Pierre Suau, l'Espaffne
M. Barrés s'en vint, naguère, dans la cité morte, ayant trop de Théophile Gautier dans la mémoire, mais armé d'un sens esthétique aigu et d'une curiosité saine.
Que vit-il?
D'abord, il prit à sa manière, qui est distinguée, un certain nombre de vues jolies et originales. « J'étais sorti au hasard et, le long des hauts murs qui s'enfoncent dans un ciel sans étoiles, je suivais Tétroit ruban dallé. Je côtoyais d'immenses couvents et de l'ourds palais grillés, écussonnés, dont la mauvaise fortune n'a pas abattu l'orgueil... Un peuple d'images délaissées, flamandes, juives, catholiques, sarrasines, m'attendait au retrait de chaque portail...
» Depuis cette chapelle, on embrasse d'un regard le vaste roc que charge Tolède et qu'enserre le Tage. 1 L'impériale Tolède se ramasse en pleine lumière sur Icette dure montagne dont elle épouse les saillies et ne couvre que le sommet. Les débris de ses palais courent largement au Tage et lui laissent, là-haut, une superbe position d'orgueilleuse en détresse. Cet entassement grandiose, où l'on s'étonne de voir, mêlés aux clochers des églises et aux terras-^es des monastères, tant de minarets, de mosquées, TAlcazar le domine. y>
On pense bien que des vues d'ensemble, si éclatantes qu'elles soient, ne satisfont point la curiosité passionnée de M. Barrés. Il se demande où il pourrait bien surprendre, sur le vif sensible, l'âme de Tolède. 11 la découvre dans les nombreux chefs-d'œuvre que composa le Greco ' en l'honneur des Tolédans de la grande
1. Le Greco naquit, disent les érudits, entre 1545 et 1550, dans l'île de Crête. « Il semble, remarque M. Barrés, qu'il ait été l'un de ces nombreux jeunes gens qui venaient des Iles rejoindre à Venise
174 LA CULTURE LATLNE
époque, et nous voilà, auteur et lecteurs, plongés dans Testhétique. Fort heureusement, le très petit volume de M. Barrés contient deux douzaines de photographies qui permettent aux sédentaires, — faut-il dire, de se représenter, tant bien que mal, les tableaux du Greco? Non, certes. Cependant, le lecteur qui jamais ne vit l'Espagne peut, grâce à ces photographies, acquérir un certain nombre de certitudes. Toutes, oui, toutes ces figures castillanes, immortalisées par le Greco, sont d'une distinction et d'une finesse achevées. Quel admirable groupe de gentilshommes, par exemple, que /'£■?!terrcment du comte d'Orgaz ! Je ne les connais que par une assez ordinaire photogravure, au lieu qu'il m'a été donné, ainsi qu'à des millions d'électeurs, de voir les peintures originales de Bonnat. Eh bien, les grands hommes ou les personnages officiels confiés à la postérité par le plus illustre de nos portraitistes contemporains ont déjà je ne sais quoi d'un peu gêné aux entournures, de naïvement officiel et, parfois, de commun. Que diront de toutes ces redingotes les esthètes du XXII' siècle?
Deuxième remarque, facile et dépourvue de toute ambition philosophique : Les grands d'Espagne peints par le Greco n'ont rien qui ressemble à de l'emphase. Leurs figures nerveuses ne sont qu'un peu tristes, laissant deviner une intense vie religieuse ou mystique. Un grand nombre d'entre eux regardent le ciel, et ce faisant, ils trouvent moyen de n'être ni trop solennels
leurs aînés déjà riches et considérés. Autour de Téglise San Giorgio, ces Grecs formaient une colonie de plus de 4.000 âmes. Le Greco entendit les appels delà riche Espagne et vers 1575 passa en Castille, à Tolède où il était sûr d'obtenir de l'ouvrage. » On sait qu'il habitait non loin de Santo Tome, au milieu de la Juiverie.
i]i ridicules. On devine chez eux Ihabilude de réfléchir et de prier en toute simplicité, sans songer seulement aux blâmes, aux railleries ou à Tadmiration d'autrui.
Des hommes compétents, et d'autres peut-être, reprochent au Greco un excès de mysticisme qu'ils assimilent à une pure folie. Et il est bien vrai que tel tableau du pauvre maître n'offre à mon ignorance que motifs d'ahurissement. Dans F Amour profane, je ne vois guère que des personnages qui semblent sortir d'un cabanon. Le premier plan dans la Pentecôte et * la Rf'sarrection en entier offrent un dramatique inusité, voire un peu inquiétant.
