‹ La culture latine --Chapitre 34 sur 45 · AuÉLARD. Iiitrodiiciion h la théologie, citée par Mattes · texte numérisé non relu

AuÉLARD. Iiitrodiiciion h la théologie, citée par Mattes

vre de trop près eût été fort dangereux pour les philosophes de son temps. Ensuite, les points de contact entre la morale, le patriotisme historique et la théologie d'une part, et les sciences physiques d'autre part, ne sont peut-être pas aussi nombreux qu'on Ta cru, durant tout le xix* siècle.

Sur ces deux questions du reste, ce n'est pas un volume qu'il y aurait lieu d'écrire, c'est toute une littérature qu'il faudrait éditer. Je laisse ce soin à de plus compétents que moi. On ne me demande sans doute, ici, que de rapporter les principales affirmations de M. Eucken, en protestant brièvement contre ce qu'elles peuvent contenir de trop choquant et de contestable.

Ni les systèmes modernes proprement philosophiques, ni les grands courants d'opinion ne trouvent grâce aux yeux de MM. Eucken et Boutroux. Ce dernier prononce contre le naturisme un réquisitoire élégant et fort qu'il serait utile de répandre parmi les primaires, et aussi parmi les professionnels de la conférence. Nous avait-on assez fatigués, depuis cinquante ans, fatigués et terrorisés avec l'omnipotence et l'infaillibilité de la Science-Dieu, de la Science-Panacée et des méthodes scientifiques déclarées seules valables désormais ! M. Boutroux écrit : « Naguère fasciné, et par la clarté et l'utilité de la science, et dominé par elle, l'esprit humain tend aujourd'hui à se ressouvenir qu'il est essentiellement vie, action, effort vers le mieux, et à réintégrer la science dans cette vie intérieure dont, en réalité, elle procède.

» C'est dire qu'il veut franchir le pur naturalisme, et tout en s'appuyant sur la nature, chercher des fins qui la dépassent. »

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Que quelques arrière-pensées peu catholiques se cachent dans ces explications sournoisement pragmatiques et anti-intellectuelles, ce n'est gas impossible, mais il y a plaisir à voir ainsi s'écrouler l'Idole, l'Idole, c'est-à-dire, la superstition scientifique.

L'intellectualisme a son tour. On lui reproche amèrement sa paresse, ses tendances au découragement, son trop faible amour du progrès, son impuissance à contenir la vérité, que sais-je encore ? L'art et la religion sont accusés de vivre dans des tours d'ivoire. Pour être plus ou moins fondé, le reproche ne vous surprend pas, ni moi non plus. Mais voilà que M. Eucken ose s'attaquer à MM. les Sociaux, personnages de haute importance, jusqu'à cette heure, universellement et incessamment loués. « Le mouvement social engendre sa conception particulière du monde. »

Toutes ces questions, et d'autres qui sont fort intéressantes, on le reconnaît, n'ont une importance capitale qu'aux yeux des spécialistes, c'est-à-dire des penseurs voués par profession « au philosophique pur » i.

1. Quelques-unes, cependant, sont de nature à passionner même ceux du dehors. Exemple, révolution dont usent et abusent tant de journalistes, de conférenciers, et même de prédicateurs. « Enivrée de ridée d'une évolution, dit M. Eucken, de l'idée d'un progrès à l'infini, d'une illimitée amélioration de toutes choses, elle n'éprouve pas le besoin d'y mettre plus de précision. Nombre de gens s'enthousiasment aujourd'hui pour l'évolution, sans se soucier ie moins du monde de savoir ce qu'elle est et comment elle opère, d'où elle vient et où elle tend. Plus l'idée est vague, plus la chose semble certaine et, plus aussi, l'enthousiasme est sommaire...

» Une pensée plus calme et plus critique détruira maint élément de cette foi au progrès, fera apparaître des facteurs antagonistes, montrera qu'une bonne part de ce que cette foi élevait au rang d'une foi durable n'est qu'un phénomène transitoire. C'est ainsi que, par exemple, la doctrine d'un continuel accroissement de l'idée de population... » M. Eucken oppose ici la théorie de Malthus à celle de Montesquieu et il conclut : « Ceci force inévitable-

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Il en est autrement du spécial et dernier chapitre que M. Eucken a consacré au Problème de la Religio'i,

D'abord, il définit les deux termes : immanent et transcendant^ qu'il distingue avec soin de transcendantal. Est-ce pour prêcher les théories qui font l'orgueil de nos modernistes, sinon les plus doctes, du moins les plus prétentieux et les plus obscurs ? Ah ! que non pas ! De toute façon, à tous les points de vue et avec une vivacité quelque peu surprenante, M. Eucken condamne l'immanence. « La conduite immanente, dit-il, la conception immanente du monde n'ont nullement pour habitude de puiser dans l'expérience pure, elles l'idéalisent sans s'en apercevoir, elles y mêlent quelque chose qui fait partie d'une conception toute différente... un panthéisme apocryphe et mauvais. Ce panthéisme mauvais apparaît dans une philosophie moniste de la nature... dans une philosophie de l'histoire qui fait engendrer la raison par de simples mouvements des masses. »

Espérons que les progressistes — qu'ils soient catholiques ou libres penseurs — nous laisseront désormais un peu tranquilles avec leur immanence.

