CHAPiTRE III
DES RAPPORTS DE L'IDÉE DE FORGE AVEC L'IDÉE DE CULTURE ET AVEC LA DOC- TRINE CATHOLIQUE.
QUE L'ÉGLISE CATHOLIQUE A ASSEZ DE FORCE POUR PORTER ET FAIRE TRIOM- PHER LA CULTURE CLASSIQUE.
Les Saints, par la foi, ont conquis des royaumes, ont accompli les devoirs de la Justice, ont fermé la gueule des lions, ont arrêté la violence du feu, ont évité le tranchant des épées, ont été remplis de force et de courage dans les combats, ont mis en fuite les armées des étrangers. Les uns ont été cruellement tourmentés, les autres ont soulTert les moqueries et les fouets, les chaînes et les prisons. Ils ont été lapidés, ils ont été sciés, ils sont morts par le tranchant de l'épée ; ils étaient vagabonds, couverts de peaux de brebis et, de peaux de chèvre, étant abandonnés, affligés, persécutés.
(Hébr., XI, 33-37.)
Bismarck a fondé la religion de la force, sinon par des paroles dont on conteste l'authenticité, du moins par ses actes ; la Force prime le Droit dans le monde, depuis la guerre de 1870 '. A la suite de Bismarck,
1. "... Lorsqu'un gouvernement rejette loin de lui le Joug d'une constitution funeste ; lorsque Tépée d'un concurrent fait crouler
tout un groupe d'hommes d'État, de penseurs et d'écrivains allemands a réédité la même pensée brutale ; il s'est trouvé un philosophe mystique à demi fou pour résumer leurs abominables théories. Nietzsche a proclamé maintes fois le droit qu'ont les forts d'exploiter les faibles.
De l'Allemagne, comme toujours, Thorrible philosophie s'est propagée, en Angleterre, et dans tous les pays anglo-saxons. On se souvient que le président Roosevelt adjurait son peuple de devenir un peuple conquérant, une race de proie.
Il est inutile de faire observer, après cela, que les pratiques ordinaires des peuples, et en particulier, des peuples forts, correspondent très exactement à ces principes. La guerre de Cuba et la guerre du Transvaal sont trop présentes, encore, à toutes les mémoires, pour qu'il soit nécessaire d'insister sur ce point. Et, I pendant que s'impriment les lignes, l'artillerie lourde : fait rage sur plus de cinq cents lieues de front.
Une différence existe, toutefois, entre les ordinaires périodes d'histoire et certaines périodes exceptionnelles où triomphe le culte exclusif et absolu de la Force. La plupart des vainqueurs ont essayé de rat-: tacher leurs victoires à une forme quelconque de l'idée: de Justice, ou bien ils ont plaidé, en faveur de leur cause, les circonstances atténuantes, ou bien enfin ils se sont donnés comme les instruments de la vengeance
un État vermoulu et taille des lois au peuple vaincu, — que répond notre théorie du droit et de la force? Elle accepte le changement, comme un fait accompli et sauveur. En d'autres termes, elle ne peut se soustraire à Taveu que la force, comme telle, peut, quand même, détruire ou créer le droit... »
(A. voN Jhering, VEsprit du Droit romain^ traduction de Meulenaere.)
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divine : Attila s'appelait lui-même le Fléau de Dieu. Toutes explications qui supposent l'existence d'une loi morale supérieure, en dernière analyse, à la violence victorieuse.