Partout ailleurs, les héros du Greco se présentent au spectateur avec une aisance, une possession d'euxmêmes et une sérénité extraordinaires. Dans le Christ dépouillé de ses vêtements, à gauche, la Vierge fait des confidences à Madeleine, qu'on se surprend à vouloir écouter, tant on les suppose intimes et délicates. Ce beau capitaine Julian Romero de las Azanas qui prie avec tant de grâce, enveloppé dans son immense manteau blanc, n'a rien de commun avec un homme qui, pour un motif quelconque, serait dépourvu de sang-froid. Près de lui, s'exalte un chevalier dont la trop triste figure évoque le souvenir de don Quichotte. LÉvangéliste, la Dame à l'hermine, ainsi que le prêtre et le gentilhomme qui contemplent le Christ en croix, prêchent, par leur seule attitude, la bonté et l'humilité sereine. Combien le Christ lui-même est distingué, surhumain, tout rayonnant de divine intelho-ence, soit qu'il porte sa croix comme un drapeau, soit qu'il embrasse le monde dans une étreinte antiianséniste. Que les libéraux me pardonnent, mais je
ne puis me résigner à trouver odieuses, ni la figure du cardinal Gaspar de Quiroga, ni celle du grand inquisiteur don Fernando- Nino de Guevara. Malgré son immense barbe qui descend comme un fleuve blanc sursoncamail rouge, Quiroga, le cardinal-moine, a un air de bonté. Quant au grand inquisiteur, don Fernando Xino de Guevara, si sa large bouche manque de douceur, son regard n'est point d'un hypocrite. Puis, il est impossible en le voyant, de ne point songer à ses ennemis, les juifs et leurs alliés, les hérétiques, ancêtres des juifs et des hérétiques de notre temps.
Tout à l'heure, pendant que je m'attardais à scruter timidement le regard de don Fernando, un religieux de mes amis est venu interrompre mon prétentieux tête-à-tête pour me confier ses tristesses. Depuis cinq mois, ce religieux est en proie à un juge d'instruction qui se trouve par hasard être un disciple du sombre Calvin. La lutte est quelquefois très chaude entre mon ami le religieux et son juge. Celui-ci laissa échapper, un jour, ce cri du cœur : « Mais enfin, je ne suis pas un inquisiteur. » Le religieux, qu'on a déjà chassé de sa maison et qu'on menace de je ne sais quelles lois libérales et laïques, répondit, ou peut-être se contenta de penser : « De l'inquisiteur, j'ai ou je suis censé porter l'habit, mais vous, monsieur le juge, vous remplissez la fonction. »
Et voilà pourquoi les catholiques de notre temps qui ne veulent être ni dupes ni ingrats ne regardent pas un inquisiteur de Tolède avec les lunettes du P. Gratry. En considérant l'austère figure de don Fernando Nino de Guevara, ils s'exhortent au courage intellectuel et ils se promettent de prendre le
temps d'étudier une question complexe. Il ne faut pas oublier que les juifs trahirent toujours les Espagnols, après les avoir pressurés et opprimés. Durant
• le seul VIII* siècle, ils ouvrirent aux Maures Tolède, Séville et Cordoue. Comment M. Barrés n'a-t-il pas reproduit dans son joli livre la très remarquable inscription qui orne et surtout caractérise la façade principale de la cathédrale de Tolède? «En cette année 1492, le 2 janvier, Grenade et tout son royaume furent pris par les rois nos seigneurs don Fernando et doàa Isa-
• bella, étant archevêque le révérendissime seigneur Pedro Gonzalez de Mendosa, cardinal d'Espagne. Cette même année, à la fin de juillet, les juifs furent chassés de tous les royaumes de Castille, d'Arag-on et de Sicile, et l'année suivante, 1493, à la fin du mois de janvier, fut achevée cette sainte église par la réparation de toutes ses voûtes... »
