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CHAPITRE II

^'iolences dionysiaques et sérénité apollinienne. Comment Nietzsche copie servilementGœthe, TOlympien, qui démarque Sophocle. Que Sophocle est le véritable prêtre d'Apollon. En politique, l'apoUinisme tapageur de Nietzsche se réduit à une caricature de Lacédémone. Puérilité de Tacrobatie apollinienne. Que reste-t-il de Nietzsche ? Il reste son « Soyez durs » La bravade vis-à-vis de soimême expliquée par Nietzsche et saint Augustin.

Il devient, ici, nécessaire de scruter le sens profond de quelques grandiloquentes métaphores. Armonsnous de sang-froid, mais surtout de patience et même d'un peu d'ironie.

Au dionysisme s'oppose l'apoUinisme, aussi longtemps, du moins, que leur difficile synthèse ne s'est pas encore produite dans l'esprit de Nietzsche. — « Expériences psychologiques, fondamentales: le nom d'apollinien désigne le ravissement soutenu en présence d'un monde créé par la fiction et le rêve ; du monde de l'apparence belle qui nous affranchit du devenir ; d'autre part, le nom de Dionysos désigne le sentiment actif du devenir ; la participation subjective à la volupté effrénée de créer, mêlée de la rage

de détruire. Antagonisme de ces deux expériences et des désirs auxquels elles se ramènent : le premier veut, dans l'apparence, le caractère d'éternité; devant une apparence qui a ce caractère, l'homme devient silencieux, sans désirs, uni comme la mer, guéri, d'accord avec lui-même et avec toute existence; le second pousse au devenir, à la volupté de travailler au devenir, c'est-à-dire, à créer et à anéantir. »

Le morceau est classique, mais il ne représente pas une pensée définitive. Nietzsche a conçu deux ou trois formes d'apollinism.e qu'il a modifiées dans la suite, tantôt à dessein, tantôt sans se rendre bien compte de ses propres variations.

Le tout, d'ailleurs, n'est intelligible qu'autant qu'on se rapporte préalablement aux opinions métaphysiques de Nietzsche. Il voudrait bien nier Dieu, et il le nie, en effet, avec une grande énergie verbale : « Dieu est mort ; je vous dis, en vérité, une chose vraie : Dieu est mort. » Sans doute, mais même pour construire un système philosophique, d'ailleurs éphémère et absarbe, il est impossible de se passer de Dieu ou de son succédané. Le fond de la doctrine nietzschéenne c'est une sorte de panthéisme pessimiste. Notre professeur d'athéisme fait dériver tous les maux dont souffre le monde de la nature de sa cause immanente. Fils belliqueux du pacifique dieu schopenhauérien, le Dieu de Nietzsche est une manière de guerrier Spartiate qui cherche la distraction dans les combats et affirme son existence par une série d'actes d'énergie. Il porte en lui toutes les contradictions, et aussi une guerre sans bornes. De la torture indéfinie de son indétermination naissent les mondes ; ils ont pour mère, la douleur. « Un Dieu absolument dénué de scrupule et de morale

construit et détruit, il produit le bien et le mal avec un égal plaisir; pour jouir de ce plaisir et de sa propre souveraineté, il se délivre, en créant des mondes, du tourment de sa plénitude et de sa pléthore, de la souffrance des contrastes accumulés en lui. »

Quoi d'étonnant que le grand prêtre de ce dieu artiste remplace la morale par l'esthétique? Notre globe « terraqué » et les milliers de monde en lesquels Têtre absolu se détermine n'ont que des apparences de réalité. Disons que la vie est un simple mirage et que la réalité c'est la mort. Le seul travail des artistes humains nous donne une idée assez exacte de l'activité divine. Gomme le peintre, mécontent des figures défectueuses qu'il rencontre tous les jours, compose, dans une haute pensée esthétique, des formes plus harmonieuses et plus belles que nature, ainsi l'Etre absolu ne déploie dans les cadres illusoires de l'espace et du temps le vain tableau du monde, que pour se distraire de la rage infinie dont il souffre éternellement.