Si je comprends bien nos penseurs contemporains, prêtres du struggle for life^ Texcuse implicite d'Attila constitue à leurs yeux une pure superfétation, voire, une cause de faiblesse. Les diverses abstractions religieuses et morales qu'on a essayé d'opposer à l'idée de Force, sont des chimères créées par la superstition, des fantômes bons seulement à elfrayer les peuples mineurs. Pour quiconque se met bien en face de la réalité, la Force ne peut jamais s'opposer à la Justice, ni à la Morale, ni à la Vérité, ni à la Beauté, puisqu'elle est elle-même la Justice, la Morale, la Vérité et la Beauté, puisqu'elle les crée, et après les avoir créées, les domine et les absorbe. Il n'existe qu'un seul crime au monde, celui d'être faible, et ce crime, rien que la mort est capable de l'expier. Qu'on extermine tous les faibles, qu'on ose, à l'exemple des Lacédémoniens, mettre à mort les enfants malades ou mal constitués, qu'on supprime sans pitié tous ceux qui sont peu intelligents ou médiocrement armés pour les dures batailles de la vie.
La République américaine est entrée résolument dans cette voie ; elle interdit le mariage entre personnes malades, elle chasse de son territoire les émigrants d'Europe qui n'offrent pas toutes les garanties nécessaires d'une florissante santé. En cela, la jeune Amérique se montre l'élève intelligente et docile de la vieille Angleterre, dont le premier ministre raillait naguère, en un langage sardonique, les peuples faibles voués à une mort prochaine. De même qu'aux temps
eschvléens, la Violence et la Force enchaînaient, sur un sommet désert, Prométhée, le héros-martyr qui avait dérobé le feu céleste, de même, en ce moment^ la Métallurgie et le Militarisme semblent sur le point d'anéantir toute vie purement morale et religieuse.
Cet état d'esprit qui, des hauteurs du pouvoir ou de la philosophie, est déjà descendu jusque dans les classes populaires, crée aux apologistes de nouveaux devoirs. Combien d'hommes se tiennent éloignés de l'Eglise, non parce qu'ils doutent de ses dogmes ou suspectent sa morale, mais parce qu^'ils ne savent pas découvrir en Elle les signes, pourtant visibles, d'une force immortelle ! Ils sont persuadés que les catholiques, déjà vaincus ou réduits à un état de minorité, disparaîtront bientôt, et définitivement. C'est pourquoi, sans même examiner si le catholicisme contient les paroles de la vie éternelle, ils se rallient aux opinions qui triomphent ou paraissent triompher dans la vie présente.
A ces timides, ou à ces habiles, à leurs séducteurs et aux catholiques eux-mêmes, demeurés inébranlables, tandis que s'accomplit, autour d'eux, cette course vertigineuse à la conquête de la terre, que convient-il de dire ?
Il suffît, ce me semble, de mettre sous leurs jeux les textes innombrables et décisifs où est affirmée la véritable doctrine chrétienne. Ceux-là, dit le Psalmiste, mettent leur confiance dans leurs chars, et ceuxci dans leurs chevaux ; mais nous, nous plaçons toute notre espérance dans le seul nom du Seigneur. Le sermon sur la montagne glorifie ceux qui soufYrent persécution, ceux qui sont pauvres, ceux qui pleurent, ceux qui ont soif de justice, et il annonce leur victoire
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certaine, définitive et éternelle. Notez bien que le grand panég-yriste allemand de la Force brutale se trouve être, par hasard, d'accord, sur ce point, avec les évangélistes. Nietzsche constate que, dans Thistoire, les faibles, qu'il méprise tant, finissent toujours, grâce à leur nombre, par se rendre maîtres des forts. Le Christ rédempteur proclame sa propre victoire sur le monde, au moment précis où le monde croyait avoir triomphé, c'est-à-dire au moment de la Passion : « Confiance, j'ai vaincu le monde. » Saint Paul, qui a mis ■en admirables formules théologiques le fait lui-même de la Passion, saint Paul se glorifie dans ses infirmités, dans ses humiliations, dans sa faiblesse, dans la croix. Quand il est faible, c'est alors qu'il est puissant et qu'il triomphe.