Une autre inscription, cachée celle-là dans une chapelle de Téglise Santo Tome, absorbe toute l'atten- , tion de Barrés, historien du Greco. Lisez, je vous \ prie : « Don Gonzalo Ruiz de Tolède, seigneur du bourg d'Orgaz, entre autres preuves qu'il nous laissa de sa piété, prit soin que ce temple de saint Thomas apôtre, jusqu'alors médiocre, et où il voulait être enterré, fût richement restauré. Au moment où les prêtres s'apprêtaient à l'ensevelir, cas admirable et inaccoutumé ! les saints Etienne et Augustin, descendus du ciel, l'enterrèrent, ici, de leurs propres mains. Comme il serait trop long de conter quel est le motif qui poussa ces saints à faire ce qu^ils firent, va, si tu peux, au couvent des Augustins qui n'est pas loin, demande-le, et les religieux te le conteront. » M. Barrés s'est donné le tort grave de ne pas suivre
Delfolr. Cultuie. 12
cet excellent conseil. Au curé Nunez, auteur de la savoureuse inscription, il a répondu, sur un ton moqueur : « Croyez-vous ? » Positivement, il met en doute l'apparition des saints Etienne et Augustin. Pourtant, j'ai idée que les bons religieux augustins donnaient du miracle une explication, sinon probante, du moins intéressante. Barrés ne l'a pas cherchée dans les bibliothèques de Tolède, de sorte qu'il faut nous contenter de l'apologétique du Greco. 11 est vrai que les arguments du peintre apportent à Pâme la... la froide conviction?... que non pas I mais une plénitude de joie saine et réconfortante. Que le jeune diacre Etienne est gracieux et tout angélique et tout spirituel ! Certes, il descend du ciel, et j'espère bien, Barrés, que pour en avoir douté, vous lui ferez une sérieuse amende honorable. Que le vieil évêque Augustin est beau, et comme il porte bien sur son visage un reflet de cette divine majesté qui appartient en propre à l'Ancien des jours ! De quel geste souverain, Etienne et Augustin ensevelissent de concert, l'heureux comte d"Orgaz ! Le plus admirable, c'est que tous les Espagnols du xiv® siècle, groupés là par le Greco, trouvent naturelle la présence des deux célestes visiteurs ; ils ne la remarquent même pas, ils prient.
La seconde partie de l'inscription gravée par le curé Nunez sur la dalle noire de Santo Tome ne ressemble en rien à la première, mais il s'en faut qu'elle soit dépourvue de charme : « Tu connais, ô voyageur, les effets de la gratitude des habitants du ciel ; écoute maintenant l'inconstance des mortels. Ledit Gonzalo laissa par testament deux moutons, seize poules, deux outres de vin^ deux charges de bois et huit cents
monnaies, de celles que Ton nomme maravédis, toutes choses que le curé de cette église et les pauvres de la paroisse devaient percevoir annuellement des habitants d'Orgaz. Mais comme ceux-ci croyaient qu'avec le temps ce droit serait aboli, et comme, ces dernières années, ils s*étaient refusés à satisfaire ce pieux legs, la chancellerie de Valladolid, après une énergique défense faite par le cure de ce temple, André Nunez de Madrid, et par Pierre Ruix Duron, économe, les contraignit à satisfaire leur dette. »
Le courage manque à M. Barrés de louer cet excellent curé que j'aime, moi^ de tout mon cœur. Après tout, il défendait le droit des pauvres, le droit de la beauté, et même son droit à la vie qui est bien aussi intéressant que le droit des budgétivores du xx^ siècle. Est-il rien d'ailleurs de plus pittoresque, de plus vivant, de plus XIV' siècle, que ces histoires de moutons, de poules, d'outrés de vin et de maravédis ? Enfin, je ferai remarquer à l'auteur d7/ Greco, que le curé Nunez est pour lui un précurseur, un frère, un compagnon de gloire. Personne n'a oublié ce beau soir de novembre où Barrés reprocha au Bloc d'aller fracturer le cercueil des morts pour leur arracher la pièce de quarante sous qu'ils tiennent dans la main. Malheureusement, il n'y a pas de juges au Palais-Bourbon, comme il y en avait à Valladolid.