«A l'instar du dieu nietzschéen, l'humanité qui sait vivre chante tour à tour ou en même temps le couplet dionysiaque et le refrain apollinien 1 Avec le mot dionysiaque est exprimé un élan vers Tunité ; un dépassement de la personne, de la société, de la réalité, le débordement passionné et douloureux vers un état plus sombre, plus plein, plus planant, un oui extasié devant le caractère total de la vie qui demeure le semblable sous l'apparence du changement, la grande symphonie panthéiste. Par le mot apollinien est rendu l'élan vers la perfection de l'être pour soi, vers l'individu typique: vers tout ce qui simplifie, relève^ rend fort, compréhensible, clair, typique, la liberté dans la loi. » (Consulter Seillières, Apollon on Dionysos?)

M. Fagueta traduit toute cette métaphysique en un langage agréable : « Une race a été (la race grecque) qui n'aimait que la beauté et la vie. Elle aimait surtout la vie, la vie forte et surabondante, puissante et joyeuse, exaltée et triomphante. Et c'est ce qu'on peut appeler son âme dionysiaque. Mais elle aimait aussi la beauté, la pureté de la ligne, la noblesse des attitudes, la majesté du front et la sérénité du regard. Et c'est ce qu'on peut appeler son âme apollinienne. »

A ce brillant résumé, il convient d'ajouter quelques remarques. L'apollinisme a pour fin supérieure, le beau. Mais le beau, pour Nietzsche, bien loin de représenter la splendeur du vrai, en est la plus radicale négation. La mission du génie est justement d'arracher à la mort les créations de la beauté en leur prêtant Timmarcessible jeunesse des dieux de l'Olympe. Les arts apolliniens laissent à la musique, art dionysiaque, le soin d'exprimer, et le devenir et le fond des choses. Ils s'attachent, eux, aux apparences et au rêve qu'ils fixent, si j'ose dire, dans une forme impérissable.

Il y aurait une façon infiniment plus simple de définir l'apollinisme, ce serait de s'adresser au maître de Nietzsche, à Gœthe lui-même. L'idée de la beauté hellénique n'a pas subi de sérieuses modiOcations, depuis le commencement du xix' siècle. Sans doute, Nietzsche a ajouté ou cru ajouter à Gœthe, Schopenhauer, Wagner et d'autres. Mais que valent toutes ces juxtapositions arbitraires ? En réalité, l'apollinisme n'est qu'une réédition ou une dégradation de la sérénité olympienne telle que Goethe a su la décrire. x\ucune des inventions de Nietzsche ne fait oublier les pages vraiment olympiennes de Vlphigénie en Tauride ; « Eux, cependant (les dieux), ils poursuivent — leurs fêtes éter-

nelles — à leurs tables d'or, — ils marchent d'un pas — de montagne en montagne. — Des gouffres de l'abîme

— monte vers eux Thaleine — des Titans étouffés, — et, semblable aux fumées des sacrifices, — elle n'est sous leurs pieds — qu'un léger nuage . — Ainsi, donc, ô la plus belle fille du plus auguste père. Fortune couronnante, — ainsi donc enfin tu descends jusqu'à moi !

— Ton image est debout devant mes yeux, et qu'elle est colossale ! — A peine mon regard atteint jusqu'à tes mains, — qui, pleines de fruits et de couronnes bénies, — apportent ici bas les trésors de l'Olympe.

— Gomme on reconnaît un roi à la surabondance de ses dons, — de même, ô dieux, on vous reconnaît aux présents longuement préparés que vos sages mains nous réservent. — Car vous seuls savez ce qui peut nous servir, — et vous voyez le vaste royaume de l'avenir, — tandis que chaque soir dérobe l'espace à nos yeux, — sous son voile de brouillards et d'étoiles.

