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III. — Deux Latins, au xix^ siècle

Dom Guéranger.

Je dois prévoir qu'une objection se présentera, ici, à nombre de lecteurs. Ils se diront : Il n'est point surprenant que, faisant partie d'une génération toute classique, un Bossuet et un Fénelon se révèlent si profondément Latins.

Le miracle serait de découvrir un vrai Romain dans une génération plutôt romantique et, par exemple, au siècle dix-neuvième. Ce miracle existe, et c'est la vie de Dom Guéranger. C'est encore la vie de Mistral.

Par des procédés presque géométriques, on peut démontrer que, dans le groupe des grands catholiques français qui remplirent l'histoire religieuse du milieu du xïx® siècle, Dom Guéranger a conquis une des premières places, peut-être la première. L'un (Veuillot) a plus de génie littéraire, l'autre (M^' Dupanloup) a occupé plus brillamment l'avant-scène politique, un troisième (Falloux) a porté de plus lourdes responsabilités officielles. Mais nul n'a commandé, rectifié, soutenu le mouvement catholique, au xix^ siècle, autant que Dom Guéranger. Tous les militants ses contemporains subirent volontairement ou involontairement son influence, quand ils ne sollicitèrent pas ses conseils ; lui, il ne reçut iamais aucune direction de

ses compagnons. d'armes. Montalembert écrivait à un de ses amis d'Angleterre, M. Ambrose Philipps de Lisle : « Ce Dom Guéranger, abbé de la seule abbave vraiment bénédictine — hélas, je le crains bien — qui soit au monde, est, sur le tout, l'ecclésiastique le plus distingué que nous ayons en France. »

Et il ne faudrait pas croire que ces paroles sont isolées dans la correspondance de Montalembert; elles expriment une conviction profonde qui dura vingt ans. Dom Pitra écrivait à Dom Guéranger, le 15 décembre 1851 : « M. de Montalembert m^a chargé de vous dire, expressément, qu'il tenait à avoir votre approbation sur sa ligne de conduite, et qu'il n'avait rien fait que sur l'avis du nonce, du cardinal de Reims et de M*^ d'Arras. Il a dû écarter les conseils contraires du P. Lacordaire, et passer à pieds joints sur les adjurations de M" Dupanloup. » Lui-même (le grand orateur catholique) il écrivait à Dom Guéranger: «Mon ami, je compte sur une lettre de vous pour me dire avec votre franchise habituelle tout ce que vous pensez du livre qui doit vous être envoyé, aujourd'hui. Je vous ai eu constamment en vue, en l'écrivant. »

Aux heures sombres de la rupture, la domination de Dom Guéranger sur l'esprit de Montalembert apparaît, peut-être, dans une plus vive lumière. On voit bien que le disciple ne se console pas de perdre un guide sûr et tendre, et les fautes, plutôt graves, qu'il commettra, dans la suite, ne justifieront que trop ce très douloureux pressentiment.

Veuillot ne fut pas moins docile que Montalembert, mais il sut persévérer risque in finem. A Solesmes, le terrible polémiste se fait petit enfant, humble disciple, fils reconnaissant. « Vovez, écrivait-il à Dom Guéran-

ger, voyez si vous pouvez consacrer un jour ou deux à me nettoyer et, si vous avez déjà pris quelques notes, que Votre Paternité me les envoie. Ce n'est pas que je craigne d'être sifflé ; on ne me fera pas cette faveur. Je passe au milieu du plus beau silence. Néanmoins, il est bon d'être propre. » La critique de l'abbé de Solesmes fut, paraît-il, très sévère. Veuillot répondit à l'austère censeur: « Vos duretés pour le Parfum de Rome, mon Très Révérend Père, charment mon cœur par la tendresse dont elles témoignent pour moi, et elles \ n'abattent pas trop mon esprit. Je pensais un peu tout cela. Vos critiques rabaissent donc mon travail, mais elles me donnent une excellente opinion de mon jugement, et je me rattrape. »

M*" Pie dira de celui en qui il trouva, toute sa vie durant, conseil et appui : « Son front haut et développé, arsenal immense d'érudition, contenait un des plus vastes dépôts de la science ecclésiastique et profane ; à tout instant, et selon que Toccasion le demandait, il en tirait des armes lumineuses, avec ordre, en leur rang, à leur place, sans confusion, sans effort. Qui savait promener, comme Dom Guéranger, son regard sur le globe entier pour y découvrir ce qui se rapportait à l'Église, à ses épreuves, à ses joies, à ses conquêtes ? »