Un noble souci a dominé les pérégrinations semiromantiques de M. Barrés à travers les rues de Tolède. Le nationaliste auteur de Colette Baudoche ne voulait avoir repos ni cesse, qu'il n'eût, en quelque sorte, saisi le secret, ne disons plus de Tolède, mais de la grande Espagne catholique des siècles classiques. Il ne semble pas qu'il y ait trop mal réussi : « Les
dogmes catholiques sont la pensée constante de l'Espagne. On retrouve leur influence sur les domaines les plus imprévus. Les auto-sacramentales, pièces en un acte destinées à célébrer le Saint Sacrement, ont leur analogue en peinture. Tous les modèles du Greco psalmodient la louange de l'Immaculée Conception et de la Présence réelle. Son esthétique, c'est l'enthousiasme de la Communion. Ces corps, qui semblent s'étirer vers le ciel, ce sont des âmes qui se purifient, se transforment. Sur les ruines de l'égoïsme vaincu, elles gagnent les royaumes de l'esprit. Le pénitent passionné, avide de Tinfîni, s'élance, affranchi, allégé, vers son Dieu. »
Mais M. Barrés n'a pas tout dit. Pour donner une idée approximative de la grandiose Espagne catholique, il faudrait expliquer le Rêve de Philippe 11^ mettre en formules l'âme d'une Thérèse et l'énergie catholique d'un Ignace de Loyola ou d'un Christophe Colomb, lequel était, en définitive, aussi Espagnol que le Greco; il faudrait... Mais quelle synthèse d'épopées mystiques ne faudrait -il pas réaliser ! Sachons attendre et remercions M. Barrés d'avoir détourné, un instant, notre attention des inévitables Saxons. Les Espagnols ne sont pas aussi morts qu'on veut bien le dire, puisque l'Amérique du Sud leur appartient. En tout cas, ils ont montré au monde un type d'humanité supérieur à ce qui vit ou s'agite, en ce moment, en Allemagne ou en Amérique. Il n'est rien de plus beau au monde que l'âme d'une cité latine.
II. — Les grands Latins du xvii*^ siècle français. — Que leur supériorité tient uniquement a l'intensité DE leur culture LATINE.
Pourquoi les ecclésiastiques français du xvii" siècle furent-ils si vivants, si distingués, si grands ? Ils étaient des hommes, après tout, des hommes qui ne disposèrent pas d'une intelligence, d'une mémoire, d'une volonté qu'on puisse qualifier de surnaturelles. Comment se fait-il, que leurs carrières soient à ce point remplies de vie condensée et durable ? M^' Dupanloup remplit les mêmes fonctions que Bossuet, M^' Pie reçut, les ayant mérités, les honneurs de la pourpre; tous deux prirent part au Concile du Vatican. Quelques années seulement après leur mort, comparez leur gloire avec celle de Bossuet ou de Fénelon.
Un commentateur dit assez justement : « On ne naît pas grand homme, on le devient. » Il ne s'agit que de savoir comment Fénelon et Bossuet le sont devenus. La recette — car je crois bien qu'il n'est point déplacé de parler de recette, ici — est en somme très simple. Premièrement, Bossuet et Fénelon reçurent une forte, une très forte formation littéraire ; deuxièmement, ils reçurent une non moins forte formation théologique. L'une et l'autre sont latines.
Mais quoi ! les ecclésiastiques français du xix' et du xx*" siècle auraient-ils donc perdu le secret de cette double formation? Non, ils ne l'ont pas perdu, mais, peut-être, ont-ils laissé s'affaiblir de bienfaisantes traditions. Bossuet,Coeffeteau,Huet, Fénelon et d'autres
possédaient le latin comme leur langue maternelle. Ces gallicans étaient des Latins, ils avaient vraiment sucé le lait de la louve aux mamelles d'airain, ils s'étaient désaltérés à la véritable, à la seule source de notre vie intellectuelle.
Quel est celui d'entre nous qui ose se tlatter de savoir le latin ? Etant tous bacheliers, nous avons fait un nombre respectable de versions, de thèmes, voire de discours ; nous ne savons pas le latin comme on le savait au xvir siècle. Quand on pense que Bossuet^ écrivait de verve des mémoires de deux cents pages, indifféremment en latin ou en français, on est saisi d'une sorte de stupeur sacrée. Fénelon traduisait en prose latine les fables françaises du bon La Fontaine, il faut voir avec quelle aisance 1 Je ne prétends pas que les improvisations latines de Fénelon ajoutent de nouvelles beautés aux chefs-d'œuvre du fabuliste, mais elles leur donnent comme un aspect agréablement étrange. Quelquefois, on se deniande si la traduction n'égale pas Toriginal. Exemple, ce vers du Renard dans les Animaux malades de la peste :
Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
Fénelon écrit ; Scrupulosius religione tuus animas angitw\ J'imagine que La Fontaine eût regretté de n^'avoir point su trouver ce mot « religion » qui voisine si bien avec le mot « scrupule )». L'ensemble de ces traductions témoigne d'une maîtrise incomparable.
