‹ La culture latine --Chapitre 3 sur 45 · L'histoire de V Hellénisme, i. l, p · texte numérisé non relu

L'histoire de V Hellénisme, i. l, p

campagne de l'Inde ; selon Ptolémée, il fut mis à la torture et pendu. »

Le chapitre s'achève sur cette brève et sinistre constatation ; pas un mot d'excuse ou de pitié, ou d'éloge. Laissez passer la justice du roi... germano-macédonien. Tout n'est pas faux, toutefois, dans la thèse audacieuse de Droysen ; l'incapacité politique de la démocratie athénienne lui fournit un certain nombre d'arguments irréfutables. Il est bien vrai, il est trop vrai que la corruption des mœurs, les progrès de la sophistique, la démagogie et le parlementarisme avaient mis Athènes dans Timpossibilité de remplir, désormais, sa fonction politique de nation élue. Contre ce pauvre et grand Démosthène qui a l'insigne honneur d'incarner la culture athénienne, Droysen multiplie les sarcarmes, les insinuations et les injustices. On voudrait bien pouvoir le convaincre, quelquefois, d'inexactitude matérielle.

Reconnaissons, d'autre part, que seule la Macédoine était en état, d'abord, de donner à la Grèce une apparence d'unité, ensuite, de conquérir l'Asie. Enfin, cette civilisation gréco-orientale, dont l'alexandrinisme est l'expression la plus haute, a sa grandeur, son originalité, sa puissance de rayonnement, encore une fois on le confesse de bonne grâce.

Mais, tout de même, dans ce qu'elle a d'essentiel et de plus général, la thèse de Droysen est radicalement fausse.

Premièrement, la civilisation gréco-orientale est, sans nulle contestation possible, de qualité intérieure. Même dans ses parties les plus élevées, comme le néoplatonisme et l'alexandrinisme, elle ne saurait soutenir la comparaison avec les siècles athéniens, A plus

forte raison, devons-nous tenir pour médiocres, ou même barbares, les éléments proprement orientaux qu'elle s'était assimilés. Gomme les Perses dont il enviait secrètement le faste et les traditions hiérarchiques, comme les Allemands de nos jours, Alexandre professait un goût très vif pour le colossal. Chose étrange, c'est la Mésopotamie qui devient pour lui, aussi bien que pour les sujets de Guillaume II, le vrai centre du monde, et par conséquent le but suprême de l'ambition conquérante. L'un convoitait le luxe féerique de Babylone; les autres visent les entrepôts de Bagdad où aboutiraient les plus grands chemins de fer du monde.

Certainement, l'hellénisme macédonien est une forme décadente, voire un peu grossière, de la grande civilisation hellénique.

Et — ce sera là notre deuxièmement — elle aboutit à une sorte d'impasse historique. Elle vit à peine quelques siècles d'une vie qui va sans cesse se dégradant ou s'affaiblissant, puis disparaît. A moins qu'on ne tienne à reconnaître comme un prolongement de son existence dans les misérables et dernières agitations du byzantinisme. L'hellénisme ressemble à ces fleuves d'Afrique dont les eaux tarissent avant d'arriver à l'Océan. Ge qui est raconté d'un médiocre poète athénien, Philémon, convient assez exactement à l'histoire de la civilisation orientale, telle que la présente Droysen. Philémon était dans sa quatre-vingt-dix-neuvième année, lorsqu'il vit en songe, ou dans une sorte de rêve, neuf jeunes filles sortir de sa maison. Il leur demanda pourquoi elles le quittaient, et elles lui répondirent qu'il leur fallait bien partir, pour ne pas entendre dire qu'Athènes était prise. Ainsi, quelques-

um DONC HÉRITERA DE LA GRÈCE ET DE ROME? 15

unes des Muses ne consentirent jamais à habiter avec l'hellénisme, et les autres s'éloignèrent promptement de ses demeures.

Où apparaît pour la troisième fois, et avec plus d'évidence que jamais, la faiblesse de la thèse germanomacédonienne soutenue par Droysen, c'est quand vient le moment critique d'apprécier l'entrée un peu brusque de Rome dans le grand courant de la civilisation. L'Allemand laisse échapper un cri de douleur : « Ah I si Philippe et iVlexandre avaient pu fondre entièrement la Grèce avec la Macédoine pour en former un seul Etat ! » Gela, c'est l'aveu, l'aveu que l'hellénisme établi par Philippe et Alexandre était une entreprise incomplète, un peu schismatique, antiathénienne, vouée à une décomposition rapide.

S'il était logique et loyal avec lui-même, Droysen saluerait joyeusement l'entrée en lice de Rome qui est plus forte que la Macédoine, plus saine et plus capable de faire prévaloir dans le monde Tunique et trop frêle civilisation grecque. A Philippe débauché et cruel^ à Alexandre potentat semi-oriental, il préférerait Quintus Gœcilius Métellus le Macédonique, si modeste, si modéré, si Occidental, si digne de porter dans ses armes une Pietas. Mais Droysen ne se console pas de la victoire romaine, et il se répand en injures contre la ville des Scipions et des Métellus. « Rome, dit-il, qui avait déjà absorbé l'Italie grecque et la Sicile, ces « provinces baltiques » de la Grèce, foula bientôt sous ses pieds la vieille gloire militaire de la Macédoine, et l'impuissance d'une liberté désunie; elle traîna dans de grossiers triomphes les dépouilles des villes helléniques sur les bords du Tibre, se para des colonnes de leurs temples et des statues de leurs dieux, se

donna le vernis de leur civilisation, cette conquête la plus noble du plus noble des peuples, et désormais les meilleurs des Grecs n'eurent plus que Tenviable profession de servir dans les maisons des orgueilleux optimales, comme affranchis, comme précepteurs, bibliothécaires et hommes de compagnie, d'assaisonner par des entretiens esthétiques et littéraires leurs loisirs blasés et le repos qu'ils goûtaient après les affaires politiques ^ »

Un Grec de Bjzance ne s^exprimerait pas autrement. Drojsen prouve doctement que ses compatriotes, dont il est, ici, le fidèle interprète, ne comprennent pas Rome, le moins du monde, et l'ont en horreur. Ils signent, ainsi, un explicite renoncement à sa succession.

Je ne pense pas qu'il y ait lieu de corroborer le témoignage si peu positif de Droysen par les dires absolument négatifs de Mommsen. En dépit des apparences, les deux philosophes-historiens ne professent qu'une seule et même opinion sur les problématiques droits de la Kultur à Théritage gréco-romain. Par profession, Mommsen devrait être un admirateur de Rome, puisqu'il écrit son histoire. Au fond, il la hait. Ses sympathies vont toujours aux ennemis du nom romain, aux Alacédoniens tout d'abord, aux chers Macédoniens, Prussiens d'avant la lettre, aux Espagnols, aux Carthaginois. Mais il insiste, avec une visible joie, sur les côtés faibles de Rome, et il rabaisse systématiquement ses héros, alors même qu'il approuve leurs procédés de gouvernement. S'il ne tenait qu'à lui, Scipion, le second Africain, le vainqueur de Carthage,

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