QUINTESSENCE DE « SENTIMENTS ROMAINS», ' OU LE SURHOMME FRANÇAIS
Comment ils furent exprimés par un Français : beauté et grandeur surhumaine du jeune Horace. Il est fondateur de Rome, ou plutôt il est Romain, le plus Romain peut-être des héros que nous révélèrent d'un même effort l'histoire et la poésie.
Corneille commit la faute impardonnable de transformer la scène française en chaire d^histoire romaine; c'est entendu. Un spectateur vient au théâtre pour se , récréer, non pour s'instruire, ni surtout pour philosopher.
Mais des lecteurs peuvent se rencontrer, aujourd'hui, qui, las infiniment d'entendre des histoires d'amour, s'éprennent d'une belle passion pour Fidée de force, par exemple, ou pour les substantiels raisonnements politiques, et partant pour tout ce qui intéresse le vie romaine. A ceux-là, il ne faudrait po^nt
trop parler de la décadence cornélienne. Le grand et noble poète s'est donné tout entier à Rome, et il en a si bien compris, aimé et chanté les grandeurs, qu'il est devenu citoyen et historien romain, au-dessous de saint Paul, à côté de Tite-Live.
Ce faisant, a-t-il abdiqué ses droits et titre de citoyen français ? Nullement. Comme le Louvre et Versailles rendent un hommage digne d'elle à la culture gréco-latine, ainsi toute la grande France du xvir siècle n'était qu'une continuation, ou si l'on veut, un magnifique fragment de Rome éternelle. Parmi tous ces grands hommes, pompéiens ardents et qui écrivaient latin, Corneille remplit le rôle de chef de chœur. Il dirait volontiers, comme son Sertorius :
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.
Corneille s'était si bien pénétré de l'esprit romain qu'il pouvait interpréter, avec exactitude à la fois et dignité, les sentiments de tous les grands personnages de la République et de l'Empire ; il a prêté de magnifiques discours aux rois et aux empereurs, aux ambassadeurs et aux généraux, aux chrétiens et aux païens, aux martyrs et aux persécuteurs, à Auguste et à Cornélie. Lui qui était pompéien, il a su trouver des formules que César n'eût point reniées.
César à Cornélie :
Je vous laisse à vous-même et vous quitte un moment. Choisissez-lui, Lépide, un digne appartement, Et qu'on l'honore ici, mais en dame romaine, C'est-à-dire, un peu mieux qu'on n'honore la reine. Commandez, et chacun aura soin d'obéir.
âoO LA CULTURE LATINE
... Pour faire dire encore aux peuples pleins d'effroi Que venir, voir et vaincre est même chose en moi.
César à Gléopâtre :
Ne vous donnez sur moi qu'un pouvoir légitime Et ne me rendez point complice de leur crime. C'est beaucoup que, pour vous, j'ose épargner le roi...
Cependant, bien des misères humaiqes, trqp humaines, déparent ce César cornélien. Pour avoir, dans toute sa pureté, l'esprit de Rome, il faut remonter aux sources de son histoire héroïque. Méditons charcune des paroles que Corneille, jeune encore, attribue au jeune Horace : elles renferment non pas seulement des « sentiments romains », mais leur quintessence.
Le jeune Horace ne jouit pas d'une universelle sympathie. Critiques, candidats au baccalauréat et mondains frottés de littérature classique lui préfèrent Guriace. Au fait, les répliques triomphantes de TAlbain lui assurent une sensible supériorité sur le Romain, devant un public sentimental, épris d'éloquence. Quand le jeune Horace s'écrie :
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus,
un murmure d'horreur circule dans tous les rangs. Mais dès que Curiace répond par son fameux :
Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue.
des applaudissements éclatent qui ressemblent à un acte de justice et de réparation. L'humanité est vengée. Un vieux huguenot avait écrit ^ur la porte de sa villa :
Je rends grâces au ciel de n'être pas Romain Pour conserver encor quelque chose d'humain.
L'excellent homme se donnait ainsi le Rouble plaisir de constater sa propre supériorité morale sur les papistes, et d'exprimer hautement les sentiments intimes qu'il nourrissait contre Rome. Sans doute avaitil oublié le beau vers qui précède et explique son cher distique. Corneille-Curiace avait dit, en effet ;
Et si Rome demande une vertu plus haute, Je rends grâces au ciel de n'être pas Romain Pour conserver encor quelque chose d'humain.
Ainsi reconstituée, la pensée de. Corneille-Curiace est un hommage assez explicite à ce qu'il y a de plus qu'humain, de surhumain dans Rome (vertu plus haute, humaniores littera^).
