‹ La culture latine --Chapitre 4 sur 45 · Op. cil., t. m, p · texte numérisé non relu

Op. cil., t. m, p

passerait, à certaines heures, pour un général d'opéracomique. Soyons juste, cependant, Mommson fait une exception en faveur de Jules César qu'il loue avec sincérité, ou plutôt dont il chante d'une voix rauque l'œuvre colossale. César, c'est le premier kaiser, et voilà pourquoi Mommsen déchaîne en son honneur toutes les musiques guerrières de la Germanie. Où le véritable sens de Rome apparaît-il, en tout cela ? Le rude Mommsen rend grâces à César de ce qu'il peut, lui. Allemand du xix* siècle, cultiver des fleurs grecques ou latines dans son jardin néo-impérial. La comparaison est plutôt comique; tous ceux qui ont lu Mommsen se le représentent plus volontiers comme un puissant bûcheron, ou comme un vieux soldat, ou comme un spécialiste qui serait champion du monde pour les poids lourds, mais jamais, non, jamais, comme un horticulteur déhcat.

Dblfour. Culture.

Une grande bataille se livra, il j a de cela quelques années, autour de la Sorbonne ^

Elle fut extrêmement confuse, et, si Ton en juge par la seule force des arguments échangés, assez insignifiante. Mais elle révéla, chez les maîtres de l'enseignement supérieur, un état d'esprit au moins singulier, et, de ce chef, elle eut, et elle garde encore, une valeur symptomatique dont on ne saurait exagérer l'importance.

Agathon et ses amis reprochaient à la nouvelle Sorbonne : [^ d'avoir supprimé toute philosophie ; 2° d'avoir remplacé par une barbarie scientifique la fine culture littéraire d'autrefois. Les exemples de ce vandalisme philosophique et littéraire abondaient dans le joli réquisitoire d' Agathon ; « 11 n'existe plus un seul cours proprement philosophique. Il n'y a que des spécialités. A quoi s'occupe donc le personnel enseignant ? M. Durkheim, sociologue étroit, adversaire méprisant de toute philosophie, prêche une sorte de catéchisme social, M. Lévy-Bruhl étudie les sauvages, et M. Georges Dumas, les aliénés. M. Lalande dis-

1. L'Esprit de la nouvelle Sorbonne, par Agathon (Librairie du Mercure de France).

serte sur la méthode des sciences qu'il ignore. M. Delbos, historien excellent, est chargé d'enseigner la psychologie ; or, ce professeur a commencé son cours en expliquant pourquoi il ne ferait jamais de psychologie *. »

Les littérateurs, malgré eux, de la nouvelle Sorbonne ne sont pas moins comiques que les philosophes transformés en pédagogues et en sociologues. Ils appellent laboratoire de psychologie tout simplement une salle d'étude, ils ne prônent que la « technicité et l'érudition positive », et Agathon sait un candidat à qui son maître proposa d'étudier dans quel cas, « chez Plaute et chez Térence, les substantifs terminés en uni s'élident devant un dissyllabique commençant par une voyelle, et, dans quel cas ils ne s'élident point».

Sous ces thèses générales et en apparence impersonnelles, se cachaient mal ou se montraient, dans un inesthétique pêle-mêle, des questions aiguës.

Professeurs de la Sorbonne et primaires se coalisent contre le personnel de l'enseignement secondaire qui, à tort ou à raison, se plaint d^être victime. Les appétits démocratiques se manifestent sous forme à' équivalences, ce qui revient à dire que les politiciens reconnaissent au baccalauréat moderne (section D) et aux diplômes d'enseignement primaire les mêmes droits qu'au baccalauréat classique. En vertu du même principe, les cours d'enseignement supérieur s'ouvrent aux élèves sortis des écoles primaires. Une crise du français dont il s'agit de déterminer la gravité naît de toute cette confusion. Enfin, de graves sous-entendus anti-

1. Sur cette déviation de la Sorbonne d'avant-guerre, il serait utile de consulter l'Argent (suite) du très regretté Charles Péguy.

catholiques faussent toute la controverse. Réactionnaires dans leur essence, les études gréco-latines favorisent rinfluence de l'Église. Donc, supprimons les études gréco-latines.

