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CE QU^ESÏ LE GÉNIE ROMAIN EN OCCIDENT

ou l'uMON du X1II° et du XVII' SIÈCLE FRANÇAIS, DANS LA CONTINUITÉ DE LA VIE LATINE

Grave méprise d'un « Occidental » sur le sens des mots « latinité » et « humanité ». En fait, cet Occidental est un Romain de France, qui définit excellemment trois formes supérieures de la culture latine, savoir : union de l'ogive et du classique, passion de servir, c'est-à-dire claire et profonde discipline romaine, bon sens.

Voici un Français qui « sonne le temps » aux clochers de son pays. A ses sonneries, il mêle quelques cris de colère contre les Latins. En réalité, il ne cesse de chanter son amour pour une forme de civilisation qui, vue d'un peu près, est certainement la culture latine.

M. ^lithouard dit à ses contemporains : Redevenons ou soyons classiques, prenons conscience de nos qualités héréditaires, appuyons-nous fermement sur la terre où dorment nos morts, afin de nous élancer plus haut vers le ciel que déchirent les flèches de nos

cathédrales. Etres de liaison essentiellement conditionnés, les humains ne vivent dans sa plénitude leur vie normale, qu'autant qu'ils se rattachent à la tradition. M. Mithouard, ardent ami du peuple, s'affirme aristocrate, classique, scolastique de désir, contrerévolutionnaire ; il est aussi hardiment et plus intelligemment rétrograde que Ruskin; il ose ne pas prendre au sérieux le relief verbal de Victor Hugo. A la bonne heure !

Seulement, voilà... M. Mithouard est obscur, par dédain, je suppose, par inadvertance, et aussi, parce que, trop préoccupé du superflu, il omet, parfois, certaines explications nécessaires. Par exemple, il traite les Latins avec une sévérité déconcertante. Mais il ne daigne pas nous dire quels sont les individus ou les peuples qui méritent, selon lui, une aussi déshonorante qualification. Il arrive ensuite que ce contempteur des Latins chante, en l'honneur de Rome, un hymne d'une belle venue que je me reprocherais de ne pas citer : « Il est une façon d'entendre Rome qui est propre aux hommes d'Occident. Ce sont les méthodes de sa puissance qu'ils lui demandent ; ils vont à Técole de sa solidité. C'est à Rome que Charlemagne empruntait l'art de solidifier son empire... A qui sait v avoir accès, l'esprit romain donne une santé définitive. Il inspire le goût des mâles harmonies. Il enseigne à durcir et à polir les œuvres. Il donne le fondu dans la force. Or, je remarque qu'en ce xvii' siècle, trois Normands, de gloire d'ailleurs inégale, d'une égale robustesse d'esprit, cependant, ont eu le goût de Rome et ont incliné vers l'art romain, Malherbe, Corneille et Poussin, et que ces trois hommes tenaces furent de ceux que ne rebute aucun obstacle et qui savent

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se grandir à l'aide des difficultés qu'il leur faut vaincre. »

Alors, quoi ? M. Mithouard est un Romain antilatin ? Je ne comprends plus ^

Çà et là, cependant, l'auteur du Traité d'Occident formule quelques griefs précis. Les Latins ne savaient pas s'affirmer, ni se présenter, ni dire oui, ni se projeter, ni porter leur tête dans le ciel. Tandis que M. Mithouard écrivait ces lignes, certains vers bien connus n'ont-ils pas chanté dans sa mémoÏTe'^ Incessupatuit de a.,. Os illi sublime dédit... Asl ego quœ divum incedo regimi Jovisque et soror et conjiix ?

Avec les Latins, dont le signalement anthropométrique laisse si fort à désirer, M. Mithouard condamne les humanistes. Il parait que l'existence des humanistes constitue un grave danger pour la France d'aujourd'hui. Si je saisis bien la pensée de M. Mithouard, notre génération est si pénétrée de l'esprit classique, qu'elle est à même de remplacer avantageusement les grands maîtres du xvii® siècle, de Rome et d'Athènes, comme les femmes des ministres républicains de 1848 succédaient aux reines de l'ancien régime. « L'antiquité, désormais, c'est nous. »

J'ai hâte d'en venir à quelques idées plus claires, que M. Mithouard développe, en trois chapitres admi-

1, Je crois, toutefois, comprendre que, dans la pensée de M. Mithouard, les Latins s'appellent les jacobins et les dreyfusistes. Son antipathie est aussi légitime que facile à expliquer. Mais les Latins ne sont nullement responsables des excès de logique commis par les collaborateurs et les successeurs de Robespierre. Les vrais Latins ne mutilèrent pas leur génie, par amour mal compris de la logique et de la symétrie; ils furent des hommes de bon sens, des réalistes, des hommes de tradition.