La popularité du vieil Horace est plus grande encore que celle de Curiace. Cette haute ligure du vieillard domine la tragédie ; elle force toutes les sympathies même les plus raisonnées, les plus délicates et les plus doctes. Vivante, elle est en même temps d'une pureté de lignes irréprochable; elle exprime, avec une perfection absolue, toutes les qualités d'une àme à la fois profonde et expansive, patriotique et sacerdotale, romaine et humaine. Que monte donc, éternellement, vers le sublime vieillard, l'hymne des nobles et justes louanges 1
Le jeune Horace a le double privilège de faire déraisonner la critique et de déconcerter le bon sens populaire, lequel voit juste, il est vrai, mais manque, le plus souvent, d'information et ne sait pas aller au fond des choses. Se souvient-on de ce qu'imprimait la critique, il y a quelque vingt ou trente ans ? Sarcey qui,
2oi^ LA CULTURE LATINE
même après sa mort, trouve moyen d'infecter la France de l'écœurante littérature des Annales^ Sarcey avait fait du jeune Horace un des vieux pompiers de Béranger. Gomme ceux-ci, avant de commencer la manœuvre, allaient embrasser leurs femmes et leurs filles, ainsi le jeune vainqueur des Guriaces, transformé en héros d'opéra bouffe, s'offrait béatement à l'admiration de sa sœur désespérée : « Hé quoi ! l'on n'embrasse pas son petit Horace ? » Jules Lemaître, en ce temps-là, trouvait plaisantes ces laides inventions de Sarcey.
Sans en venir à cet excès d'individualisme, la plupart des critiques croient devoir plaider, en faveur du jeune Horace, les circonstances atténuantes, et ils soulèvent toutes sortes de polémiques. Faut-il dire Horace, tragédie, ou les Horaces ? Gomme si Gorneille avait jamais témoigné dans cette petite affaire littéraire, de la moindre hésitation ! Il écrit toujours, non pas le jeune Horace, ni le vieil Horace, ni les Horaces, mais Horace, et nous savons bien de qui il parle. Il parle de son protagoniste à lui, du vainqueur des Guriaces, sauveur de Rome, type achevé du plus haut, du plus pur, du plus difficile patriotisme.
Soit, répondent les critiques, mais l'exécution, chez le génial bonhomme, n'a pas répondu à sa pensée haute. La physionomie du jeune Horace devenu le meurtrier de Gamille, perdait de sa beauté, en même temps que «on cas psychologique n'offrait plus d'intérêt. Avant le crime, nous avions quelque peine à comprendre la vertu farouche de l'intransigeant héros. Après, nous serions tentés de le trouver franchement antipathique. Par bonheur, nous avons l'esprit très large, et c'est pourquoi nous dépensons des trésors d'ingéniosité à
défendre Corneille, en excusant les défaillances de son génie.
Permission devrait être donnée à quelques Français, de défendre une opinion un peu difTérente. A Dieu ne plaise qu'il soit ici question de mettre, même légèrement, en doute, la sublime beauté du vieil Horace. Plus vivant et plus vrai que bien des personnages historiques, ce grand homme est de ceux qui honorent et font aimer une humanité qui n'est pas toujours fort reluisante. 11 peut aiTronter la comparaison avec les plus fiers héros d'Eschyle, de Sophocle et de Shakespeare.
J'ose penser toutefois, et dire à mes risques et périls, que le jeune Horace l'emporte sur son père, comme la pleine vie sur la vieillesse, comme l'action sur l'éloquence. Puis je espérer qu'ayant reçu mon affirmation, on voudra bien écouter, sans trop me frapper, les preuves sur quoi je Tappuie.
A qui Técoute et l'observe un peu longuement, Horace apparaît, non pas seulement digne d'admiration, mais charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi, j'entends tous les cœurs virils. Les auteurs de manuels disent volontiers de lui qu'il est orgueilleux, )7iiles gloriosKS, et ils croient justiQer suffisamment leur opinion en citant une tirade :
Le sort qui de rhonneur nous ouvre la barrière
OlFre à notre constance une illustre matière.
Il épuise sa force à former un malheur,
Pour mieux se mesurer avec notre valeur ;
Et comme il voit en nous des âmes peu communes,
Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes.
Combattre un ennemi pour le salut de tous
Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups,
D'une simple vertu c'est Teiret ordinaire...
Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime, S'attacher au combat contre un autre soi-même, Une telle vertu n'appartenait qu'à nous
Que cette barrière qui, dans un certain nombre de chansons plus ou moins nationales, s'ouvre avec fracas pour rimer, semble-t-il, avec carrière, soit un peu désuète, on ne le nie pas. Mais le morceau, dans son ensemble est fort beau ; il est fait de raisonnements précis qui expliquent un cas unique dans l'histoire du monde, le cas Horace-Guriace. Ne parlez pas d'emphase, car il n'y a pas d'emphase ici, il n'y a que l'expression d'une réalité haute. Horace ne se vante même pas, il décrit son idéal héroïque et il constate que cet idéal se réalise dans sa famille et sa personne. Luimême, il se considérait^ sincèrement, comme indigne d'un tel honneur:
Mille de ses enfants (de Rome), beaucoup plus dignes d'elle, Pouvaient bien mieux que nous soutenir sa querelle; Mais, quoique ce combat me promette un cercueil, La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil. Mon esprit en conçoit une mâle assurance. J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance. Rome a cru trop de moi.....
— Mais Horace parle et agit en homme qui n'a point de cœur; il est antichrétien:
Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, J'accepte aveuglément cette gloire avec joie ; Celle de recevoir de tels commandements, Doit étouffer en nous tous autres sentiments. Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère.
En entendant ces fortes paroles, les hommes et les
femmes du xx" siècle ont quelque peine à retenir un cri d'horreur. C'est qu'ils furent touchés par le romantisme, et aussi, qu'ils se font de la religion un concept médiocre. Horace, en déunitive, agit comme Abraham, lequel était résolu à immoler son propre fils. Tous les jours, au moment le plus solennel de la messe, les prêtres catholiques penchés sur l'autel commémorent ce sacrifice, sacrificiinn patriarchœ nostri Abrahœ, prophéti(jue image du sacrifice du Calvaire. Une sainte Chantai le renouvellera plus tard, en marchant sur le corps de son fils. Immoler à Dieu des êtres aimés et s'immoler soi-même est un des éléments constants, essentiels de la vie chrétienne. Les panégyristes modernes de la charité ont égaré l'opinion générale sur ce point, même dans certains milieux catholiques. La religion chrétienne ne se ramène pas à une phraséologie doucereuse ; elle se résume dans le drame du Calvaire, qui se continue et s'achève à travers les siècles. Celui-là est vraiment le disciple de Jésus-Christ qui, pour le suivre, abandonne ou prend en haine ses frères ou ses sœurs, ou son père ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants. Et réciproquement, les chrétiens doivent s'attendre à être livrés aux magistrats par leurs pères, leurs mères, leurs frères.
Je ne prétends pas que les sévères préceptes évangéliques et les farouches propos d'Horace soient identiques, mais comme on perçoit aisément une étroite et profonde parenté d'âme, entre le jeune héros et les grands martyrs fondateurs de l'Eglise catholique romamel Ressuscité au temps des empereurs, et renseigné sur le royaume éternel qui doit remplacer la République romaine, Horace s'appellera Sébastien, ou Pancrace, ou Laurent.
Déjà contraints de faire violence à leur sensibilité plus ou moins romantique pour comprendre « les sentiments romains » d'Horace guerrier, les lecteurs du XIX® et du xx" siècle se laissent déconcerter, se scandalisent ou se révoltent en présence d'Horace justicier. Hé quoi, il tue une femme, sa sœur, la fiancée du grand et beau Curiace, offensée mortellement dans son noble amour et réduite au plus légitime désespoir ? Nos lecteurs modernes y voient rouge à leur tour, et je crois bien que s'ils avaient sous la main une bonne épée, ils en frapperaient le farouche héros, n se contentent de penser et de dire comme Camille :
Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien. Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes, Qui veux que, dans sa mort, je trouve encor des charmes Et que, jusques au ciel élevant tes exploits. Moi-même je le tue, une seconde fois î Puissé-je...
Voir... tes lauriers en poudre, Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!
Obéir à des impulsions si individualistes n'est peutêtre pas se ranger parmi les disciples de M. Gustave Hervé, première manière, mais c'est s'engager dans une voie dangereuse et préparer de subites trahisons. Un moment arrive toujours, dans la vie d'un peuple, où les hommes les plus pacifiques et les plus attachés à leur foyer doivent choisir, brusquement, entre un acte de lâcheté et un sacrifice effroyable. La préparation à ce choix est mauvaise, qui consiste à Icdsser chanter dans sa mémoire les imprécations de Camille,
alors qu'on a oublié ou qu'on ignore les répliques d'Horace.
Camille a-t-elle commis un crime?