L'Eglise connaît donc les énergies purement humaines, elle les a toujours vaincues jusqu'ici, comme David avait vaincu Goliath; sa force est d'une tout autre nature que les forces ordinaires déchaînées à travers la vie sociale, mais elle se manifeste par des effets visibles et tangibles. Dans ses livres liturgiques et sur ses monuments, Elle ne craint pas d'inscrire des devises qui ressemblent à des chants de victoire : « Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre moi. — Le Christ vainc, le Christ règne, le Christ commande. » Ainsi se réalise la grande prophétie qui a pour auteur, le divin Maître lui-même. « Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi. »
Les grandes transformations politiques et sociales, qui sont comme les étapes de la vie catholique, supposent, en etîet, un déploiement de forces non seulement immense et, d'une certaine façon, effrayant, mais encore unique dans l'histoire. De païen qu'il était,
l'Empire romain devint chrétien, mais à quel prix ! Pendant plusieurs siècles les prisons ne désemplirent pas, le sang coula à flots, les supplices les plus atroces furent infligés aux chrétiens. Les victimes ne se révoltèrent pas, mais leur courage, leur calme énergie, leur soif de souffrances fatiguèrent et convertirent les bourreaux. Telle est la première forme de la force catholique*.
Les barbares firent irruption dans TEmpire, armés de boucliers, de lances et d'épées ; ils anéantirent les armées romaines, réputées jusqu'alors invincibles, mais ils se heurtèrent, tout à coup, à une puissance mystérieuse, qui était la force morale de TEglise, et ils durent s'avouer vaincus. Attila et les autres envahisseurs s'arrêtèrent devant un pape ou un évêque, comme un lion s'arrête devant son dompteur. Ce fut la seconde manifestation de la force catholique.
Il est permis d'en voir une troisième dans la période d'histoire ecclésiastique qui commence avec Grégoire VIT et s'achève avec Innocent III. Le premier de ces deux papes a résumé sa pensée dans une série de maximes très significatives. « L'Eglise de Jésus-Christ, dit il, a un dur combat à soutenir. Le cœur des hommes est froid à l'égard de la parole de Dieu ; la foi est foulée aux pieds ; il faut que l'Eglise redevienne libre, qu'elle s'affranchisse, par sa tête, par le Chef de la Chrétienté, par le soleil de la foi, par le Pape... C'est au Pape d'enseigner, d'avertir, de punir, d'améliorer, de juger, de décider. Quiconque s'appuie sur l'Eglise, quiconque lui obéit et la protège obtient, par elle, force et bonheur. »
1. Voir la célèbre lettre des Eglises de Lyon et de Vienne aux Églises d'Asie.
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Durant les croisades, Ténergie à la fois religieuse et militaire de l'Europe chrétienne revêtit un aspect particulier qu'on ne retrouve plus dans l'histoire ecclésiastique.
Depuis trois cents ans environ, TEglise a repris ses habitudes de souffrance et de patience invincible qui sont ses armes préférées. Dans les pays de mission, ses prêtres et ses nouveaux prosélytes recherchent souvent, et en tout cas subissent, le martyre ; ses religieux et ses religieuses créent des léproseries, s'exposent aux maladies contagieuses, ou affrontent la mort sur les champs de bataille. Dans les pays civilisés, les catholiques persécutés, ou tout au moins opprimés, opposent une résistance passive à leurs ennemis. Irlandais, Polonais, Alsaciens, Philippins subissent une domination étrangère, sans rien perdre, toutefois, de ce qui fait leur indépendance religieuse. L'Eglise sait donc, par expérience, comment on résiste aux superbes, et comment on neutralise les attaques des violents.
Mais si personne n'ose contester ses triomphes passés, il n'en va pas de même de son avenir.
