ET A GUILLAUME H
Le Surhomme, ou Tout-Homme all-man, n'est autre que Luther, lequel a Fichte (Gottlieb) pour prophète. Dans le Surhomme protestant, on nous invite à voir l'incarnation de Dieu, Dieu lui-même. Au lieu que les Français, simples Titans, n'occupent que la froide Terre, le Tout-Homme all-man règne dans le céleste domaine de la Pensée et de la Foudre. I.e « Dieu est avec nous » de Guillaume H. Le programme social et politique du Surhomme se réalisant dans la cité allemande. Importance du système d'éducation inauguré par le Surhomme.
Assurément, Fichie n^a pas inventé le Surhomme, mais il en a donné la définition la moins incomplète, et cette définition, les Allemands Font si bien prise au sérieux, qu'ils ont mis toute leur énergie à la transformer en une réalité vivante *.
Une sorte de calembour résume toute sa doctrine: All-Man, tout l'homme, toute l'humanité. « D'abord, c'est rhomme vivant qui devra être cultivé dans les racines mêmes de sa vie au lieu d'une simple ombre, ou d'un schéma d'homme ; ensuite, en ce qui concerne le contenu de la forme (la réalité), toutes les parties essentielles de l'homme doivent être cultivées au même degré, sans exception aucune. »
En d'autres termes, Fichte veut élever « l'homme tout entier, complètement et absolument, à la dignité d'homme ». De cette ascension, il va sans dire que les Allemands seuls sont capables, les Allemands, peuple élu du plan divin. Pour bien répondre à la pensée de Fichte, il faudrait dire le peuple unique ou le Peuple. Car, en vérité, notre philosophe se fait une fort médiocre idée de tous les autres groupements humains qui vivent ou végètent sous la coupole azurée. « Vous êtes, Allemands, celui de tous les peuples modernes qui a le mieux conservé le germe de perfectibilité du genre humain ; à vous est confié le soin de progresser dans cette voie. Si vous disparaissez, la genre humain perd tout espoir de salut. N'essayez pas de vous consoler en attendant d'une nation à moitié barbare, une nouvelle civilisation. Si le vieux monde connaissait un peuple parfaitement préparé à ce rôle, il se serait certainement adressé à
1. Voir les Quatorze Discours à la nation aUeina.nde, véritable et complet manuel du pangermanisme.
lui. Nous connaissons suffisamment la superficie de la terre et tous les peuples qui l'habitent ; en est-il un seul dont on puisse attendre ce relèvement? Je pense bien que tout homme sensé répondra : Non. »
Point d'illusion donc, ni d'hésitation ; le surhomme de Fichte, c'est l'Allemand, ou plutôt TAll-Man. Avec Nietzsche, par exemple, on n'a pas toujours de telles certitudes.
Mais ce Surhomme ou Tout-Homme ne serait-il pas dieu en quelque manière? A coup sûr, et son grand prêtre Jean Gottlieb {ami de Dieu) Fichte veut bien nous faire voir ses traits, nous révéler ses paroles profondes, et même Tappeler d'un nom propre. Ainsi, Luther fait mieux qu'annoncer le surhomme allemand ; il l'incarne assez heureusement aux yeux des nations modernes. « Luther, dit Fichte, fut poussé par une impulsion puissante : le souci du Salut éternel ; et tout cela pénétra sa vie au point de devenir, désormais, son existence. Par là, il eut la force et les dons que la postérité admire en lui. D'autres peuvent avoir nourri des desseins terrestres dans cette question de la Réforme ; mais ils n'auraient jamais triomphé, s'ils n'avaient eu, à leur tête, un chef enthousiasmé pour les choses éternelles. Il n'est pas étonnant qu'un homme qui voyait sans cesse en jeu le salut de toutes les âmes immortelles soit allé braver tous les diables de l'enfer, sans crainte, en toute sincérité. Voilà une preuve du sérieux de lAllemagne.» Nous ajouterons, nous, et surtout une preuve du caractère protestant qui est la marque propre du Surhomme. L'avertissement de Fichte a une gravité qui n'échappera, sans doute, à aucun Français de 1 époque postrévolutionnaire. Par Jurieu, leur père selon l'esprit, les rédac-
teurs des immortels principes (89-93) sont donc les petits-fils de Luther. Les penseurs, professeurs, moralistes, poètes et écrivains français de nos jours sont priés très humblement de tenir grand compte de ce fait, sans quoi ils risquent fort de se tromper suï une question vitale. En prolongeant la Révolution] ils croient combattre la féodale Allemagne. Quelle erreur ! Tout simplement ils acclimatent, en Franco, une culture qui est protestante, allemande et antifrançaise.
