FAUST, OU LE SURHOMME TEL QU'IL VOUDRAIT ÊTRE
Il s'incarne dans le docteur Goethe-Faust, il est à la fois le Tout-Homme, le diable et Dieu.
Il est superflu de démontrer,je pense, que le docteur Faust, Gœthe et Méphisto ne sont qu'un seul et même personnage d'essence allemande. Méphisto se muant en Phorkyas, pour attirer Hélène dans le château cimmérien, c'est Gœthe qui veut introduire la beauté grecque dans le cercle des littératures du Nord. Gœthe encore, Gœthe vieilli et sarcastique est cet examinateur infernal qui bafoue si outrageusement la fatuité des jeunes docteurs. Les querelles qui s'élèvent, quelquefois, entre Faust, Gœthe et Méphisto sont rapides et ressemblent assez à des querelles d'amoureux ; elles ajouteraient plutôt je ne sais quel attrait malsain à une louche intimité intellectuelle. En somme, Gœthe, Faust et Méphisto se comprennent, s'aimenl et surtout se complètent. Que dis-je? Ils ne sont qu'une seule et même entité, ils ne sont que le génie de Gœthe en trois personnes.
Existe-t-il une hiérarchie des éléments humano-surnaturels dont se compose ce génie?... Peut-être.
Dès les premières pages du drame, Faust-Gœthe est proclamé Surhomme : « Quelle misérable terreur te saisit, toi, Surhumain ? Où donc le sein qui se gon-
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flait jusqu'à s'élever au niveau des esprits? » Et Ton définit, sans tarder, le caractère propre du Surhomme : « Tu éveilles en moi (Terre), tu remues une résolution puissante de tendre toujours et sans cesse vers l'existence la plus haute. »
Le docteur Faust-Goethe semble ainsi reconnaître sa faiblesse et son infériorité provisoires, puisqu il veut s'élever au niveau des esprits, c'est-à-dire de Méphisto. Mais la complexité allemande ne se satisfait point de ces classifications trop nettes. Le Surhomme de Gœthe prétend s'assurer les avantages qui tiennent au métier même de Méphisto, à sa magie, à son machinisme, à son art de supprimer, s'il le veut, le temps et l'espace. Quant à la substance de l'être, il se considère, à tort ou à raison, comme étant supérieur à son diabolique associé. Au fait, il a plus d'audace, il est capable d'un plus grand enthousiasme, et, finalement, il fait du diable, son directeur de théâtre, son chef artificier, bref, son serviteur.
Et, après le diable, c'est le tour de Dieu lui-même. « Suis-je un dieu? » se demande Faust. A quoi Méphisto répond : « Je travaille sur le métier du temps et tisse le manteau vivant de la Divinité. » Formule digne de Teufelsdrœck, et dont les développements rempliront toutes les parties lyriques du drame. Du panthéisme, mais il n'y a que cela, dans les monologues de Faust !
Le Surhomme de Gœthe absorbe donc le diable et Dieu ; il est à la fois Méphisto et l'âme du grand Pan.
Dans cette âme terrestre, infernale et pseudo-céleste, l'élément satanique reste dominant *.
1. « Je me suis trop enflé, dit Faust à Méphisto; je n'appartiens qu'à ta famille. »
D'abord, le trio Gœthe-Faust-AIéphisto nourrit contre TKglise une haine plus qu'humaine. 11 bafoue le bon curé de ^larguerite qui, après tout, défend l'innocence de l'enfant contre les atteintes de l'Impur, il parle avec un accent voltairien de la crasse du monachisme, il a horreur de toutes les cérémonies de l'Eglise et même de la cloche dont les douces volées s'épandent sur la dune. Ce lui est un jeu de faire descendre Dieu le Fils du trône qu'il occupe à côté de Dieu le Père, jusque dans les bas-fonds des industries civiles ou militaires inventées par le germanisme :
« Il est écrit : Au commenQement était le Verbe. Dès ici, je m'arrête. Qai m'aidera à aller plus loin? Il m'est impossible de donner tant de valeur au Verbe ; je dois traduire autrement si l'esprit m'illumine. Il est écrit : Au commencement était l'esprit. Réfléchis bien à cette première ligne et ne laisse point ta plume se hâter. Est-ce bien l'esprit qui fait et ordonne tout? Il devrait y avoir : Au commencement était la force. Et cependant, en écrivant ceci, quelque chose me dit de ne m'y point tenir. L'esprit vient à mon aide; enfin je commence à voir clair, et j'écris avec confiance ; Au commencement était l'action. »
En rédigeant cette laborieuse méditation, Gœthe a cru embellir le texte évangélique ; il n'a fait que massacrer Aristote et saint Jean, mais il a bien défini l'activité commerciale et militaire de l'actuelle Allemagne.