« Non, répondront, en chœur, libéraux et romantiques. Une jeune fille à qui ron vient d^apprendre la mort de son fiancé a droit à toutes les explosions oratoires. Nous exécrerions et nous mépriserions Camille, si elle se révélait autre qu'elle n'est. Mais quand son frère, soudard ivre de sang-, exige qu'elle se réjouisse de la mort de Curiace, elle venge Thumanité, vraiment, en proférant des imprécations qui méritent d'être éternelles. Non, Camille n^'a commis aucun crime. »
Ce n'est pas Tavis du vieil Horace :
Aimer nos ennemis avec idolâtrie, De rage en leur trépas, maudire la patrie, Souhaiter à l'Etat un malheur infini, C'est ce qu'on nomme crime...
11 ne faudrait point se hâter de dire que le vieil Horace exprime ici une opinion périmée. Les bons juges, je veux dire les juges les plus modernes de la troisième République, firent expier à M. Gustave Kervé ses blasphèmes contre la patrie ; ils le condamnèrent à des mois ou à des années de prison. Il est vrai que rinfortunée Camille méritait largement, très largement les circonstances atténuantes il est vrai encore qu'elle apparaît, et ce, pour plusieurs raisons, digne de commisération et de sympathie. Mais là n'est point le sujet de la controverse. Il s'agit de savoir si le blasphème public et persistant contre la patrie est, oui ou non, un crime.
Valère, qui est l'avocat du patriotisme tempéré et
Delfour. Culture. 17
humanitaire, n'ose pas aborder de front la question redoutable :
,.. Il est peu de Romains que le parti contraire N'intéresse, en la mort d un gendre ou d'un beau-frère, Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs, Dans le bonheur public, à leurs propres malheurs.
Si Camille s'était contentée de pleurer ainsi Curiace, elle n'eût certainement pas provoqué le coup d épée fratricide. A la façon des avocats passés maîtres dans l'art de la prétérition, Valère reconnaît que, même à ses jeux, les imprécations de Camille constituent, sinon un crime proprement dit, du moins une faute très grave.
Puisqu'elle était coupable d'un forfait, il fallait la punir et la punir immédiatement. Tel est le raisonnement, à tout le moins logique, du jeune Horace :
Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain.
Le jeune vainqueur insiste sur cette nécessité de frapper promptement la coupable, c'est-à-dire de venger rhonneur de sa famille.
C'est ainsi que s'éclaire un cas de conscience étrange et haut, qui a déchaîné tant de susceptibilités modernes. Le meurtre de Camille n'a rien de commun avec un acte de colère, il est le résultat d'une série de raisonnements patriotiques et judiciaires. Horace dit très consciemment : Ma patience à la raison fait place, et à Procule qui s'écrie : Que venez-vous de faire? il répond froidement : Un acte de justice.
Qu'il se trompe, je le reconnais bien volontiers,
mais nous ne le jugeons pas pour l'instant, nous cherchons à le comprendre.
L'attitude du jeune héros ne se dément pas durant le procès, qui se déroule dans la maison paternelle. Gomment des critiques ont-ils pu penser que ces deux derniers actes étaient languissants? Ils mettent, à une épreuve décisive, une forme d'héroïsme unique au monde. Le vieil Horace pense, au fond de son âme romaine, comme son fds, il ne lui reproche que d'avoir manqué de tact :
Je ne plains point Camille, elle était criminelle... Je ne la trouve point sa mort injuste, ni trop prompte, Mais tu pouvais, mon tils, t'en épargner la honte ; Son crime, quoique énorme et digne du trépas. Était mieux impuni, que puni par ton bras.
De tels reproches, qui ressemblent à une douce approbation, fournissaient au jeune Horace un irréfutable argument ad hominem. « Mon père, vous avouez que Camille était criminelle et vous reconnaissez que son forfait méritait un châtiment soudain. Qui donc, en l'occurrence, pouvait exercer le droit de mort sinon l'homme, quel qu'il fût, qui entendait le blasphème? Vous me faites savoir qu'étant son frère, je devais me récuser. Je ne comprends pas. Vous même, vous dites hautement, en toute occasion, devant le peuple et devant le roi, que, si j'étais coupable, vos mains, vos propres mains laveraient dans mon sang la honte des Romains. Maxime admirable, et que je me suis contenté d'appliquer. En votre absence, j^étais chef de famille, et par conséquent, d'après vos principes, je ne devais pas laisser à d'autres le soin de frapper Camille. Or, vous me reprochez comme une honte,
une action juste en soi et dont vous vous feriez gloire. Non, je ne comprends pas. »
Par respect ou par reconnaissance, le jeune Horace n'use pas de cet argument facile et irréfutable. Avec ^ une froide et superbe inditTérence il fait une réponse qu'on pourrait résumer et traduire en langue moderne, comme il suit : « Ah ! je me suis trompé en tuant ma sœur Camille, soit. Je m'incline devant vos raisonnements, encore qu'ils me paraissent faibles. Je mérite la mort, une mort soudaine. L^'heureuse aventure ! Mourir en ce moment, me serait un gain. Car je ne saurais espérer,, pour le reste de mes jours, un exploit plus ou même aussi glorieux que ma récente victoire. Allons, qu'on me permette sans retard de me frapper de mon épée victorieuse, mais qu'il soit seulement entendu, et bien entendu, qu'en mourant,
Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma sœur.