M. Eucken aborde maintenant par le grand côté une grande question. La religion appartient-elle toujours à l'essence même de la vie moderne, ou bien est-elle tombée au rang des choses accessoires ?

Première réponse de M. Eucken : « Le divin... finit par disparaître complètement ou par reculer dans un

ment à se demander si cette hypothèse (de la théorie du progrès appliquée à la population), au lieu d'avoir une valeur permanente, ne s'appliquerait pas à des étals particuliers de civilisation. »

On voit que les commandements bibliques ont peu de valeur, aux yeux de M. Eucken.

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inaccessible lointain; ainsi la religion est tombée, pour l'homme moderne, de puissance dominante qu'elle était autrefois, au rang de simple illusion, et le monde immédiat a attiré à lai, de plus en plus exclusivement, toute notre réflexion et toute notre pensée... L'ancienne forme de religion entra d'abord en un violent conflit avec le sentiment que l'humanité avait de la vie. » (M. Eucken dira un peu plus loin, avec la joie de vivre.)

Deuxième réponse : « ... Nous assistons manifestement aujourd'hui, en dépit des attaques passionnées dont la religion est l'objet, à un réveil du problème religieux, bien que la négation fasse dans les masses des progrès sans cesse croissants... Jadis, la religion était plutôt un enjolivement de la vie... aujourd'hui, elle a passé au centre de la vie ', divisant les hommes jusqu'à en faire d'irréconciliables adversaires, sintroduisant dans toutes les ajfaires... »

N'allons pas perdre notre temps à souligner la violente contradiction qui éclate entre les deux réponses. 11 est une façon très connue, si connue qu'elle est devenue classique, de résoudre Tantinomie en une affirmation hautement religieuse, disent avec onction tous ces Messieurs. Et, en effet, il se contentent d'opposer l'Eglise catholique mourante à la religion éternelle dont ils se déclarent, eux, les interprètes autorisés. Mais il leur arrive de commettre des distractions. Par exemple : M. Eucken donne comme preuve de la réalité du récent réveil religieux, les haines plus que profondes et mortelles, les haines en quelque sorte

1. Quelques lignes plus haut, M. Eucken constatait, au contraire, que la religion se voyait reléguée à la périphérie, dans une tour d'ivoire.

infinies qu'il déchaîne parmi nos contemporains. Mais est-ce que les religions autres que le catholicisme, et surtout les prétendues religions purement intellectuelles, comme celle que M. Eucken médite de fonder, se mangent vraiment entre elles ? Il n^y a qu'une religion qui ait le privilège de s'attirer la haine universelle (quare fremuerunt r/entes?), et c^est la religion catholique, à laquelle M. Eucken est contraint de faire des emprunts, alors même qu'il croit présenter au monde un idéalisme inédit.

Le protestantisme — qui le croirait ? — ne compte pas pour M. Rudolph Eucken, d'Iéna.« Nous trouvons dans le protestantisme trop de faiblesse et de connivence, trop de craintive révérence à Tégard de la civilisation moderne, comme si cette dernière était, dans son ensemble, une vérité parfaite, comme si elle n'était pas elle-même pleine de graves problèmes ; on recule devant toute négation énergique, comme si une affirmation d'où ne sort pas une négation avait quelque valeur; on tient sa propre cause en trop médiocre estime et, naturellement, on ne fait aucun progrès. »

Il me semble que voilà la diplomatie et la pauvreté religieuse du protestantisme assez proprement dévoilées. Pourquoi ces quelques lignes ne sont-elles pas reproduites dans nos journaux, nos revues, et même nos anthologies catholiques? Elles expriment une vérité profonde. Le protestantisme ne conserve quelques restes de pouvoir politique et de richesse, qu'en abandonnant successivement à la libre pensée toutes ses positions religieuses.

Nos catholiques modernisants ou modernistes méritent, dans une large mesure, les reproches que M. Eucken adresse au protestantisme. Eux aussi, ils

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ont trop de faiblesse et de connivence, trop de craintive révérence à Tégard de la civilisation moderne (vous pourriez lire : de la révolution) ; eux aussi, ils reculent devant toute affirmation énergique et paraissent tenir leur propre cause en médiocre estime. Se doutent-ils des sentiments très nets que leur habileté politique inspire à des hommes comme M. Eucken ?