Pour Rossi, l'illustre auteur de la Roma sotterranea^ Dom Guéranger est plus qu'un conseiller, un ami et un père, il est la source de toute vie intellectuelle et morale. Il écrivait à l'abbé de Solesmes : « Je suis réellement dans une grande solitude d'âme, et au milieu d'un désert presque complet. Le petit nombre damis qui s'intéressaient moins à mes études qu'à ma personne, peu à peu, se font plus rares, et,

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chaque jour, disparaissent; il ne me reste personne qui puisse être un confident intime comme vous Tavez été, comme vous l'êtes toujours. Aussi, me pardonnerez-vous si, parfois, dans mes lettres, je vous parle plus longuement de moi que de la science et de l'archéologie qui est, pourtant, la seule distraction qui m'empêche de tomber dans la tristesse la plus profonde... Nous irons à Saint- Calixte reprendre le fil de ces entretiens et conférences, où vous m'avez appris à me connaître moi-même plus que personne jamais • n'avait su le faire. »

Je n'irai pas jusqu'à transformer M. de Falloux en disciple de Dom Guéranger, mais il est bien vrai que rincorrigible diplomate de l'école libérale éprouvait le besoin de procéder à un sérieux examen de conscience, devant le théologien de Técole ultramontaine. « Mon très révérend ami, écrivait M. de Falloux à l'abbé de Solesmes peu de temps après l'apparition du Sijllabus, vous me croyez peut-être mort, et vous êtes sans doute tenté de me traiter comme tel. Je viens donc vous apprendre qu'il y aurait là quelque exagération de votre part. Je déplore, de plus en plus, la séparation qui se creuse entre l'organe principal du clergé et tant de cœurs droits, tant d'intelligences élevées, et puisque vous qui y pourriez quelque chose ^ ne le tentez pas, je m'y résigne et en appelle à des temps meilleurs.

» Ne me croyez pas pour cela en révolte latente contre l'Encyclique et le Syllabus... »

Gomment s'explique cette supériorité d'un Dom Guéranger, supériorité qui est certaine et qui sera, un jour, éclatante ?

Il a cet avantage sur d'autres grands hommes, ses

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émules, que tout l'effort de sa vie porta sur un but unique. Il fut toujours moine, et il ne fut que moine; il pensa, travailla, pria, souffrit et mourut en moine. On perçoit dans la vie, d'ailleurs si brillante, d'un Lacordaire, des zigzags, des hors-d'œuvre, des erreurs essentielles. Rien ne fut perdu dans les luttes de Dom Guéranger. Vivre sa vie de moine au milieu de toutes les difficultés légales qui la menaçaient, c'était poser un principe de haute politique religieuse. En lisant son office de bénédictin, il tuait le gallicanisme, de même qu'en rédigeant, pour son ami Rossi, la lettre de réconfort attendue, il créait ou ressuscitait l'archéologie chrétienne. Contrairement à ce que lui écrivait le brillant et superficiel Falloux, il faisait œuvre de moine, toujours, et plus que jamais, lorsque, s'improvisant journaliste, il revendiquait les droits de l'orthodoxie dans le domaine de l'histoire. Ses combats furent toujours ceux d'un moine soldat très fidèle. 11 brava la colère d'une opinion mal éclairée pour défendre la beauté de la maison du Seigneur. Il se jetadans la mêlée où les ultramontains, s'ils n'eussent été soutenus par une force surnaturelle, auraient succombé infailliblement sous les coups du gallicanisme et de la libre pensée. Ces combats s'achevèrent dans une double victoire, victoire de la liturgie romaine, victoire de l'infaillibilité. Pendant les quelques années de repos relatif que Dieu lui accorda avant la suprême récompense, il eut la joie de voir le gallicanisme terrassé.