Toutes ces idées s'enchevêtrent, désagréablement, dans la controverse soulevée par Agathon.

Il semble bien que les adversaires qui étaient en présence n\iient pas su, ou voulu, ou osé embrasser d'un coup d'œil d'ensemble le vaste et magnifique sujet qui s'offrait et s'offre encore à leur examen. Il y va de toute la culture traditionnelle et humaine, il y va même de toute la Révélation divine. Juifs et huguenots de Sorbonne n'ont qu'une sérieuse pensée commune : Extirper de l'àme française ce qu'elle a conservé de catholique. L'aimable et spirituel Agathon ne veut rien voir de ces choses^ et je dis que c'est une grande faiblesse.

Pareillement, il s'obstine à prétendre qu'il fait œuvre démocratique dans le même moment qu'il livre son bon combat pour la cause de l'aristocratie intellectuelle. Ou les mots n'ont pas de sens, ou l'Ecole normale, la Sorbonne et l'enseignement supérieur tels que les conçoit Agathon représentent une forme vivante d'aristocratie. Pourquoi nier une vérité aussi aveuglante ?

Dans son éloge des langues anciennes il fait preuve de timidité. Il faudrait avoir le courage de dire que le latin porte en lui toute culture essentielle : il transmet, il transmet seul, le flambeau vital. Chez ses écrivains se révèle un fini dont n'approchent pas les plus habiles ouvriers des temps modernes, et c'est pour ces deux principaux motifs qu'il est presque sacrilège de comparer les versions allemandes ou anglaises ou ita-

lionnes aux versions, vers, thèmes et discours latins d'autrefois.

Du côté des défenseurs de la nouvelle Sorbonne, à une médiocrité de pensée écœurante s'ajoute un ensemble de sentiments que je ne me permettrai pas d'appeler de la mauvaise foi, mais qui est à la mauvaise foi ce que le paralogisme était au sophisme. Qu'on ne se hâte pas de protester contre ces grands ou gros mots ; ils sont indispensables, ici.

Preuve. M. Couyba qui géra le commerce national est, ou était, paraît-il, le plus lettré de nos seigneurs et maîtres, les ministres. Ayant à justifier certains sujets de composition imposés aux aspirants bacheliers par la nouvelle Sorbonne, il prend l'offensive et il tire de l'histoire ancienne de l'Université un canevas de discours qu'il regarde comme indiciblement ridicule ; « sans remonter, dit-il, à plus d'un siècle (1808-1809), à une époque où furent donnés des sujets comme ceuxci : « Discours de David mourant à Salomon, — Ju- » das Macchabée exhortant les Juifs à reconstruire le » Temple... ».

Agathon ne répond rien sur ce point à^I. Couyba, et j'imagine que tous les universitaires, avec lui, s'avouent intérieurement vaincus par la force de cet argument ministériel. Des écoliers du xx" siècle ne composent pas le discours de David mourant à Salomon.

Renan ferait peut-être observer à ces Messieurs que, dans l'histoire générale du monde civilisé, l'histoire particulière du petit peuple hébreu a une importance capitale. Celui-là est un peu barbare qui méconnaît ou ignore le temple de Jérusalem et le Parthénon, David et Périclès. Cela étant, quel plus beau sujet de composition peut-on imaginer que ce discours de David

mourant à Salomon? Première partie : règne de David; deuxième partie: vues propiiétiques sur le règne de Salomon. Conclusion: beauté de l'histoire du peuple hébreu(Quelle Jérusalem nouvelle sort du fond du désert, brillante de clarté !). Aucune vie d'homme ne renferme des traits aussi nobles et aussi touchants que celle de David. La garde du troupeau, le combat contre Goliath, la jalousie de Saûl,la danse devant Tarche, la guerre contre Isboseth,répisode de Bethsabée-Nathan, rétablissement définitif du peuple hébreu, tout cela forme un ensemble délicieux que les souvenirs religieux et littéraires des jeunes candidats de 1808 devaient rendre facilement intelligible. Ils possédaient quelques bribes de psaumes (Meineiito Domine David, — Quemadmodum desiderat cervus fontes aquarum), ils avaient certainement lu Atkalie^ et ils savaient comment de David éteint un poète français avait hardiment rallumé le flambeau.