Ses ennemis diraient volontiers que, en face ou à côté des libres penseurs plus ou moins frottés de protestantisme, les catholiques vivent, mais condamnés pour toujours à une sorte d'infériorité ^
1. Voici ce qu'écrivait dans laRevue des Deux Mondes (f'mai 1902) un anonyme historien de l'expansion allemande :
... Le christianisme tendit à obscurcir la conscience des races ; à mesure qu'il s'éloigna de sa pureté primitive, il adopta une allure plus efféminée et plus attendrie, il prit pitié de la faiblesse ; cet excès de sensibilité chrétienne favorisée par la papauté en vue de faciliter l'établissement de sa domination universelle, n'eût pu conduire qu'à l'abaissement de l'humanité. Dans ces conditions, la
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C'est bien ainsi, je crois, que l'objection se présente; osons Tétudier en toute tranquillité d'esprit, sans nous exagérer son importance^ mais sans nier la part de vérité historique qu'elle renferme.
La question ne se pose pas, pour l'instant, de savoir si les libres penseurs sont plus ou moins intelligents que les catholiques. Sur ce point, nous avons la très mauvaise habitude de nous montrer trop modestes, pour nos défenseurs et pour tous ceux que leur talent désigne comme nos chefs naturels. Les catholiques de France n'ont pas le droit de laisser mettre en doute la supériorité intellectuelle de leurs maîtres ; ils détiennent, seuls, la vérité totale. Mais nous parlons de force. Il est impossible de ne pas constater que, dans presque tous les pays du monde , les ennemis de l'Eglise détiennent l'argent et l'influence administrative.
Les catholiques ne sont les maîtres du pouvoir qu'en Belgique et dans le canton de Fribourg. Les familles rovales d'Autriche et d'Espagne professent des sentiments très catholiques, il est vrai, mais les finances et le gouvernement de ces deux pays dépendent, en grande partie, des juifs et des protestants. Les puissants de ce monde, à l'heure qu'il est, il faut les chercher dans les milieux financiers de Paris, à Ber-
Réforme fut moins une lutte pour la revendication du libre arbitre, qu'une réaction de l'idée nationale contre le cosmopolitisme catholique, et c'est ce qui la fit adopter par toutes les races fortes. Les divers cosmopolitismes. nés depuis lors, de l'affirmation des droits de l'homme — internationalisme, socialisme, anarchisme, — sont é-^alement affaiblissants, et partant condamnables. L'empire du monde doit appartenir au peuple qui, s'abstrayant de tout amour universel pour l'humanité, concentre ses efforts, pour assurer, dans la lutte éternelle de l'histoire, la prédominance de sa race. »
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lin, à Londres, à New- York, et peut-être à Saint- Pétersbourg.
Ce n'est pas tout ; chaque fraction du monde catholique vit isolée des autres, livrée à ses seules forces, quand il faut repousser les attaques de l'adversaire. Que peuvent, en faveur des malheureux Bretons, les catholiques belges ou américains ? et, inversement, quels secours les Irlandais, les Canadiens ou les Philippins ont-ils à attendre des chrétiens de France persécutés? Au contraire, les juifs millionnaires de Paris, de Londres, de Vienne, de Xew-York, de Hong-Kong, et autres grands centres financiers, échangent entre eux des communications, aussi souvent qu'il leur plaît ; ils se connaissent peut-être, et lorsque quelques-uns d'entre eux se croient victimes d'une injustice, le monde entier en est, aussitôt, informé par une presse puissante et disciplinée.
Enfin, le Chef suprême de la catholicité est prisonnier. Dans un palais, ajoutent les hommes d'esprit, dans un palais d'où il pourra sortir quand il le voudra. De braves gens, très bien intentionnés d'ailleurs, font remarquer, en outre, que depuis la perte du pouvoir temporel, le prestige de la papauté dans le monde s'est plutôt fortifié, et peut-être, en fait, ontils raison. Qui ne voit, cependant, que cet!e situation précaire du Souverain Pontife a quelque chose en soi, de monstrueux à la fois et de très dangereux?