— Vous écoutez, sans vous émouvoir, — nos supplications enfantines, — quand nous vous implorons pour que vous hâtiez votre œuvre. — Mais votre. main ne fait jamais tomber les fruits d'or célestes avant qu'ils soient mûrs. »

Je n'affirme pas que ce remarquable lyrisme soit grec. Il est telle épithète (colossalej qui détonne singulièrement dans ces dialogues de dieux où devrait régner une impeccable eurythmie. Mais Gœthe se fait une haute idée de la beauté grecque; c'est lui le véritable inventeur de l'apollinisme, j'entends de l'apollinisme germanique et érudit que la fameuse invocation de Renan a rendu populaire dans certains milieux français. Car ITphigénie de Racine est infiniment moins livresque que celle de Gœthe ; elle est plus

humaine aussi, plus Grecque, plus classique; elle comprend mieux la discipline, la fatalité antique, elle s'exprime avec plus de simplicité et moins d'éloquence, disons le mot, elle est plus religieuse ;

Ah! madame, Sous quel astre cruel avez-vous mis au jour Le malheureux objet d'une si tendre amour! Mais que pouvez-vous faire en Tétat où nous sommes? Vous avez à combattre et les dieux et les hommes..- Allez : laissez aux Grecs achever leur ouvrage... Surtout, si vous m'aimez, par cet amour de mère, Ne reprochez jamais mon trépas à mon père... Il me cédait aux dieux dont il m'avait reçue.

Pour qui le compare à l'auteur à!OEdipe à Colone, Racine lui-même, le divin Racine se révèle moderne, c'est-à-dire inférieur, c'est-à-dire trop complexe. Le vrai et unique prêtre d'Apollon s'appelle Sophocle. Les humains qu'il met en scène ont quelque chose de divin; ils sont tragiques, et, quand il le faut, gravement souriants ; même dans Timprécation et les extrêmes violences de la lutte, ils gardent une attitude sculpturale ; en se penchant sur les horreurs du Hadès, ils font parvenir jusqu'à ses victimes, comme un rayon de l'Olympe. « Etrangers, dit OEdipe aux Athéniens, étrangers, je vous adjure de me protéger, et sous prétexte d'honorer les dieux, de ne pas les outrager en effet. Songez que leurs yeux sont également ouverts sur les hommes pieux et sur les pervers, et que jamais l'impie n'a échappé à leurs châtiments ! Ne ternissez pas d'une action mauvaise la splendeur d'Athènes. Mais puisque vous avez accueilli le suppliant qui s'est fié à votre foi, sauvez-le, défendez-le,

n'insultez pas sa tête accablée. Car je viens à vous, comme un homme pur et sacré. »

Ainsi parle Apollon, le dieu dont l'arc est d'argent. Nietzsche a beau décorer du beau nom d^apollinisme ses mixtures schopenhauériennes ou wagnériennes, il laisse entrevoir, à chaque instant, le noir tréfonds de sa misère pédagogique et tudesque. Oh! non, il ne faut pas confondre la caverne de Zarathoustra avec Tantre sacré de Delphes.

Esthétique à Tordinaire, Tapollinisme de Nietzsche se présente plus volontiers, cependant, sous forme politique, c'est-à-dire, impérialiste. Parmi les éléments essentiels qui entrent dans ce système, il convient de distinguer Tadmiration de la constitution Spartiate, les souvenirs romantiques du clan écossais, un pangermanisme très agressif et une certaine variété de darwinisme.

Avec raison, Nietzsche a placé sa politique dorienne sous la protection du dieu de Délos. Législation, vie politique et sociale, religion, les Lacédémoniens devaient tout à Apollon. Lorsque après son voyage fameux en Crète et en Egypte, Lycurgue fut de retour à Sparte, son premier soin fut d'aller consulter Apollon et de lui offrir un sacrifice. La pythonisse l'appela Tami des dieux et dieu plutôt qu'homme. Elle lui fit connaître ensuite qu'Apollon avait exaucé sa prière, et que la république qu'il allait former serait la plus excellente république qui eût jamais été. Une fois promulguée son immortelle constitution, Lycurgue déclara au peuple qu'il lui restait encore un point, le plus important, le plus essentiel de tous, sur lequel il voulait consulter Apollon.