L'argameatation de M. le poète-ministre Gouyba prouve que les flots montants de la barbarie sont bien près d'avoir tout submergé en France.

La collaboration de MM. Faguet et Groiset donna comme une note de haut comique à la campagne que menèrent ces messieurs en faveur de la nouvelle Sorbonne. Entre autres sujets de controverse, il s'agissait de savoir si dans les lycées et collèges, et partant dans le reste du pays, sévit ou ne sévit pas la crise du français. M. Faguet accourt prendre la défense de son ami Groiset, de son ami Lanson,de son ami Durkheim et de plusieurs autres amis qu'on avait tout lieu de croire ses ennemis ; il accourt et il écrit dans la Revue des Deux Mondes les choses immenses que voici : « Donc la crise du français n'est pas une crise : c'est

une décadence, c'est une décadence définitive et sans retour, compensée par des progrès qui ont lieu dans un autre ordre de choses. On n'écrira plus le français, voilà tout. 11 ne sera plus écrit que par un certain nombre d'hommes très restreint, qui en auront le goût par un phénomène d'atavisme, et qui seront tympanisés par les petits journaux, comme grotesques.» Le malheureux mettait fin à son effroyable jeu de massacre par cette déclaration inattendue et plus qu'inattendue : « La philosophie et la méthodologie de la Sorbonne ne sont pas un danger national. »

Le soin de réparer tant de dégâts fut confié à l'Athénien M. Alfred Groiset, qui, pour aboutir à la même conclusion que son ami Faguet, commença par nier la crise du français. « A vrai dire, on pourrait se demander, d'abord, s'il est tout à fait certain qu'il existe une crise du français aussi grave qu'on le dit. C'est devenu, je le sais, une sorte de dogme... Si je ne craignais de tomber dans une hérésie trop forte, je dirais que j'ai quelques doutes sur la réalité même du fait qu'il s'agit d'expliquer. »

Ainsi s'en allaient en guerre, contre les ennemis de la Sorbonne, MM. Faguet et Groiset.

L'étrangeté de leur attitude ne détonne point trop dans l'ensemble de cette confuse bataille. Par leurs fines attaques, Agathon et Lucien éveillèrent l'attention publique sur un réel danger national ; ils ne parvinrent pas à exposer clairement les données du problème. Gette conquête de la Sorbonne par les juifs d'Allemagne, alliés à des francs-maçons sectaires comme Aulard et Seignobos, présente un caractère politique et religieux nettement marqué ; on n'a pas osé le dire. Elle est d'ailleurs le couronnement d'une

œuvre de laïcisation poursuivie depuis soixante ans, et que Lucien et Agathon regardent comme normale, sinon bienfaisante. Mais même dans les parties essentielles du problème, qu'ils eurent le courage de conserver, Agathon et Lucien ne surent pas mettre de Tordre. Où fallait-il chercher la cause principale du mal ? dans les programmes de 1902 ? dans le personnel de la Sorbonne? dans Taudace des primaires, ou dans un état d'esprit général hostile à la culture grécolatine ? Cet état d'esprit général nous le connaissons, nous, croyants, et nous le nommons sans hésiter : la haine de la Tradition catholique et française. Il s'affirme avec uns particulière clarté, en philosophie. Agathon et Lucien en comprennent si peu Tétendue et la profondeur, que toute leur ambition se borne à remplacer M. Durkheim... par M. Bergson.

En littérature, iVgathon et Lucien demandent timidement une place moins exiguë pour la dissertation française, au baccalauréat et dans les facultés. M. Groiset a beau jeu pour railler les effets littéraires de ce pensum. Ou vous voulez, Agathon, rétablir le latin, ou vous ne le voulez pas. Mais si vous vous décidez, quelque jour, à rattacher sérieusement les jeunes générations françaises à la littérature, à la civilisation, en un mot, à la langue latine, vous devez songer à autre chose qu'à augmenter, voire à doubler le coefficient de la dissertation française.

La clarté, l'ordre, la force, l'unité de vues et surtout l'audace manquent aux jolies satires d'Agathon.