Il est à remarquer, au surplus, que le sujet de ses études tient non pas à ce que la religion catholique a de superficiel et d'extérieur, comme on l'a cru parmi ses adversaires, mais bien, au contraire, à ce qu'elle

contient de plus intime et de plus profond. Les spécialistes définissent la liturgie : l'onsenible des symboles, des chants et des actes au moyen desquels TEglise exprime et manifeste sa religion envers Dieu. Cet ensemble comprend le sacrifice, les sacrements, les bénédictions, les consécrations, la prière, le chant, la musique sacrée, la prédication, l'usage liturgique de la Bible, la génuflexion, le signe de la croix, l'Église considérée comme bâtiment, l'architecture ecclésiastique. Sans doute, les sources immédiates de cette science si complexe sont les livres liturgiques que l'hglise autorise, mais les intéressés doivent consulter les sources médiate d'où dérive toute la doctrine catholique, savoir Tncriture sainte, les écrits des Pères, les anciennes liturgies, les décrets des conciles et des synodes, les bulles et les brefs, la pratique de Ti^glise, praxis Ecclesiœ et surtout les décrets de la Congrégation des rites. Est-ce tout? Non pas. Historiens et rubricistes ne sauraient se passer du concours souvent indispensable et toujours précieux des sciences auxiliaires de la liturgie, qui sont la dogmatique et la morale, l'archéologie, Thistoire ecclésiastique, Testhétique notamment, la poétique et la musique, la peinture, la sculpture et l'architecture.

Qui ne voit que le liturgiste vraiment digne de ce nom vit au cœur profond de la vie religieuse ? Et c'est là le secret de la supériorité de Dom Guéranger sur ses illustres compagnons de combat. Ceux-ci, pour remplir certaines besognes académiques ou parlementaires ou administratives, ou même mondaines, devaient se porter quelquefois à la périphérie. Lui, il se tenait toujours au centre.

De cette forte position centrale, il ne perdit jamais

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de vue les sommets d*où viennent secours, et lumière, je veux dire, Rome. En histoire, en théologie dogmatique, en liturgie, bref, en toute chose, Dom Guéranger fut un Romain. Ses succès aussi bien que certaines expériences récentes prouvent qu'il avait trouvé la voie. Parlons franchement : en France, on croit volontiers, depuis deux cents ans, que la science nationale a de plus subtiles méthodes que la science romaine. En particulier, durant ces vingt-cinq dernières années, a-t-on prôné assez, chez nous, la critique et l'hypercritique, et la théologie positive et la vivante apologétique contemporaine, et Tinformation septentrionale et la supériorité intellectuelle, que donne un contact prolongé avec Harnack et Auguste Sabatier ! Cependant, quand il fallut combattre le modernisme, ni les clartés, ni les condamnations nécessaires ne nous vinrent de ces vastes arsenaux où s'étalait un si moderne outillage. Les Encycliques qui nous apportèrent, dans un coup de foudre bienfaisant, les paroles libératrices, témoignent d'une culture traditionnelle et scolastique. Ceux qui savent et ceux qui comprennent, ne sont ni des protestants, ni des Allemands, ni des juifs, ni des professeurs dOxford, ni des Genevois, ils s'appellent les défenseurs ou les représentants les plus officiels de la pure doctrine romaine. Parmi les théologiens de France qui s'afiirmèrent ultramontains au cours du xix* siècle, Dom Guéranger mérite la première place. Combien il est regrettable qu'au milieu de nos coû^ troverses modernistes, ne se soit pas révélé un Doi Guéranger I

De Rome, Tabbé de Solesmes s'appliquait à s'assij miler non seulement la doctrine et l'esprit, mais en* core la méthode de travail. Il n'avait rien de cett<

précipitation qu'on devine, le plus souvent, sous les brillantes apparences des publications contemporaines. Il ne sacrifiait rien, non plus, aux modes intellectuelles de son temps, ni au désir de flatter les esprits superficiels et moqueurs, qui sont légion aujourd'hui, ou mieux encore, qui sont l'opinion souveraine. S'il fallait absolument caractériser le style de Dom Guéranger, je dirais simplement qu'il est sérieux. A l'elTort persévérant de ses adversaires qui le raillent et croient Tintimider, Téblouir et le rendre ridicule, il oppose le bon sens informé. « Je me résignerais, répondit-il à M'' Fayet, évèque d^Orléans, je me résignerais bien volontiers à ces légers sarcasmes, et je vous assure même, Monseigneur, que les efforts que vous avezfaits, ailleurs, pour me donner une couleur grotesque ne m'ont pas mis de mauvaise humeur. Je me sens même d'assez bonne composition pour en rire avec le public. Après tout, je sais qu'il serait par trop sévère d'exiger qu'un grand écrivain, à qui la nature a départi une incontestable souplesse de talent, renonçât à faire usage de toutes ses ressources dans un volume de cinq cents pages. Toutes ces libertés de style n'ont rien qui me choque ; elles ont même Tavantage de rendre un livre d'une plus agréable lecture, et le commun des lecteurs est si peu grave, aujourd'hui, qu'on peut, quelquefois, sentir le besoin de ranim^er son attention par quelques traits spirituels et de bon goût. Il est donc bien entendu, Monseigneur, que je ne me plains pas de ces procédés, que je n'en crains nullement la portée, et que, si votre Examen n'eût renfermé contre la cause que je soutiens et contre mon caractère que des scurrilités de ce genre, je me serais bien aisément résigné au silence. Je ne reviendrai plus