» Je prévois, d'ailleurs, que par intérêt ou par peur, vous me refuserez cette joie immense. Vous n'oseriez vous passer de moi, qui n^ai point besoin de vous, et c'est pourquoi vous me condamnerez à vivre I »
Il est difficile, en lisant cette apologie, de ne point songer à toutes les contorsions que s'impose Nietzsche, pour faire parler emphatiquement son Surhomme. Le Surhomme qu'on ne trouve point chez Nietzsche, il est chez Corneille, le voilà : il s'appelle Horace. Pour mesurer sa taille, comparez-le au vieil Horace qui est déjà si beau et si grand. Laissant son père aux soucis familiaux et aux controverses plus que bourgeoises, il s'élève froid, dédaigneux quoique bienveillant, souriant et silencieux, jusque dans la plus haute région
du pur héroïsme. Lui qui se serait perdu peut-être dans les petites misères de la vie commune, il n'a su que combattre et mourir, après avoir prononcé quelques paroles brèves. Il est fondateur de Rome, ou plutôt il est Romain, le plus Romain peut-être des héros que nous révélèrent, d'un même effort, l'histoire et la poésie. Et pourtant, il n*est pas populaire. Pourquoi? Le vieil Horace l'explique excellemment en un langage fort peu démocratique, mais si lumineux et si beau!
... Ne crois pas que le peuple stupide
Soit le maître absolu d'un renom bien solide;
Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit.
Mais un moment Télève, un moment le détruit.
Et ce qu'il contribue à notre renommée
Toujours en moins de rien se dissipe en fumée.
C'est aux rois, c'est auxgrands, c'est aux esprits bien faits,
A voir la vertu pleine en ses moindres effets.
Ces lignes immortelles étaient écrites avant que .Turieu eût rédigé ses fameux traités^ — d'où sortirent, à la fin du siècle suivant, les principes de 80. Que dirait le grand Corneille s'il revenait parmi nous, après que cent vingt ans de révolution et de romantisme ont faussé toutes les idées î Combien trouveraitil d'esprits bien faits, capables de comprendre la pleine vertu ?
Au lieu que ces nobles sentiments d'un Curiace et d'un vieil Horace s'épanchent en d'harmonieuses formules oratoires, qui provoquent aisément l'enthousiasme d'un grand public, le jeune Horace, penseur mystique et homme d'action antiparlementaire, ne se résigne pas sans peine à discourir.
i62 LA CULTURE LATIXE
A quoi bon me défendre?
Yous savez l'action...
Quelle royale brièveté 1 on songe, en lisant ces deux ^ petits membres de phrases, au verbiage odieux des ' Jaurès et sous-Jaurès, qui finiront par remplir de leurs discours imprimés tous les greniers de l'Etat. Nous qui absorbons tant d'articles de journaux, hélas! nous ne parviendrons jamais, sans efforts, à comprendre ces mâles déclarations du jeune Horace :
C'est crime qu'envers lui ^le prince] se vouloir excuser; Notre sang est son bien, il en peut disposer Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose, Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause.
Il dit encore, le jeune Horace :
Si vous n'êtes Romain, soyez dig^ne de l'être... Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. Rome a choisi mon bras, je n'examine rien.
Quand les gens du moyen âge voyaient défiler des troupes de soldats couverts d'armes étincelantes, ils s'écriaient : Quantum ferrum! quantum ferrum ! A forger cette âme d'acier qu'est le jeune Horace, des siècles de culture romaine et française concoururent.
Hâtons-nous de déclarer qu'il n'est ni chrétien, ni catholique. Mais comme il serait facile de le rendre tel ! C'est ce que nous allons essayer de prouver dans le chapitre suivant.