Pratiquement, sa campagne a échoué. Je n'ignore pas que des hommes éminents encouragèrent ces vives attaques; il est infiniment probable que la plupart des professeurs de l'enseignement secondaire, s'ils en

avaient ou croyaient en avoir la liberté, se joindraient à notre sympathique Hellène, et le spectacle est sinon consolant, du moins curieux, de voir le Temps s'engager, après les Débats^ dans une apparence d'opposition au Gouvernement, pour la défense des études latines.

Mais toutes ces manifestations, d'ailleurs intéressantes, ne produisirent aucun effet appréciable. Contre Agathon on vit se dresser tous les représentants officiels de l'Université : M. Lavisse agressif et triomphant, M. Liard administratif, M. Groiset atticisant, M. Steeg onctueux et irréductible. 11 n'y a rien de changé dans l'Université de M. Durkheim ; à peine s'est-elle émue d'une piquante controverse de vacances.

Ne nous leurrons pas de vaines satisfactions littéraires : 1' le personnel de la nouvelle Sorbonne demeure intact à son poste de destruction, heureux de protéger contre les étudiants indigènes * les juifs de Pologne,

ou de , ou d'ailleurs, qui constituent la clientèle

politique de quelques professeurs politiciens; 2° il n'est pas question de changer le programme de 1902, ni d'abandonner la quadrifurcation ; nous sommes plus que jamais voués à la section D ; S*' l'état du latin et du grec est aussi précaire que possible.

Sans doute, la réforme de 1902 présente quelques avantages dont bénéficient les élèves de la section A (grec-latin). Ils savent un peu plus de grec que n'en savaient les précédentes générations ; ils font de bonnes ou d'assez bonnes versions latines, et, bien que le verbiage critique et l'histoiro littéraire des deuxder-

1. A Grenoble, la coloaie éLran^ère dos étudiaais se recrutait, dans une forte proportion, en Allemagne. Voir la Tribune de Genève du 1*-'' septembre 1916).

niers siècles absorbent un trop grand nombre de leurs heures de travail, ils peuvent deviner ou percevoir la crrandeur de Rome et s'élever, pour s y attacher, jusqu'à la tradition catholique latine, la seule colonne lumineuse qui dirige la misérable humanité dans sa marche difficile à travers la vie;

Non, la section A n'est pas Tidéal pédagogique dont rêve notre patriotisme, mais, sous la direction que nous subissons, il faut encore apprendre à s'en contenter. Reste à savoir comment ces jeunes dépositaires de la lourde pensée gréco-latine vont prospérer ou simplement vivre, dans la grande mêlée de notre temps. Etant distingués — disons le mot terrible — aristocrates, ils se verront en butte à d'implacables jalousies. Jusqu'à quel point auront-ils le droit de compter sur la bienveillance du Gouvernement? L'avenir de la section A ne laisse pas d'être inquiétant.

On a vu dans une séance mémorable du Sénat (juin 1911) les deux avocats de la nouvelle Sorbonne, MM. Ribot et Steeg *, se proclamer eux-mêmes grands admirateurs de la culture gréco-latine. Mais, après avoir relevé, plus qu'il ne convient, ses faibles-

1. M. Steeg a fait des aveux qu'il semble croire ingénieux et qui ne sont qu'ingénus : « Il paraît, messieurs, a-t-il dit au Sénat, il parait que le latin, langue d'Église, devait, à ce titre, être Tobjet des persécutions du ministre laïque de l'Instruction publique.

« Si ignorant qu'on le représente, si béotien qu'on le figure, le ministre de l'Instruction publique a tout de même entendu dire que le latin et le grec avaient précédé la constitution de l'Église ; il se rappelle même certaines pages d'un latin tragique, dans lesquelles Tacite décrit les fêtes néroniennes où les crucifiés flambaient, torches vivantes, illuminant la nuit; il se rappelle même certains passages d'un latin délicat, subtil, presque trop subtil, de Pline et de Suétone, où ces deux auteurs affirment leur dédain pour ce qu'ils appelaient la secte turbulente et sordide. »

ses vraies ou supposées, ils laissent entendre qu'on se passerait aisément de ses services. Le modéré M. Ribot et M. Steeg sont les exécuteurs plus

ou moins conscients d'un vaste plan religieux pédagogique et politique, qui implique, pour un avenir plus ou moins éloigné, la disparition des études grécolatines.

Voilà la profonde vérité.

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