sur cette manière de poursuivre un livre, et je renonce à faire assaut sur ce terrain. D'ailleurs, le genre de Pascal, pour être convoité, n'est pas toujours accessible, et n'écrit pas ses Petites Lettres qui veut. Nous passerons donc à des détails d'une tout autre portée. » Je pense que voilà les rôles suffisamment retournés. L'homme mis en fâcheuse posture, l'homme dont se moque la galerie n'est point Tabbé de Solesmes, mais bien son adversaire, le trop brillant évêque d'Orléans (M^" Fayet). Toute l'œuvre et toute la vie de Dom Guéranger ont ce caractère de solidité romaine qui donne confiance à tous, aux amis, et même, semblet-il, aux ennemis. (Il arrive, en effet, que quelques-uns de ses contradicteurs font d'étrano-es aveux aorès leur défaite.) Pendant un demi-siècle de labeur tranquillement acharné, il a mis son originalité à anéantir, en lui toute personnalité littéraire. 11 ne voulait que capter l'esprit de l'hglise et le transmettre ensuite, aussi pur qu'il dépendait de lui, à ses disciples « Nous n'avons qu'un bat, écrivait-il dans la préface de V Année liturgique^ et nous demandons humblement à Dieu de l'atteindre, c'est de servir d'interprète à la sainte Eglise, de mettre les fidèles à portée de la suivre, dans sa prière de chaque saison mystique, et même, de chaque jour et de chaque heure. A Dieu ne plaise que nous nous permettions jamais de mettre nos pensées d'un jour à côté de celles que Xotre-Seigneur Jésus-Christ, qui est la divine Sagesse, inspire à son Epouse bien-aimée ! Toute p.otre application sera de saisir l'intention de l'Esprit-Saint dans les diverses phases de l'année liturgique, nous inspirant de Tétude attentive des plus anciens et des plus vénérables monuments de la prière publique, et aussi des sentiments

des Saints-Pères, et des interprètes antiques et approuvés, en sorte qu'à l'aide de tous ces secours, nous puissions otfrir aux fidèles la moelle des prières ecclésiastiques et réunir, s'il est possible, l'utilité pratique et cette agréable variété qui soulage et qui réjouit. » Pour louer convenablement le robuste écrivain qui a signé ces lignes, peut-être conviendrait-il de lui emprunter son ordinaire langage, le langage de la liturgie : Non est inventas, in hoc sascido, similis illi qui cojiservaret legem Excelsi.

Mistral.

Mistral est grand, et, comme le disait ce terrible Léon, fils d'Anfos, l'avenir le fera plus grand encore. Mais quelle sorte de situation occupera-t-il, très exactement, dans rhistoire générale de la littérature francolatine? Userait téméraire de le prévoir. Ce n'est point que ridiome provençal constitue une insurmontable difficulté. Nous sommes au pays de Bossuet, qui ne voyait pas de différence appréciable entre le latin et le français, et de Corneille, par qui Rome n'était plus dans Rome, mais à Paris. ^lontaigne avait dit déjà : « Que le latin et le gascon y aillent, si le français n'y suffît pas », pendant que Ronsard parlait une langue puisée aux plus pures sources antiques. Dans cet ensemble d'échanges religieux, linguistiques et littéraires qu'est rimpérissable vie latine, Mistral aura une place de choix ; il sera peut-être à la littérature classique ce que le Ventoux est à la chaîne des Alpes. On le placera, je suppose, parmi ceux qui, comme Dante,

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formeront un groupe de liaison entre les purs Latins et les Franco-Romains du xvr ou du xvii« siècle.

Ceci n'est qu'une timide hypothèse, qu'on a le droit, sans doute, d'indiquer, que je ne voudrais pas avoir à défendre, pour le moment.

jîais des services certains que Mistral a rendus à ses deux patries, il siérait peut-être qu'on le remerciât au plus tôt.