De quelque côté, donc, qu'on jette les yeux sur la carte du monde, on voit les catholiques réduits à l'état de minorité opprimée et souvent persécutée. L'Eglise a traversé des périodes d'histoire infiniment plus douloureuses et plus inquiétantes et plus redoutables que la seconde moitié du xix'' siècle, mais pour la trouver
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aussi dépourvue d'appuis humains qu'elle Test aujourd'hui, il faut peut-être remonter jusqu'à l'ère des Catacombes.
Cet état de choses durera-t-il quelques années encore ou quelques siècles ? On ne sait, mais il n'est pas de j nature à inquiéter sérieusement ceux qui réfléchissent, | un tant soit peu, sur la situation religieuse de notre ' temps. L'hostilité de la finance et de la presse gêne lEglise, sans doute, mais elle n'arrêtera pas sa marche à travers l'histoire. x\près tout, la vie, la véritable vie ne se confond pas, comme on est trop porté à le croire, avec l'activité moderne, c'est-à-dire avec les trusts, les traités de commerce, les monopoles industriels et les guerres de conquête. Certes, les chrétiens ne condamnent pas cette activité, puisqu'ils ont euxmêmes à gagner leur pain à la sueur de leur front. Mais ils savent aussi, de science certaine, que la lutte commerciale, industrielle et militaire, telle qu'elle se prépare ou se déroule, déjà, sous nos yeux, aboutira nécessairement à d'épouvantables catastrophes et à une banqueroute finale.
Et, à leur tour, les croyants vaincus ont le droit de prendre l'offensive et de dire à leurs vainqueurs : « N'est-il pas écrit que les fils des ténèbres font preuve d'une habileté plus grande que les fils de lumière ? Vous vous glorifiez de vos succès commerciaux, mais il vous serait difficile de nier que, telles qu'elles fonctionnent de nos jours, les lois de la concurrence mettent les honnêtes gens dans une impossibilité presque absolue de s'enrichir rapidement. Peut-être, serait -il sage de ne pas trop attirer l'attention publique sur vos gros bénéfices.
» Votre puissance militaire vous remplit d'orgueil.
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Tournez-vous de grâce vers les derniers champs de bataille, et l'on vous répondra.
» Que si vos intellectuels, enfin, insistent sur Tinfluence de leurs revues, ou sur les magnifiques tirages de leurs livres, ils nous obligeront à faire remarquer que plusieurs d'entre eux conquirent une popularité malsaine, par des procédés malhonnêtes, et que pour la plupart, ils mettent, sans hésiter, leur talent au service des causes rémunératrices.
» Tout bien examiné, îi votre part nous préférons la nôtre, et si parfois le doute humain naît dans nos âmes, il nous suffit de nous remémorer les recommandations de nos maîtres : « Prenez goût aux choses d'en » haut, cherchez les choses d'en haut, et non les » choses de la terre. L'Eglise est une sublime voya- » geuse, et c'est au ciel que ses enfants ont une cité » permanente. »
D'autre part, il n'est pas vraisemblable que l'opposition demeure toujours, ou même longtemps, aussi violente, entre la Force et la Justice, entre ceux qui détiennent le pain matériel et ceux qui, avant tout, et au prix des plus grandes épreuves, recherchent le pain spirituel. On connaît des époques historiques durant lesquelles la Force se mit au service de la Justice. Le même fait se reproduira demain peut-être, et peut-être aussi dans deux ou trois siècles. Ne se reproduiraitil pas, du reste, que la direction à suivre n'en serait pas modifiée. Les chrétiens ont pour mission d'introduire dans la vie générale de la société, toujours plus de souci religieux, toujours plus de justice, et cela indépendamment des espérances immédiates auxquelles chacune de leurs générations se livre tour à tour. En d'autres termes, qu'elle soit couronnée de succès ou
non, qu'elle s'appelle apostolat, enseignement, polémique, ou résistance à la persécution, la lutte est l'élément dans lequel agit, se meut et vit le chrétien. Education, habitudes morales, culture intellectuelle, tout doit tendre, dans le milieu catholique, au développement constant des énergies natives ou acquises, naturelles et surnaturelles.