Ayant écarté le protestantisme et sans doute les autres formes de religion positive, Tauteur des Grands Courants de la pensée contemporaine ne voit donc plus en face de lui que TEglise catholique. Il lui dit, sans aménité, non pas: Se soumettre ou se démettre, mais : Se transformer ou mourir. « 11 faut que la religion ne comprenne pas, ne traite pas le problème moral, d'après Tétroitesse de l'impression immédiate... il faut surtout que la religion réfléchisse sur son essence propre et s'y retranche solidement... Il est donc d'une urgente nécessité que la religion soit énergiquement revisée... et que tout ce qu'il y a en elle de mort ou de vermoulu soit éliminé... »

Au temps de son service militaire, M. le professeur dléna fut certainement caporal dans les armées de S. M. le roi de Prusse, et il y parait encore.

Personne ne tiendra compte de ces sommations puériles autant que violentes, mais on pourrait, sinon discuter, au moins essayer de comprendre quelquesuns des conseils, curieux à plus d'un titre, dont il honore les apologistes.

« ... Mais cette entente entre le christianisme et notre époque n'est pas aussi facile qu'elle le paraît à beaucoup d'esprits. Pour cela, il est indispensable que le grand changement des temps, avec tout ce

qu'il renferme de nécessités internes, soit pleinement reconnu et apprécié. C'est ce que ne fait pas l'apologétique ordinaire. Au lieu de prendre la question dans son ensemble, elle s'arrête à des points isolés, sans pénétrer dans ceux qui se trouvent à côté et qu'elle traite uniquement du dehors ; elle opère sur de simples possibilités, en montrant que le mouvement moderne laisse encore ouvertes certaines voies qui, avec de la bonne volonté, sont compatibles avec les croyances de l'Église ; elle tombe ainsi de plus en plus dans l'artificiel, et elle s'expose même au danger d'un manque intérieur de vérité ; on songe, ici, au mot de Hume parlant de la vanité d'une entreprise qui voudrait boucher avec de la paille les brèches faites dans une digue par l'Océan. Jamais la religion n'arrivera, en procédant ainsi, à reconquérir la situation qu'elle veut occuper dans l'ensemble de la vie. Jamais elle n'acquerra ainsi la noble simplicité, l'intimité de l'âme, la jouissance assurée de persuasion qui lui sont indispensables pour s'acquitter de sa tâche. On ne peut méconnaître que la religion ne devienne actuel tement incertaine... »

M. Eucken nous a expliqué plus haut ce qu'il faut entendre par ces mots sacrés : le grand changement des temps II n'admet pas que les hommes modernes se laissent hypnotiser sur la question du salut moral, de l'affranchissement intérieur, de la rénovation intérieure, de tout ce qui constitue \e fond du christianisme. Ne nous occupons plus tant de nous-mêmes, mais que toute notre attention se concentre sur nos rapports avec l'univers et sur l'univers lui-même. Que plus rien de mesquinement humain ne subsiste en nous^ et que notre âme plane, tranquille et bienheu-

reuse, dans le pur éther de Tunivers. Ainsi le veulent la Loi et les Prophètes de la religion future.

Fort bien, mais comment M. Eucken a-t-il pu croire un seul instant, que TEglise accepterait cette base de discussion ?

Ce qu'il dit de la subtilité de nos apologistes manque de clarté. Quels sont ces points isolés que nos théologiens traitent du dehors ? Mystère et phraséologie philosophique. Il apparaît, toutefois, que M. Eucken s'exagère Timportance et même les ambitions de Tapologétique. Certes, il est bon, il est utile, il est nécessaire que des spécialistes réfutent les objections de l'adversaire et renversent ses essais de construction. Mais comme un peuple fort compte toujours plus sur le courage de ses soldats que sur la solidité de ses forteresses, ainsi l'Eglise attache à l'affirmation positive ou à la définition de sa foi et aux développements de sa vie religieuse, une importance plus grande qu'aux travaux de défensive ou d'offensive créés par ses apologistes.

Après tant d'autres, M. Eucken a donc cru devoir se poser en fossoyeur de l'immortalité, je veux dire, de la civilisation chrétienne. On peut négliger ses avertissements et prophéties. Mais il faut retenir la grave constatation qui a, je ne sais comment, échappé à son patriotisme. Sous l'hégémonie allemande, qui s'affirmait si triomphalement, le monde ne fut pas dirigé vers le bien, le nionde fut livré à une noire anarchie.

Il serait très malheureux qu'on négligeât de faire à cette constatation le sort qu'elle mérite \

1. M. Boutroux, qui paraphrasait naguère M. Eucken, le juge, aujourd'hui ; on a le droit de penser que cette conversion est un peu tardive et insuffisante. (V. la Préface des Grands Courants de la pensée contemporaine.)

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