En demandant des idées politiques à l'aristocratique

LE smrtOMME ALLEMAND OFFICIEL 219

Lacédémone, Nietzsche ne faisait pas preuve d'une médiocre perspicacité. Il n'y a peut-être rien dans l'histoire ancienne de plus attesté ni en même temps de plus incroyahle que la discipline Spartiate.

Pour simplifier et aussi pour satisfaire leur excessif amour du pittoresque, nos modernes se contentent de dire ; « Sparte, mais c'était un repaire de bandits organisés uniquement en vue de la rapine. » Au fait, on se livrait à de bien étranges pratiques sur les bords de TEurotas. La chasse à Fhomme, par exemple, était le sport favori des jeunes gens. Ils couraient la campagne, égorgeant, au hasard, tous les ilotes qu'ils rencontraient en chemin, surtout les plus vigoureux et les plus beaux. Ils s'exerçaient légalement au vol. Les vrais patriotes mangeaient le même brouet noir à la même gamelle, et ils soumettaient le mariage aux lois du communisme. Toutes ces mesures qui déconcertent ou scandalisent nos habitudes morales, n'avaient qu'une raison d'être : porter à son maximum l'énero-ie disciplinée d'une race forte.

! Justement, Nietzsche a toujours rêvé d'un groupe rhommes supérieurs par l'intelligence, mais plus encore parla volonté de puissance. Le triomphe momentané du sélectionnisme darwiniste rendit facile le déve- Oppementde ses théories. En réalité, ses imaginations ;t ses prophéties n'ajoutèrent rien à l'histoire. Sparte, a Rome des premiers âges, les chrétiens de la prenière Eglise et quelques clans féodaux du moyen âge, eprésentent des formes d'énergie qu'il suffirait de bien :onnaître. Les prouesses métaphoriques de Nietzsche ttasquent plutôt qu'elles n'éclairent ces hautes réaliés ; ses fictions sont au-dessous de l'histoire. Com- •arez, par exemple, son jeune berger au jeune Spar-

tiate qui se laissa dévorer les entrailles sans rien dire. A côté de la célèbre légende, l'apologue nietzschéen fait assez pauvre figure. Son apophtegme sur « les de trop » traduit assez faiblement un épisode bien conni: de la vie lacédémonienne. Son « Soyez durs » ne fail pas oublier le Vée victis ! du vieux Brennus.

Le grand mérite de Nietzsche fut d'attirer vivemeni l'attention de ses contemporains sur l'originalité politique des Doriens, et en particulier, des Spartiates L'effort de ces héros a quelque chose en soi de s: extraordinaire, qu'il impressionne même les modernes les moins préparés à le comprendre.

Mais Thommage de Nietzsche n'a pas une très grande signification, quand on le compare à celui de Platon. Le grand Athénien vaincu, chantant son hymne ce l'honneur de ses vainqueurs, fait songer aux vieillards des portes Scées qui célébraient la fatale beauté d'Hélène. La République de Platon survivra, certainement, à l'Origine de la tragédie et au Zarathoustra de Nietzsche. Parlons franchement, en veillant à ne pas nous laisser intimider par Timmense appareil philosophique, politique et esthétique que Nietzsche traîne emphatiquement après lui, durant toute sa vie lucide, quatre lignes de Bossuet nous renseignent mieux suij le véritable apollinisme que Tœuvre tout entière di| philosophe allemand. « On ne peut avoir plus de force qu'on en avait à Lacédémone, dit Bossuet. Son empin était dur. On remarquait dans son peuple, je ne sai: quoi de farouche. Un gouvernement trop rigide e une vie trop laborieuse y rendaient les esprits tro] fiers, trop austères, et trop impérieux, joint qu'i fallait s'y résoudre à n'être jamais en paix dans Tem pire d'une ville qui, étant formée pour la guerre,

pouvait se conserver qu'en la continuant sans relâche. Ainsi, les Lacédémoniens voulaient commander et tout le monde craignait qu'ils ne commandassent. '»

Philosophes et historiens ne peuvent désormais que paraphraser ces fortes paroles.