Ainsi, le Chrétien militant que nous rêvons pour les temps à venir s'opposera victorieusement au Surhomme germanique, ce barbare scientifique, qui s'élance, armé de toutes pièces, à la conquête du monde. Est-il possible de mesurer les forces des deux adversaires, comme on mesure la puissance et la rapidité d'une locomotive ?
Peut-être.
Le moderne Germain tire sa confiance en l'avenir, de son orgueil raisonné d'abord, et ensuite d'un pseudo-mysticisme qui lui fait regarder son Moi comme la plus haute émanation du divin. Il prend conscience de ce qu'il appelle la double supériorité de sa race et de sa culture, il s'enivre systématiquement de pensées belliqueuses, et il se jette, avec une sorte de fureur concentrée et persévérante, dans un entraînement à la fois commercial, scientifique et militaire, qui lui permet d'être toujours prêt, en face des éventualités les plus redoutables. Entrons, pour le moment, dans ses vues, ne dérangeons pas le logique développement de ses rêves, gardons-nous de lui faire remarquer ce qu'ils ont de chimérique ou de dangereux. Le vainqueur de demain sera-t-il, en effet, Anglais, Japonais, Allemand ou Yankee, et comment s'y prendra-t-il pour subjuguer ou tromper les formidables agglomérations d'hommes qui se forment, à l'heure qu'il est, sur
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trois, quatre points de notre planète ? L'avenir pourrait bien lui réserver de cruelles déceptions. Mais, encore une fois, supposons son rêve grandiose réalisé ou sur le point de se réaliser^ et représentons-nous le moderne héros nietzschéen fauchant tout sur son passage.
Le Chrétien, informé et résolu, n'a pas de peine à se faire de sa mission une conception supérieure aux ambitions nietzschéennes. Ou le conquérant germain se brisera contre les obstacles, disons par politesse, imprévus, ou il réalisera son projet de domination universelle. ^lonstrueuse chimère, qui a déjà entraîné aux abîmes tant d'hommes et tant d'empires. L'implacable, inévitable et systématique dureté du vainqueur soulèverait, dans le monde, une révolte universelle, révolte dont on connaît d'avance les péripéties. Dans l'épopée de Jeanne d'Arc, on peut voir comme le prototype de toutes les futures guerres de l'indépendance religieuse et morale qui éclateront, nécessairement, un jour, si le Conquérant nietzschéen pousse trop loin ses avantages. Jeanne d'Arc n'avait ni l'orgueil, ni l'expérience militaire, ni la force matérielle des Anglais, mais elle puisa, dans le double sentiment de justice et de miséricorde, l'énergie qui lui permit de vaincre les Anglais.
Rien donc ne serait plus dangereux pour des Français, nés chrétiens, que de rivaliser de scientifique brutalité ou d'arrogance philosophique avec nos voisins d'outre-Rhin. Il en est de la force nietzschéenne comme de la rapidité extraordinaire des chevaux vainqueurs aux courses du Grand Prix. Le développement intensif et exclusif de quelques facultés aux dépens des autres produit des résultats monstrueux et précaires. Au Français catholique ou obligé de redevenir ac-
tholique,et qui, en plein triomphe de Findividualisme, a su conserver le sens de Tuniversel, convient, certes, un autre idéal de force humaine ou surhumaine. Le désir légitime qu'il a de devenir fort ne lui fait jamais perdre de vue le respect des droits d 'autrui. Par là, il se condamne peut-être à une infériorité momentanée ou seulement apparente et relative, mais il s'assure des concours appréciables ou indispensables, en même temps qu'il se prépare à jouer un rôle important et décisif, dans les luttes colossales que nous annonçaient les docteurs germaniques