L'incapacité d'aimer, l'habitude de haïr et de railler, un orgueil infini, une promptitude extraordinaire à commettre des crimes, l'absence absolue de remords, la dureté consciente et systématique s'alliant à une instinctive et foncière brutalité, un égoïsme parfait et, si j'ose dire, hermétique, telles sont bien les caracté-
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ristiques morales qui, chez TAllemand moderne, comme chez Faust et Méphisto, viennent compléter la haine de l'Église. Les deux sinistres compères souillent Marguerite, ils tuent sa mère, ils tuent son frère, ils tuent son entant et, de tout cela, ils n'ont pas un seul instant l'ombre d'un quelconque remords. Au contraire, ils ne songent qu'à commettre de nouveaux crimes, ils organisent de vastes massacres de victimes et, chose absolument effarante, à lu lin du drame, Tun d'eux vient réclamer une place confortable et glorieuse, dans ce ciel catholique qu'il avait cru anéantir. L'immense et olympien amalgame d'ëgoïsme et d'orgueil qu'est l'àme de Gœthe, n'apparaît nulle part avec une évidence plus cruelle, que dans cette insolente contradiction hégélienne.
Comme le catholicisme, la culture classique devient la conquête de Faust et de Méphisto. Ayant suffisamment péroré, chanté et commis de crimes sous des voûtes moyenâgeuses, ces deux gentilshommes se transportent en Grèce pour y affirmer leur supériorité cimmérienne (lisez allemande) sur la civilisation, représentée par Homère et Sophocle. (Il faut bien remarquer, en effet, qu'il n'est pas question de Rome, que nombre d'Allemands évitent avec soin, comme Méphisto évite les croix). Il est vrai qu'ils se sentent fort dépaysés dans cette sereine et limpide atmosphère de l'Hellade. Mais, en bons citoyens qu'ils sont de l'Allemagne et de l'enfer, ils triomphent de tous les obstacles. Par Faust et Méphisto, les Allemands conquièrent une partie, disons bien, une partie de la culture grecque : ils deviennent, quelque trois mille ans après le bellâtre Paris, les ravisseurs d'Hélène.
Oui, cette seconde partie de Faust, où revit, encore
souriante, l'Hélène des portes Scées, est un assez joli pastiche de deux ou trois tragédies grecques. Mais, sans parler du manque de tact et des lourdes insolences germaniques qui déparent le drame et surtout ses alentours, il est évident que cette belle et sensuelle et incorrigible Hélène représente le côté inférieur de la culture grecque, soit, le paganisme allié ou serviteur de Tenfer et irréductible ennemi de l'Église catholique. Combien plus pure est l'Antigone de Sophocle, par exemple, combien plus religieuse et plus éloignée de la mythologie païenne, combien plus illuminée des rayons de la Révélation primitive, combien plus près d'être chrétienne ! Goethe n'a pas à se détourner de cette sévère beauté de la religion grecque, puisque, en fait, il ne l'a jamais admirée, ni même comprise, et, bien vite, ses penchants le précipitent plus bas encore que le niveau moral d'Hélène, dans la plus hideuse région des monstres infernaux, Lamies, Kabires, Empuses, Sirènes, Arimases, Harpies, Imses, Fourmis colossales.