Il arrive même que le malheureux Nietzsche excite, tour à tour, ou en même temps, le rire et la pitié. Tous les violons de Wagner, tout le machiavélisme de Bismarck, toutes les cordes de ses danseurs, toutes les cornemuses de ses chanteurs sauvages, toute la glossolalie de ses conducteurs d'âmes, son tigre, son aigle, son serpent, son lever de soleil, pourquoi ? Pour affaiblir ou tout au moins obscurcir inutilement cette simple ligne de Bossuet : « On ne peut avoir plus de force qu'on en avait à Lacédémone. » Si Nietzsche eût été capable de simplicité, dans la mesure où elle rend possible la sincérité, et si ses admirateurs ne se laissaient point piper par une odieuse phraséologie, on conviendrait, sans plus, qu'il fut un panégyriste, un conseiller et un prophète de l'hégémonie allemande.

A-t-il découvert de nouvelles raisons de vivre pour le pays qu'il paraissait haïr ? C'est au moins douteux.

Dans la célèbre théorie du Surhomme qui passe pour être la grande et géniale invention de Nietzsche, on ne découvre rien de vraiment original, soit qu'on l'examine en détail, soit qu'on la considère dans ses contradictions d'ensemble. Gœthe avait déjà vulgarisé, dans toute l'Allemagne, le mot et l'idée, mot et idée qu'il tenait de Herder, lequel les avait recueillis lui-même des lèvres de son maître Haman. Enfin le sélectionnisme de Darwin a pesé sur le moderne prophète du Surhomme pour le moins aussi fortement que l'hellénisme olympien de Gœthe.

222 LA CCLTURE LATINE

Essentiellement, la théorie nietzschéenne du Surhomme consiste en ceci, que l'élite des générations présentes peut préparer, jusqu'à un certain point, le sens et l'étendue de son évolution future. C'est pour-» quoi notre penseur se demande tout d'abord quel est le but qu'on se propose d'atteindre. Que faut-il souhaiter à l'humanité ? la plus longue durée possible ? ou le plus grand bonheur de quelques-uns, ou le plus grand bonheur de tous ? Et convient-il de confier la réalisation de ce triple programme à la cité, à la nation, ou au genre humain? Nietzsche a constamment varié sur chacune de ses questions... Tantôt il s'entoure de ses « Cent », tantôt il investit des fonctions « surhumaines » la grande communauté européenne, et tantôt il exerce ses disciples à penser d'une façon « cosmique ». Parfois il professe des maximes comme • celle-ci : « A l'amour du Prochain, préférez Tamour du ^ Lointain », et encore; « Prenez soin de la Filie, plutcjt que de la Patrie. » Mais à certains jours, il accuse les aristocraties historiques d'avoir voulu se survivre dans leurs institutions et prolonger ainsi dans le temps leur volonté de puissance. Comprenne qui pourra. Ces aristocraties s'appliquaient justement, en leurs siècles respectifs, à cette œuvre de Filie que Nietzsche proclame maintenant belle et bienfaisante et nécessaire. Mais il y a mieux ou pire. Cet homme qui régente, plusieurs siècles à l'avance, les générations futures, ne croit pas que l'humanité sache comprendre et réaliser un plan d'ensemble. Incohérence et cacophonie, ou, si vous y tenez, profondeur germanique !

