si Grec? Il vient ou revient des Indes, ne l'oublions pas, et il garde toujours des mœurs asiatiques. En vérité, la thèse de M. Anatole France n'a reçu aucun commencement de démonstration ; il n'a su l'enrichir que d'historiettes obscures autant qu'immorales. A chaque instant, il se laisse aller à proférer, sou-

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riant, des affirmations monstrueuses. « Pourquoi, se demande-t-il, le sol sacré de Tlonie et de l'Attique a-t-il nourri cette fleur incomparable (,1a culture grecque)"? Parce qu'il n'y eut là ni sacerdoce, ni dogme, ni révélation... »> Oui, M, Bergeret affirme sans sourciller qu'à Athènes, le sacerdoce était inconnu, que sur les gradindu théâtre où Sophocle chantait la pérennité des Lois religieuseet morales, il n'y avait point de dogme, et que les compatriotes de Platon n'avaient rien appris de la Palestine ni de l'Egypte.

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