Allemand et protestant, ce spécimen de Toute-Humanité entretient, comme bien on pense, des rapports étroits avec Dieu. D'abord il est lui-même de race divine. On nous le fait trop clairement entendre, et à nos dépens, dans l'épisode célèbre des Titans. Pour Fichte, le pays étranger (la France) est la terre, au lieu que la mère patrie (l'Allemagne) est le ciel éternel, cité de l'idéal, royaume de la Foudre et de la Force.
« De nouveaux Titans (les Français), s^écrie Fichte, voudraient-ils tenter l'assaut du ciel ? Ce beau ciel ne sera pas à eux, enfants de la terre, mais ils perdront sa vue, et il ne leur restera plus que leur terre froide, ténébreuse et stérile. Que peuvent, disait un poète romain, Typhœus ou Minas le puissant, ou Porphyrios à la menaçante allure, ou Rhœtas, ou Encelade, le hardi lanceur de troncs d'arbres, arrachés du sol, que peuvent-ils, lorsque Pallas agite seulemeni son bouclier ? »
Cette fois, personne ne peut s'y méprendre, le surhomme est identifié par Fichte avec les dieux de la Foudre et de la Pensée. A juste titre, diront les Allemands du xx* siècle. Par les engins monstrueux
qui écrasent les forteresses réputées indestructibles et pulvérisent les rochers en ébranlant la terre au loin, ne sommes-nous pas devenus les maîtres de la Foudre ? Et les universités du monde entier ont reconnu, maintes fois, en des documents officiels, que nous sommes aussi les maîtres de la Pensée.
L'orgueil allemand ne se contente pas de cette apothéose, pourtant, un peu bien orientale et luciférienne, très inquiétante aussi. Ecartant toute mythologie, Fichte finit par ne faire qu'un seul être du Surhomme et du Dieu unique dont le Plan général régit l'Univers. Seulement, aux yeux de quiconque ne prend pas une musette de soldat poméranien pour un lustre de cent bougies, ce Dieu n^a pas d'existence personnelle. Fichte méprise profondément le paradis des chrétiens, et il nie d'ailleurs son existence. « L'ancienne religion, dit-il, séparait la vie spirituelle de la vie divine, et n'employait Dieu que comme un moyen pour transporter en d'autres mondes, après la mort de notre corps, notre égoïsme lui-même et le fortifier, dès icibas, par la crainte et Tespérance de cette vie future. Esclave officielle de l'égoïsme, une telle religion doit disparaître avec le temps passé. »
Ainsi sont supprimées, et la vie future du genre humain et la vie présente des élus, des anges et de Dieu lui-même. Parfaitement : de Dieu. Fichte, qui est un idéaliste forcené, décrète que la religion ne doit pas être pratique.
« C'est une simple connaissance qui se contente de faire comprendre Thomme à lui-même. » Il n'est plus question de relier l'homme à l'homme et tous les hommes à Dieu, comme on le spécifiait dans la classique et éternelle définition de la Religion ; il suffit
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que l'homme se comprenne lui-même. N'est-il pas, en elYet, le seul Dieu qui existe? En fait de vie divine, Fichte ne connaît que la pensée humaine.
<( Le disciple comprendra ensuite que cette vie spirituelle, seule vraie, reste une, sous les divers aspects qu'elle revêt; non par hasard, mais en vertu à'u: loi qui a sa source en Dieu même. Elle n'est que 1 . vie divine qui, seule, existe, vraiment, et peut s'extérioriser dans la pensée vivante. Alors il apprendra à considérer toujours sa vie comme un anneau éternel dans les chaînes des manifestations de la vie suprême; toute autre vie spirituelle lui apparaîtra de même, et il apprendra à les tenir toutes pour sacrées. Ce contact immédiat avec la Divinité, le fait que sa vie émane directement de la vie divine lui assureront, seuls, la vie, la lumière et le bonheur. S'il s'en éloigne, si des intermédiaires s'interposent, ce sera la mort, l'obscurité, le malheur. »
Ne toucherions-nous pas, ici, à l'explication de ce fameux « Dieu est avec nous * de Guillaume II, qui, de ce côté du Rhin, scandalise les sceptiques et trouble un peu les croyants?