Il reste, cependant, que Nietzsche a cru, comme les darwinistes, à la fameuse théorie de la sélection naturelle. Ironiquement ou sérieusement, on ne sait, U

proposa que Ton mît à éduquer, selon le mode le plus scientifique, de longues générations de singes. Cette singulière fantaisie exprime assez bien une des pensées les plus profondes de Frédéric Nietzsche. Rien n^égalait son mépris du spiritualisme chrétien, rien si ce n'est sa haute estime de la pure animalité. Humain, trop humain, ce cri qui retentit seins cesse tout au long de deux volumes, et aussi dans toute l'œuvre de Nietzsche, ce cri si peu apoUinien était une transposition matérialiste d'une pensée célèbre de Pascal ; il signifie : « J'ai intitulé mon livre : un livre pour les esprits libres, et presque chacune de ses phrases exprime une victoire ; en l'écrivant, je me suis débarrassé de tout ce qu'il j avait en moi d'étranger à ma vraie nature. Tout idéalisme m'est étranger. Le titre de mon livre veut dire ceci ; Là où vous voyez des choses idéales, moi je vois des choses humaines, hélas, trop humaines... Peut-être toute l'humanité n'estelie qu'une phase de l'évolution d'une espèce déterminée d'animaux à durée limitée, en sorte que l'homme est venu du singe et doit redevenir singe, cependant qu'il n'y a personne pour prendre quelque intérêt à ce merveilleux dénouement de comédie... Par la ruine éventuelle de la civilisation terrestre dans son ensemble, peut être amené un enlaidissement et enfin un abêtissement de l'homme jusqu'à la nature simiesque. » En maints passages de ses œuvres, Nietzsche glorifie le suranimal et la bête de proie blonde.

L'évolutionnisme esthétique et politique de Nietzsche était particulièrement absurde. D'une part, il annonçait l'avènement prochain d'une classe d'hommes supérieurs; d'autre part, il constatait que l'histoire des temps modernes témoignait hautement d'une longue

et irrémédiable décadence. Sans doute, il avait recours, pour se tirer d'embarras, à son ordinaire procédé. « Il faut, dit -il, pour qu'une race forte et noble s'établisse, qu'il y ait un niveau général de la foule, de la masse de la tourbe humaine et que ce niveau soit très bas (esclaves à sentiments d'esclaves dans les nations antiques). Or, c'est ce nivellement qui s'opère dans l'Europe actuelle, par une sorte de chute des classes moyennes dans la plèbe proprement dite, et par une démoralisation de cette plèbe même... L'existence d'une grande race esclave, esclave essentiellement et de complexion propre, est la condition même de la naissance d'une race noble. » Ingénieuses, trop ingénieuses, ces explications ; elles sentent leur danseur de corde. D'hommes supérieurs, Nietzsche n'en avait jamais trouvé que chez les anciens, et pour affirmer leur résurrection prochaine, il ne s'appuyait que sur les principes de l'Eternel Retour, c'est-à-dire d'une grossière métempsycose.

Du moins, a-t-il su mettre un peu d'agrément et de vie dans la rédaction de la législation mystique qui doit préparer ou favoriser la croissance du Surhomme. Car l'antichrétien et darwiniste Nietzsche a élaboré, toute sa vie durant, une sorte d'ascétisme apollinien qui est un mélange de romantisme, de stoïcisme et de christianisme. Lui-même, il avait cru pratiquer, sous la direction du bienheureux Arthur (Schopenhauer), la doctrine du renoncement bouddhique, et en effet on lui attribue quelques victoires mystiques. Par exemple, tandis qu'il étrillait son cheval d'armes au quartier, ou supportait sans dégoût les intimités bourgeoises de la pension de Leipzig, il se classait luimême, sans fausse modestie, parmi les grands ascètes.