Or, posséder la langue des Latins, héritiers des Grecs,
1. Et il faut en dire autant de Fénelon qui a écrit en latin le de Auloritale, la dissertation sur le cas de conscience, la lettre au cardinal Gabrielli, etc., etc.
se pénétrer de leur pensée, vivre leur vie rationnelle et esthétique, n'est-ce pas à quoi se réduisent les humanités? Les bacheliers joignent, au peu de latin qu'ils apprirent, de riiistoire moderne, de la géographie, de la géométrie, de Tanglais ou de Tallemand, de la critique littéraire, de l'algèbre et quelques autres menues sciences, ce qui leur permet de faire bonne figure à côté des bacheliers de la section D.
Oui, sans doute, mais toute cette érudition, d'ailleurs superficielle, ne constitue pas la culture et n'exclut même pas la barbarie. Les seules lettres qui rendent les jeunes gens plus humains, sont les lettres latines ou gréco-latines.
.., Aie vero dulces an te omnia Musa' Accipiant...
Justement, les Muses, c'est-à-dire les Lettres latines, adoptèrent, pour fils de prédilection, les hommes d'Église du xviP siècle, et elles les initièrent par un sourire à cet art de s'exprimer, avec mesure et force, qui, seul, rend possible l'exercice de la supériorité intellectuelle. On ne voit pas que les évêques français du xix^ siècle se soient révélés, au Concile du Vatican, les premiers latinistes de la catholicité. Quelques-uns d'entre eux s'acquirent même un surnom significatif; on les désignait sous le nom d'évêques palatins. La supériorité proprement littéraire d'un Bossuet ou d'un Fénelon n'a donc qu'un principe générateur : la connaissance approfondie de la langue et de la littérature latine. Le commerce des Grecs donna au style de Fénelon comme un surcroît de grâce ; il convient de ne point s'en exagérer l'importance pédagogique.
184 LA. CULTURE LATlNt-
Je regrette que, pour expliquer cette grandeur littéraire du clergé français, un historien de Fénelon ait cru devoir exhumer certaine phrase trop célèbre de M. Thiers : « Lorsque la vieille Rome tomba vaincue et toute sanglante aux pieds des barbares, TÉglise romaine recueillit Tesprit français comme un pauvre enfant abandonné, que, dans le sac d'une ville, on retrouve sur le sein de sa mère égorgée. Elle le recueillit, elle le cacha dans ses asiles religieux dont notre siècle a tant admiré l'architecture mystérieuse et hardie. Là, elle le nourrit des lettres grecques et latines; elle lui enseigna tout ce qu'elle savait, et personne alors n'en savait davantage ; elle lui prodigua tous ses soins, jusqu'au jour où Tenfant s'est appelé Descartes. »
Que de commisération dans cette façon bourgeoise de remercier TÉglise en la reléguant parmi les... soleils éteints. Une sorte de colère vous prend tout d'abord, quand on entend ce petit faux grand homme s'écrier : « personne alors n'en savait davantage ». Alors, c'était le temps de la scolastique, de saint Thomas. Mais la colère fait bientôt place au rire. M. Thiers, centre-gauche et philippiste, demi-censitaire et bourgeoisement antisocialiste, M. Thiers, émule de M. Cousin ou de M. Jules Simon, prenant en pitié la science de saint Thomas, quelle scène d'un haut comique l Notez bien qu'au moment 'où M. Thiers incarnait si exactement, dans sa personne, le parfait quatre-vingtneuvisme déjà décrépit, Tr.glise avait commencé la publication de ces prodigieuses Encycliques qui sont la foudroyante condamnation du quatre-vingt-neu-, visme. M. Thiers était bien trop content de son génie, pour les lire et les comprendre.
A une intense culture latine, les ecclésiastiques du xvu® siècle joignirent la philosophie et la théologie. C'est pour cet unique motif qu'ils ne sont ni hommes de salon, ni simples humanistes, ni purs rhéteurs.
Quelle philosophie? En apparence, Fénelon est tout cartésien. En réalité, il a l'âme profondément scolastique, ayant toujours vécu dans l'intimité des théologiens. C'est merveille de le voir se jouer, comme à dessein, de toutes les difficultés de la métaphysique. Contrairement aux philosophes modernes qui font une consommation effroyable de locutions barbares ou pédantesques, il n'emploie qu'un minimum de termes techniques, pour exprimer un maximum de pensées originales. Fénelon est un puissant métaphysicien.