• Un malentendu s'est produit, que M. Mithouard doit dissiper.

rables. Ces trois chapitres sont intitulés : Malherbe gothique, Lettre à M. Charles Maurras, la Passion (le servir.

Il est consolant de penser qu'au milieu de toutes les ruines qui s'accumulent sur notre terre de France, un groupe d'hommes intelligents s'est donné la mission, la très haute mission de refaire l'éducation de notre pays.

Ils demandent principalement des inspirations à ces grands écrivains du xvii' siècle, qui apparaissent si fiers et si beaux, « debout sur leur pont d'or ». D'autre part, ils se sentent portés, avec une ardeur au moins égale, vers ces chrétiens du moyen âge, héros des croisades, qui construisirent les cathédrales. Ils aiment à la fois le classique et l'ogive. Or, certains humanistes ont répandu, parmi nous, un malheureux préjugé en vertu duquel une opposition absolue existe entre l'esprit du xviU siècle, et l'esprit du moyen âge chrétien. Les romantiques ont pu se croire ainsi, et très sincèrement, les défenseurs et presque les inventeurs de l'ogive. En réalité, ils bénéficiaient, tout simplement, d'un progrès de l'archéologie ; le fond de leur âme est devenu essentiellement étranger, sinon hostile, à ceux qui construisirent nos chères cathédrales.

Une union étroite et profonde entre le xiii" siècle et le XVII" siècle se révèle aisément à l'observateur qui s'est émancipé des préjugés romantiques, et c'est le mérite de M. Mithouard d'avoir exprimé cette vérité dans un langage définitif, comme dirait le très regretté et trop oublié Nisard.

« La tragédie de Racine, dit-il, est la sœur de la cathédrale de Paris... Pourquoi donc, entre toutes les littératures qui demandèrent au culte des anciens une

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heure de renouveau, Tunique xvii^ siècle a-t-il gardé cet éclat, si ce nest qu'il faisait revivre, qu'il rajeunissait la tradition nationale et que, se méprenant sur la conformité de ses ouvrages à l'antique, il ne faisait que transporter dans les lettres cette pratique hardie, juste et rigoureuse de construire, qui était française avant lui? Ce n'est donc point paradoxe si nous aimons, ici, dans le xvir siècle, la ressemblance du xiii*». Une fois ridée émise, les caractères de similitude s'accusent tout seuls, les démonstrations s'accusent d'ellesmêmes. »

Parfaitement, mais cette idée, M. Mithouard Va formulée le premier, je crois, avec tant de force. Il est à souhaiter qu'on la reproduise dans les revues littéraires, dans les journaux, dans les conférences et dans les classes.

Les œuvres de Malherbe fournissent à M. Mithouard les éléments d'une démonstration originale et typique:

«Cet âpre donneur de lois, ce tyran des mots et des syllabes, ce gêneur sans génie, il est, quand même, de tempérament et d'allure française. Une religion de noblesse, de droiture et d'honneur est en lui, il ne se départ jamais d'un certain tour cavalier, qui est comme la démarche naturelle de notre intelligence. Cela tendait à instaurer une poésie forte et raisonnable et pleine de périodes se répliquant ainsi que des arceaux... Il est resté quelque chose de lui sur tout le xvii* siècle. »

Si Malherbe est à ce point gothique, que dire de Racine dont la tragédie, « faite de rien », s'élance idéale, délicate et hardie comme une ogive ?