Le « notre Dieu », ou « Dieu est avec nous », Guillaume II le tient de son inoubliable grand-père, qui le tenait lui-même de Luther qui l'avait emprunté aux Psalmistes, non sans 1 avoir faussé. Les Psalmistes, en effet, implorent et glorifient Celui qu'ils appellent notre Dieu, mais ils prennent soin de rappeler, à chaque instant, qu'il est aussi le Dieu de tous. Deus iinwersorum. De Luther à Fichte et à Guillaume II, les Allemands donnent à la formule biblique je ne sais quel accent particulariste et hérétique qui sonne faux. Un journal illustré du boulevard représentait,
naguère, Guillaume II posant familièrement sa main sur l'épaule de Dieu le Père. La représentation, d'ailleurs très esthétique, de ce geste témoigne j>eut-étre de quelque légèreté superficielle, mais les Allemands n'ont que faiblement le droit de nous le reprocher. Est-ce que Luther et Fichte n'essaient point d'accaparer, au profit de leur tribu, toute la vie divine ? Estce que de sa piété éloquente envers le Père l^ternel, Guillaume II ne cherche pas à tirer un immédiat profit commercial et théâtral? Vu d'un peu près, le Dieu qui est avec eux se réduit aux proportions d'un vain fantôme philosophique ; il n'existe pas. En son lieu et place nous ne voyons plus qu'un moine buveur de bière, ou un soldat prussien à barbe de Hun \
Il est donc entendu que nous n'hésitons pas à dépouiller le Surhomme teuton de son nimbe pseudodivin : le Surhomme n'est que le Tout-Homme tel que le conçoivent les Allemands.
Mais devons-nous le désigner par un singulier ou un pluriel? H n'importe. Fichte conçoit un vaste système d'éducation démocratique qui fera de tous les Allemands, tous, ouvriers ou paysans, autant d'intelligents collaborateurs du Surhomme. On sait que les Prussiens du xix' siècle réalisèrent la pensée de Fichte, en dotant les classes populaires d'une remarquable ins-
1. Heine, qui s'assimile fort bien, quand il veut, Goethe et Fichte, s'est expliqué nettement sur la vraie nature du Dieu allemand. « Dieu, dit-il, est, en conséquence, le véritable héros de l'histoire universelle. L'histoire n'est que sa pensée éternelle, son éternelle action, sa parole, ses faits, et l'on peut dire, avec raison, de l'humanité entière qu'elle est une incamfition de Dieu... Nous fondons une démocratie de dieux terrestres égaux en béatitude et en sainteté... nous voulons le nectar et l'ambroisie, des manteaux de pourpre, la volupté des parfums, des danses, des nymphes, de la musique et des comédies. »
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traction. L'idée de la prééminence allemonde est entrée même dans les cerveaux enfantins, même dans les cerveaux les plus frustes.
Il ne s'agit donc que de savoir ce que pense et veut très exactement le Surhomme. Fichte va nous renseigner: « L'art sûr et raisonné de douer Phomme de la ferme volonté de bien agir, voilà l'éducation que je propose ; c'est son premier caractère.
» Mais l'homme ne peut vouloir que ce qu'il aime ; son amour est Tunique et infaillible ressort de sa volonté et de tous les actes de sa vie. Jusqu'ici, la politique éducatrice de l'homme social posait en règle absolue et infaillible que chacun aime et veut son bienêtre matériel. Nous sommes donc dans la nécessité de chercher à améliorer les hommes, non à la surface, mais dans leurs pensées les plus intimes; eux seuls, ainsi améliorés, peuvent assurer la survie de la nation; de mauvais citoyens entraîneront forcément son absorption dans l'étranger...
» L'amour du bien pour lui-même, abstraction faite de son utilité pour nos intérêts, porte donc en lui la forme de la satisfaction intérieure, contentement si intime qu'on est porté à le réaliser dans sa vie ordinaire.
» Pour que ce contentement nous incite à réaliser un acte qui n'existe pas encore, il faut au préalable provoquer, dans l'esprit, une image (bild)de cet acte; le contentement suppose donc la faculté d'ébaucher ces images avant de les réaliser ; ces images ne seront donc pas des copies de la réalité présente, mais les prototypes de ce que nous ferons, de réalités futures. »
Ce programme « surhumain » ne laisse pas d'avoir une certaine apparence de noblesse, puisque le pre-
mier de ses articles a pour objet la suppression des châtiments. Sans doute, mais Fichte va les rétablir, tout à l'heure, sous la forme de Tun de ces provisoires célèbres qui durent toujours. Noble aussi est Tamour du bien en soi, abstraction faite de son utilité, et plus noble encore le contentement intime qui naît de la pratique du bien. Qui ne voit, cependant, que pour une manière de dieu créateur, Fichte se croit le plagiat bien permis : il pille odieusement Platon, saint Augustin et l'iiglise. Quand il dira et redira, sans trêve, au cours de ses quatorze conférences, qu'il apporte à ses auditeurs de l'inédit, et qu'il invente de toutes pièces, avec le secours de Pestalozzi, une philosophie et. une pédagogie nouvelles, eh bien, nous nous moquerons doucement de lui.