Il est aussi théologien. Quel problème délicat et profond n'eut-il pas l'occasion d'aborder, d'expliquer et de résoudre au cours de sa longue carrière ecclésiastique ? Sur le jansénisme, sur le protestantisme, sur le gallicanisme, sur les notions de foi et de liberté sur la théologie de saint Paul et sur la portée des décisions pontificales en matière de dogme, sur les vérités élémentaires du catéchisme et sur les plus hautes questions théologiques, il écrivit de nombreuses pages qui font l'admiration des spécialistes. Sa controverse contre les jansénistes, qui est, en quelque sorte, classique, témoigne d'une solide et sincère érudition. On ne saurait trop relire la troisième instruction pastorale sur le cas de conscience, contenant les preuves de la tradition et de l'infaillibilité de l'JtLglise touchant les textes orthodoxes ou hérétiques. La stratégie janséniste, dont, s'inspirent nos pâles modernistes, y est magistralement démasquée et condamnée.
Ainsidonc, la supériorité d'un Fénelon tient à l'union
dans une même intelligence, d'un humanisme intense et d'une surabondante information théologique — ayons le courage d'ajouter, et dune distinction aristocratique, unique peut-être dans l'histoire de l'humanité ! Plus et mieux que les princes, les rois, les poètes et les femmes, Fénelon a la grâce. Certes, personne ne songe à mettre en parallèle son génie, quelque éblouissant qu'il soit, avec celui de Bossuet, car Bossuet est absolument hors de comparaison. Mais n'est-il pas vrai que, comme parure de notre race, la personnalité de Fénelon a une valeur historique qu'on ne saurait exagérer ? Bossuet nous apparaît toujours dans une attitude de travail ou de combat : il conseille l'Etat ou il ensevelit les princes, il écrase le protestantisme ou il élève les âmes vers les mystères chrétiens, il médite surTEvangileou il institue un cours de politique. Parce qu'ail fut toujours relégué dans une sorte d'opposition, le génie de Fénelon se révéla presque inutile, mais d'autant plus beau ; un champ de roses à côté d'une riche moisson.
Personne ne peut dire ce qu'eût donné, sou le règne du duc de Bourgogne, devenu Louis XV, un ministère Fénelon. De l'aveu des critiques, Fénelon n'a jamais donné sa mesure dans les divers genres littéraires où s'est exercée sa géniale fantaisie, il a laissé deviner seulement les merveilleuses facultés qu'il avait reçues de Dieu.
Il n'est qu'une de ses fonctions où triomphent, sans conteste, ses aptitudes, celle de grand seigneur. Partout ailleurs, l'archevêque-duc de Cambrai apporte dans ses travaux je ne sais quel grand air détaché ou hautain, ou ironique. Donna-t-il au duc de Bourgogne l'éducation et l'instruction pratiques qui devaient le
préparer à remplir son métier de roi ? Les historiens hésitent à répondre oui ou non, et peu importe, du reste, pour qui se place au point de vue purement esthétique.
Le précepteur a une si haute allure, il est si distingué, si maître de lui, si brillant et si aimablement autoritaire, si naturellement olympien, à Tinstar de Minerve et de Mentor, que nous finissons par nous désintéresser, en quelque mesure, de son élève. Advienne que pourra de la royale éducation. Depuis que le monde existe, on n'a jamais vu pareil maître. Admirer ses gestes qui rappellent tour à tour ou en même temps Phidias et Louis XIV, absorbe toute notre capacité d'attention.
De même, il est permis de se demander jusqu'à quel point il était avantageux pour un gentilhomme ou pour une grande dame de se mettre sous la direction de Fénelon. Mais quel psychagogue^ grand Dieu! quel psychagogue, que Fénelon directeur de conscience ! 11 anéantit les âmes qui se sont confiées à sa gracieuse tyrannie ou il les exalte, il les console ou il les rend tristes, il les crucifie et elles se sentent doublement heureuses d'être clouées, par lui, sur le bois sacré. Fénelon est grand seigneur jusqu'aux moelles, et il Test en toute circonstance, dans ses paroles, dans ses attitudes, dans son silence. Que dis-je ? il est peutêtre le grand seigneur par excellence, car sa délicatesse féminine, la pureté de ses mœurs sacerdotales, son atticisme, Furbanité du siècle royal, font de cet homme d'Eglise, familier des rois, le type achevé de ce qu'on pourrait appeler, l'aristocrate décoratif. Bossuet, au contraire, est par excellence, le chef du chemin, le conducteur des peuples, absorbé par sa noble mission.
Mais Fénelon et Bossuet représentent, Tun en beauté, Tautre en grandeur et en action, l'humanité supérieure.