Plus tard, il mena la vie érémitique dans les montagnes de rEngatline. Enfin, il a rédigé un certain nombre de règles ascétiques qu'on trouve dans tous les manuels de la vie spirituelle. << 11 est une brarade vis-à-vis de soi-))ié/)ie, aux manifestations les plus sublimes de laquelle appartient mainte forme do Tascétisme. Certains hommes ont, en etfet, un si pressant besoin d'exercer leur puissance et leur domination que, à défaut d'objets étrangers, ou parce qu'ils ont mal réussi vers le dehors, ils en arrivent enfin à tyranniser certaines portions de leur être propre, et, en quelque façon, des tranches ou des degrés d'eux-mêmes... L'ascète de cette sorte utilise son penchant à la vanité, son désir des honneurs ou de la domination, et jusqu'à ses impulsions sensuelles, pour faire de la vie une lutte incessante et de sa personne un champ de bataille, où de bons et méchants esprits combattent avec des succès alternés. Use rend ainsi l'existence intéressante et pratique voluptueusement cette bravade vis-à-vis de soi-même qui est proche parente du besoin de domination à tout prix, capable de procurer même au plus solitaire le sentiment de la puissance. »

Ceci est une application tapageuse et déclamatoire du système de La Rochefoucauld. Mais, quelque païennes que fussent ses inclinations personnelles, La Rochefoucauld lui-même se contentait de mettre en formules trop brillantes et outrancières, certains principes élémentaires de Tascétisme chrétien. En comparant aux funambulesques tours de force de Frédéric Nietzsche les subtiles et profondes antithèses de saint Augustin, on peut mesurer aisément^ si j'ose dire, toute la vulgarité de la pensée moderne. L'évêque d'Hippone veut établir cette proposition, que la mor-

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tification chrétienne n'est point une haine de nousmêmes, mais plutôt un véritable amour de notre âme et même de notre corps. «; Cette vérité nous est enseignée par le Fils de Dieu dans l'Evangile, car, après avoir dit : Que celui qui veut venir après moi renonce à lui-même, porte sa croix et me suive, il ajoute aussitôt cette raison : Car celui qui voudra sauver son âme la perdra; mais celui qui la perdra pour l amour de moi la retrouvera ensuite. » Saint Augustin s'écrie là- dessus : « Voilà une grande et admirable sentence, que Tamour de Thomme pour son âme soit cause de sa perte ; que la haine qu'il lui porte soit cause de son salut ! C'est, continue-t-il, que c'est la haïr, en effet, que de Faimer d'une manière déréglée, et que c'est l'aimer, en effet, que de la haïr comme il faut ; parce que c'est la conserver en effet pour l'éternité, suivant ces paroles de Jésus-Christ : Celui qui hait son âme en ce monde la conserve pour la vie éternelle. Bienheureux, poursuit le saint, ceux qui la haïssent en la conservant, de peur de la perdre en l'aimant trop ; c'est pourquoi, gardez-vous bien de l'aimer en cette vie, de crainte de la perdre éternellement en l'autre. Saint Augustin allègue encore une autre raison très solide pour confirmer tout ceci : « On ne laisse pas, dit-il, d'aimer une chose, quoiqu'on en aime une autre davantage ; par exemple, celui qui se fait couper le bras ou la jambe pour sauver sa vie ne laisse pas d'aimer son bras ou sa jambe, mais il aime encore davantage sa vie, et il abandonne le moins pour sauvei le plus. »

En l'honneur de son Surhomme, Nietzsche n'a jamais rien dit d'aussi beau.

Que restera-t-il donc de Frédéric Nietzsche ? La ba

dauderie de certains de nos intellectuels s'extasiait naguère devant sa bizarre virtuosité, assez semblable a une haute acrobatie littéraire. La mode est passée mamtenant qui rendit populaires les exercices du danseur de corde zarathoustrique. Clignements dVeux triples sous-entendus, accords discordants, ésotérismé transcendantal, contradictions volontaires ou involontaires, tout cela c'est le bluff systématique d'un pauvre erudit attemt de mégalomanie intellectuelle surai-uë ^ans ce fumier tudesque, il serait cependant facile de cueilhr quelques perles d'une très belle eau On pourrait aisément composer trois petites anthologies nietzschéennes. La première viserait la supériorité intellectuelle de l'Allemagne, dont Nietzsche s'amuse assez cruellement ; la seconde aurait pour objet la démocratie, et la troisième serait consacrée à l'idée de progrès.

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