Mais où se révèle avec le plus de force Tamour de Gœthe pour la laideur et le mal, c'est dans la création du personnage de Phorkyas ; Phorkyas est le pseudonyme grec et Tavatar de Méphisto ; « Elles (les Phorkyades) sont pires que les Mandragores. Estil possible qu'on trouve la moindre laideur au péché, dès qu'on a vu ce triple monstre ? Nous ne les souffririons pas sur le seuil du plus épouvantable de nos enfers. Elles se remuent... Elles gringottent en sifflant, chauves-souris, vampires. La vision (l'une des Phorkyades) se dresse et, me fermant le chemin d'une main décharnée, l'œil creux, terne et sanglant, qui trouble la vue et l'esprit... »
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Au moral, c'est bien pire. Phorkyas joue le rôle et parle à peu près constamment le langage de certain personnage... qu'il m'est interdit de nommer.
Voilà donc le terme de cette grandiose évolution du génie germanique. Sorti de Tenfer, il retourne à l'enfer, après avoir exercé des ravages sur toutes les terres catholiques et classiques.
Restent, il est vrai, ces suaves ParalipoinmeSy où l'on voit ce vieux scélérat de Faust venir s'abriter sous le manteau bleu de la Vierge Marie, pour y chanter, en compagnie des vierges et des anges, les gloires de rimmaculée Conception. Je sais bien que les Allemands et leurs admirateurs ne seront point embarrassés pour si peu : ils parleront de transcendante synthèse et de conciliation ultra-savante des contraires. Dans lea Contemplation^^ le burgrave Hugo fit s'embrasser Bélial et Jésus.
Eh bien ! non, non. Ayons le courage de reconnaître, dansxîe dernier tour de Gœthe^ une magnifique manifestation de la trop pratique rouerie allemande, et de l'effroyable inconscience allemande. Dès la première page de Faust ^ Méphisto daigne nous révéler l'ultime secret de sa diplomatie... « De temps en temps, dit-il, j'ai plaisir à voir le vieux Père (Dieu), et je me garde bien de rompre avec lui. Un si grand seigneur parler si humainement avec le diable, c'est très beau. » Ainsi procédera Guillaume II. Il flattera, tour à tour, ou à la fois, la Vierge de Tchestakova et le Sultan rouge, bourreau des Arméniens, Luther et le Pape, la philosophie de l'autorité et la doctrine de la Révolution. La fatuité égoïste de Gœthe est si dense et si honteusement cynique, qu'il trouve tout naturel d'accaparer Jésus-Christ et Bélial, la Vierge Marie et Tim-
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monde Phorkyas. Sans avoir demandé pardon à quiconque, sans avoir subi la moindre épreuve de purification, le satanique Faust vient se mêler au chœur des anges, et non seulement il n'en est pas surpris, mais c'est notre surprise à nous qui le scandalise. Voyons bien, ici, touchons et mesurons le satanisme orgueilleux dont est faite la personnalité de Gœthe. A nous le faire comprendre, l'Allemagne de 1914-16 s'applique, en ce moment, avec une méthodique violence. Elle a mieux que les cornes classiques de Méphisto, que son pied de cheval et que ses danses macabres sur le sommet du Brocken, en compagnie des impudiques sorcières. Voici l'écroulement des cathédrales, voici les zeppelins massacrant des femmes et des enfants, "soici la plongée sinistre des U monstrueux, voici les gaz asphyxiants.
Tout cela est dans le génie de Gœthe. Ecoutez le hurlement de guerre de la soldatesque impériale qui s'agite dans Faust : « Si quelqu'un, dit le jeune Raufebold, me regarde dans le blanc des yeux. [Ecoutez, ô Belges, attention î], je lui lance mon poing dans la gueule, et le lâche qui veut fuir, je l'empoigne par ses cheveux de derrière. » Les gaz asphyxiants sont connus du chimiste Méphisto, interprète de Gœthe. « Je veux suffoquer de gaz, dit-il, les sens du geôlier.» « Les esprits, remarque Faust, agissent en silence, dans le labyrinthe des gouffres, dans le noble gaz des riches vapeurs métalliques. »
Par bonheur, Gœthe est le plus classique et le moins germaniste des grands Allemands, du moins quelques écrivains gaulois s'attardent-ils à l'affirmer. Trêve à ces billevesées sanglantes ! L'anarchie sacrilège de Luther, l'impérialisme de Fichte, l'apothéose du plus