Comme en se jouant, il a fait d'abord s'écrouler la notion abjecte de progrès qui règne encore chez tant d'électeurs : Ah ! vous croyez, bons Provençaux, que vous avez le bonheur de vivre Tâge d'or du genre humain? Laissez donc de moins fins que vous, accepter cette monstrueuse contre-vérité. Vous ne m'infligerez pas l'humiliation de vous enorgueillir, en ma présence, d'Arles, sous-préfecture. Arles, la ville impériale des Césars, Arles, la capitale du royaume au moyen âge; Arles a maintenant pour maître, ce petit sauteruisseau de sous-préfet dont mon ami Alphonse Daud«^t a laissé un portrait immortel! Dans cet Avignon, que les Papes firent superbe, sévissent, sous forme de maçonnerie, les ignobles inventions d'un Pourquery de Boisserin. Sur le Rhône que parfumaient les barques chargées de violettes, et que les marins du patron Apian faisaient retentir de leurs clameurs ; oui, sur le Rhône, jadis si vivant, tout est silence et mort. Les splendeurs de Villeneuve sont éteintes, l'illustre foire de Beaucaire fClaro Foro) n'existe plus ; les Baux, d'où venait autrefois tant de lorce^ comptent, aujourd'hui, deux ou trois cents habitants. Chose plus grave, le sens de la beauté s'est perdu. Plus de princesses comme Nerte de Châteaurenard, plus de reines au doux sourire, plus de papes, plus de maîtres du gai

savoir, plus de doctes bénédictins. Montmajour, cité royale, est vide et menace ruine ; Saint-Gabriel ne dit plus rieu aux rustres impies qu'achève d'abrutir la pédagogie quatre- vingt-neuviste.

Ayant constaté le décès du parangon de sa Provence belle, Mistral, prophète, proclame la ferme volonté de la faire revivre. Mistral est un admirable ]3rédicateur de contre-révolution.

En même temps, il réveille par ses chansons éclatanteslc sentiment endormi — et, en apparence, aboli — de la fierté nationale. — Depuis quelque cent dix ans, on rougissait, chez nous, de nos origines, de notre raison d'être, de notre grandeur, de nos traditions et de la beauté classique et latine. L'admiration niaise pour l'Angleterre, limitation servile de TAllemagne, impliquent le mépris des peuples catholiques, ainsi que l'habitude de n'être point, et surtout, de ne point paraître Méridional. Avec colère. Mistral s^'est élevé contre cette vile badauderie génératrice de mort:

« Moi, à l'aspect du déluge qui monte — antichrétien, rageur, universel, — pour la sauver du fléau de ses hontes, — j'ai confiné ma foi, qui demeure indomptée, — dans la vedette d^'un château provençal... Je vois passer les avortons des races — qui, du zénith, veulent renverser Dieu... »

Après cela, il n'est pas très important que Mistral ait défendu quelques idées vaguement hérétiques, et sacrifié, parfois, sur les hauts lieux provençaux, aux dieux du paganisme. Ces méfaits littéraires seront tôt oubliés. On retiendra de lui que, iils et croyant de l'Église catholique, apostolique et romaine, il a voulu mourir dans la foi de son baptême et de ses pères. Il sera le filleul des « Saintes », ou bien encore, celui

qui a voulu offrir l'huile vierge de ses olives à l'autel du Seigneur, ou bien enfin, celui qui a vécu, qui a tenu, au nom du Dieu vivant, contre toutes les formes de l'impiété. Mistral fait figure de militant.

Des franchimans mal informés vont m'objecter, sans doute, que je défigure, à plaisir, la véritable physionomie littéraire du félibre. C'est qu'ils se représentent ce félibre sous la figure d'un pacifique bourgeois, qui boit un vin capiteux, après avoir porté quelque toast emphatique, ou fredonné le refrain de la Coupo santo. Qu^ils apprennent donc à connaître la définition donnée par Aubanel : « Celui dont le sang bout au souvenir de notre passé rempli de malheurs et de gloire, celui qui sait le nom de nos saints et de nos rois, celui qui sait la vie de nos grands hommes, celui que l'amour national dévore, celui-là — quel qu'il soit — je le proclame, bien haut, félibre, véritablement félibre ; félibre sur la pierre ou sur le marbre, félibre sur la lyre ou sur l'archet, félibre dans les profondeurs de la science ou dans le gouvernement des peuples, félibre de tout genre, épanchant, dans le débordement de son âme, aux yeux fascinés de tous, la beauté, Tamour, la grandeur de la nation ! »

Tel est bien Mistral qui, du reste, se nommait luimême et signait : « Un poète catholique ».

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