‹ La culture latine --Chapitre 26 sur 45 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L — L'ame d'une cité latine (Tolède).

M. Barrés s'essaya, naguère, à pénétrer le secret de Tolède. Glorieuse, mais difficile entreprise. D'une part, la Tolède historique est si grande, si belle, écrivons le mot hugotique, si formidable, qu'un Français, même cultivé, s'il n'a pas étudié les choses d'Espagne, embrassera difficilement, d'un coup d'œil, son impériale grandeur. D'autre part, la solitude et la mort régnent à ce point dans la Tolède d'aujourd'hui, qu'au dire d'un voyageur, mieux vaudrait peut-être ne la point connaître et se l'imaginer toujours telle que le rêve et l'histoire l'avaient bâtie. « Noire, a dit le poète José Zorilla, noire, ruineuse, seule et oubliée, — - les pieds déjà noyés dans le sable, — ci-gît Tolède abandonnée, — fouettée par le vent et les tourbillons, — mal enveloppée dans le manteau de ses rois, — elle soulève encore son front rongé; — esclave sans soldats et sans rois, — elle dort insensible au pied de son blason. » Songez que Tolède fut, sous les Goths, la capitale de l'Espagne et le siège de dix-sept conciles. Toujours florissante sous les Maures, elle donna son

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nom, de 1031 à 1085, à un petit royaume indépendant. Elle fut conquise par Alphonse VI, roi de Gastille et de Léon, et devint la capitale de la Gastille, puis, jusqu'en 1500, de toute l'Espagne ; elle eut alors 200.000 habitants. Des Latins — qu'ils soient Espagnols, Français ou Italiens — ne se consolent pas de la gloire immense que Tolède n'a plus. « Quand on songe que ces murailles furent bâties par Wamba, que, par cette porte enfoncée dans le sol, Alphonse VI et le Cid pénétrèrent à Tolède ; quand on s'arrête en ce coin dévasté où s'élève San Juan de los Reyes, quand on visite cet hôpital de Santa Gruz, bâti par le cardinal de ]Mendoza, aux artesonados magnifiques, et qui s'ouvre béant, inutile et ruiné ; quand on parcourt l'orgueilleux Alcazar de Gharles- Quint, proie de multiples incendies, dont la masse restaurée écrase encore Tolède, dont l'escalier grandiose devrait porter des cortèges de rois, quand on demande à Tolède où est son âme, sa puissance, son rôle actuel dans le monde et qu'on n'entend point de réponse, on ne peut se défendre d'une très profonde mélancolie '. »

Je voudrais qu'on n'abordât Tolède qu'avec les sentiments d'une piété latine, ou plutôt virgilienne, humaine, catholique. Les larmes des choses historiques ont une beauté unique, et la mort de ce qui fut la grande immortalité humaine touche, jusqu'au plus vif de leur sensibilité, les âmes averties. Qu'on n'abuse pas du pittoresque, à Tolède, mais qu'on laisse toute notre puissance d'attention se concentrer sur la grandeur titanique et la haute beauté religieuse des âmes espagnoles.

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