Fichte ne fait preuve d'un peu d'originalité que dans Texposé de son idéal politique. Il appelle cela « rimage » qui doit être au centre même de l'intelligence de ses disciples. Voyons comment se dresse sa cité allemande ou humano-divine : « Il est clair que l'activité intellectuelle doit être excitée à se faire une image de Tordre social humain tel qu'il doit être d'après les lois de la raison... Que les disciples de la nouvelle éducation, séparés de la société des hommes mûrs, forment, entre eux, une petite communauté autonome qui aura sa constitution nettement définie, fondée sur la nature même des choses et sur les lois de la raison. L'image d'ordre social, à la réalisation de laquelle le disciple devra appliquer son esprit, sera précisément celle de cette communauté dans laquelle il vivra.
» Outre le développement de ces forces spirituelles par l'enseignement, le disciple exercera ses forces
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corporelles (par le travail mécanique des champs, idéalisé pour ainsi dire, ou par d'autres travaux du même ordre). L'institution aura donc pour règle fondamentale d'imposer au disciple spécialisé dans un de ces métiers l'obligation d'aider à instruire, désormais, les autres, et de se charger d'inspection et d'examens supplémentaires. Quiconque aura fait une découverte, ou comprendra mieux et avant les autres une amélioration proposée par le maître, devra de lui-même, s'appliquer à la réaliser, sans pour cela être dispensé de ses travaux personnels, de sa leçon, ou de son travail mécanique. »
Cela fait un assez beau fracas oratoire. Sous toutes ces formules solennelles, et d'ailleurs présentées en désordre, ne se cachent que des principes politiques et sociaux, plutôt connus. Que dit-il, Fichte ? il dit : Ordre, progrès, esprit phalanstérien ; rien de plus.
Là n'est donc pas l'originalité du grand patriote all-man. On aurait plus de chance de la trouver dans la partie de son programme qui a pour objet propre, l'éducation de la volonté. « Pour mieux préciser, dit-il, à quelle éducation je pense, je répondrai que cette confiance en la libre volonté du disciple est l'erreur capitale de l'ancienne éducation et l'aveu formel de sa faiblesse et de sa nullité. N'est-ce pas reconnaître qu'après tous ses efforts, la volonté reste encore libre, c'est-à-dire indécise entre le bien et le mal ? Cette éducation avoue donc qu'elle ne peut, ne veut, ou ne désire former la volonté ; bien plus, elle le déclare impossible. Or, la volonté, c'est l'homme même ; elle ne peut donc former Thomme. Au contraire, la nouvelle éducation consistera essentiellement à annihiler complètement la liberté de la volonté, pour y substituer
la nécessité de délerminations et limpossibililé de choisir la détermination contraire. On ne peut se fier et s abandonner sûrement qu^à une volonté ainsi lormee. »
En un mot, Fichte veut faire de son Allemagne une colossale caserne en ciment armé où, sous une discipline non pas de fer, mais d'acier Krupp, toutes les volontés seront brisées, anéanties, il aurait pu dire ces choses plus simplement, ou mieux encore ne pas les redire. Car ici, comme ailleurs, Fichte se contente de reproduire, consciemment ou inconsciemment ? je ne sais, la doctrine de son maître Luther, Fauteur du Serf-arbitre. Luther enseignait non seulement que le libre arbitre était tout à fait atteint dans le genre humain, depuis sa chute, mais encore qu'il est impossible qu un autre que Dieu soit libre ; que sa prescience et la Providence divine font, que toutes choses arrivent par une immuable, éternelle et inévitable volonté de Dieu, qui foudroie et met en pièces tout le libre arbitre ; que le nom de franc arbitre est un nom qui n'appartient qu'à Dieu, et qui ne peut convenir ni à l'homme m a Fange, ni à aucune créature \ '
Et ce plagiat ne se présente nullement comme quelque chose d'exceptionnel, dans l'œuvre politique de Fichte. Si nous n'avions pas la superstition des énumerations encyclopédiques, peut-être devrions-nous bien nous épargner quelques lectures modernes. De vrai Surhomme allemand, il n'en est qu'un. Pauvre et triste Surhomme, il s'appelle, de son vrai nom, Martin Luther.
^' ^'f^'^iZ'^'' Variations, liv. II. n. xvii. Voir aussi l'Ulsmarjne et ta Heforme, par Jean Janssen.