Toutefois, dans l'intérêt d'une cause qui est plus chère à M. Mithouard que sa gloire personnelle, je

crois devoir, en conscience, lui signaler certaines lacunes graves de son système esthétique, qui est le vrai et qui deviendra, espérons-le fermement, la philosophie de demain. Il est bon d'être architecte pour comprendre les beautés de la cathédrale ; il vaut mieux encore être philosophe. Rien ne ressemble plus aux splendeurs des voûtes, des- colonnes et des verrières ogivales que les constructions métaphysiques des grands penseurs du moyen âge. Ils ont élevé des flèches qui déchirent profondément le ciel et permettent d'entrevoir l'infini, ils ont construit des tours plus belles que le clocher de Chartres et d'où Ton aperçoit le ciel des cieux, l'empyrée chrétien peuplé de millions d'anges; ils ont mieux fait que de sonner le temps, ils ont défini l'éternité. M. Mithouard a-t-il lu une seule fois le Traité des Anges? Je ne le crois pas. Car, pour quiconque professe, comme lui, la haine de la pesanteur, la nostalgie des régions supérieures et une sorte de frénésie métaphorique qui fait songer à la colère d'un dieu vaincu par la matière, il n'est pas de sujet plus beau que le Traité des Anges.

Cependant, il en est d'aussi intéressants. Je me permets d'indiquer à M. Mithouard la longue controverse scolastique qui eut pour objet les chapitres ii et TTT du célèbre Proslogium de saint Anselme. Commentant la preuve de l'existence de Dieu, formulée par le Docteur magnifique, saint Thomas, dit : « Dieu est Têtre tel qu'on n'en peut penser un plus grand; mais ce qui ne peut être pensé ne pas être est plus grand que ce qui peut être pensé ne pas être : donc, Dieu ne peut être pensé ne pas être, étant Têtre tel qu'on n'en peut penser un plus grand. »

En lisant ces hautes considérations choisies au

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hasard, on est tenté de leur donner, comme commentaire, l'hymne vivant que M. Mithouard chante en rhonneur des cathédrales : « Elles (les cathédrales) confient l'élan vertigineux des voûtes à la vertu de la matière ; elles demandent cette hardiesse aux agencements de la pesanteur ; une ligne intérieure, une lio-ne d'énergie dessine en elles Tessor des pierres mVlléablement cimentées. D'user tant de logique dont ils se sentent puissants c'était bien de quoi tenter nos artistes occidentaux. »

C'est cette même thèse que M. Mithouard essaie dinstituer dans sa lettre à Charles Maurras. Lettre trop élégante, trop éloquente surtout, un peu obscure, mais pleine de sens, digne enfin de recevoir de plus amples développements et de provoquer des polémiques

utiles.

Notre occidental écrivain ne veut pas qu'on condamne absolument la Renaissance, ni qu'on la loue sans restriction, mais il exige impérieusement qu'on ne la supprime pas. Elle est un élément essentiel de cette tradition qui est aussi nécessaire à la vie des peuples que le soleil à la vie des plantes. On ne pourrait rien dire de plus sage.

« Pourtant, monsieur (Charles Maurras\ quand vous me louez de n'être pas de ces esprits qui opposent grossièrement à la Renaissance le Moyen Age, ou même au xvir siècle, le xvi% comme plus vivant ou comme plus libre, je sens quelque besoin de me dérober... Lorsque j'interroge mes sympathies et ma raison, je ne puis me défendre de commettre le péché flétri par vous. Et quand je me laisse aller à une si grossière débauche intellectuelle, c'est quelquefois, je vous l'avoue, pour préférer le Moyen Age à la Renais-

sance, mais c'est aussi, je vous l'assure, pour préférer au xvi% le XVII' siècle. Il reste donc que c'est l'entredeux que je ne préfère jamais. »

Voilà une profession de foi, je n'ose pas dire bien occidentale, mais très française.

De tous les chapitres dont se compose le Traité d>' r Occident, le plus original, le plus simplement écrit et le plus beau, est celui qui a pour titre : la Passion de servir. Je voudrais qu'il portât comme sous titre ; le Sens de la discipline classique. M. Mithouard résume, en quelques pages admirables, toute la psychologie morale de la contre-révolution. Tel qu'un Père de l'Eglise, il paraphrase la grande devise chrétienne, qu'il a oublié d'ailleurs de citer : Servire Deo regnare est.

Il me suffit de noter cette adhésion explicite à l'Ordre latin. ^I. Mithouard est attiré dans notre Cité par l'amour de cette discipline, si forte, et comme immatérielle pourtant, qui fait le fond du xiii^ et du xvii^ siècle français.

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