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PAR LA CULTURE GÉNÉRALE

Les augures, je veux dire les professeurs de la Sorbonne eux-mêmes, se disputent aigrement, dès qu'il s^agit de définir cette expression pleine de mystères : la culture générale. M. Lavisse écrit avec quelque vivacité : « Je voudrais demander à ceux qui ont sans cesse à la bouche le mot de Culture générale, s'ils n'entendent point par là leur culture à eux, qui pourrait bien être une culture très particulière. »

Ceci vise les lettrés de la vieille école qui, dans le Temps et les Débats, journaux fort réactionnaires comme chacun sait, avaient protesté mélancoliquement contre les excès et sacrilèges de toutes sortes, commis par les nouveaux barbares en pleine Sorbonne. La plupart de leurs doléances portaient, cela va sans dire, sur les améliorations qu'on inflige périodiquement à la licence es lettres. Elles inspirent à M. Lavisse une pitié profonde où jierce une certaine irritation. « Vous avez pu remarquer, monsieur le directeur (des Débats)^ que votre collaborateur ne veut voir, en Sorbonne, que la préparation à la licence es lettres. Il ne s"agit pas, dit-il, du diplôme d'études supérieures, il s'agit

de la licence. » Mais pardon ! l'article contre lequel j'ai protesté, contre lequel je proteste encore porte ce titre : « L'Esprit de la nouvelle Sorbonne ». C'est donc de toute la nouvelle Sorbonne qu'il fallait parler. La préparation à la licence es lettres n'est qu'une partie de notre travail qu'il fallait exposer et juger, au lieu d'en donner pour spécimens un sujet de devoirs sur l'adjectif et un autre sur le subjonctif.

Ainsi se précise, peu à peu, le sujet de la controverse . Ayant taxé d'étroit particularisme la culture proprement littéraire, M. Lavisse parle dédaig-neusement de la licence es lettresdont il semble craindre que Messieurs les professeurs ne s'exagèrent l'importance. Certes, les amis des vieilles traditions classiques n'identifient pas la préparation à la licence es lettres, surtout à la très moderne licence es lettres, avec la culture générale ; ils n'ont garde de prendre la partie pour le tout. Mais il est au moins singulier qu'en pleine Sorbonne, un docteur de Sorbonne laisse deviner son peu de sympathie pour une fonction vitale de la vie sorbonique. La licence es lettres tenue en suspicion par un professeur de la Faculté des lettres, voilà un scandale qui jette un jour singulier sur notre officiel enseignement supérieur.

M. Durkheim ' vient au secours de M. Lavisse, en précisant une pensée qui leur est à tous deux commune. « Nous avons passé le temps où l'homme parfait nous paraissait être celui qui. sachant s'intéresser à tout, sans s'attacher exclusivement à rien, capable de tout

1 Un de ses fils s'est noblement sacrifié à la cause de la patrie française ; inclinons-nous devant la beauté de sa paternelle et patriotique douleur. Mais, après cela, il faut bien comba tre une doctrine qui est mauvaise, et qui n'est point encore morte.

goûter et de tout comprendre, trouvait moyen de réunir et de condenser en lui ce qu'il y avait de plus exquis dans la civilisation. Aujourd'hui, cette culture générale, tant vantée jadis, ne nous fait plus l'effet que d'une discipline molle et relâchée. » C'est ainsi qu'au nom de la jeune Sorbonne, M. Durkheim définit et condamne la culture générale. Définition et condamnation sont également vaines, car elles n'atteignent, en réalité, qu'un certain dandysme suranné. La vraie culture générale a une tout autre ampleur, et aussi un autre sérieux.

Le moule d'où sortent ces inutiles dandys s'appelle la Rhétorique supérieure, et l'exploit universitaire dont se glorifient MM. Lavisse et Durkheim est justement de l'avoir brisé. « Ce qu'on veut éviter, dit une circulaire du 31 octobre 1907, c'est le type ancien de composition française de caractère trop général : développement d'une pensée morale, d'une maxime philosophique, d'un jugement littéraire... »

Au lieu et place de cet exercice insuffisamment réaliste, la nouvelle Sorbonne met une préparation aussi immédiate que possible au noble métier de spécialiste. On étudiera ou on s'exercera à étudier, dans le plus bref délai, la philologie réelle ou formelle, l'histoire des institutions, la grammaire comparée, la métrique, etc., etc. Sont proscrits les vers latins, qui ne rivalisaient pas avec ceux de Virgile, mais qui permettaient, à qui en composait, de comprendre Virgile; la dissertation latine, l'élégante dissertation latine, et même la dissertation française, puisque, au dire de M. Lavisse, les examinateurs tiennent pour négligeables les mérites de composition. Qu'est-ce qu'une dissertation française sans composition ?

Grâce à tant de mesures habilement prises, les étudiants du XX" siècle vivent dans la recherche du détail, du détail précis qui intéressera, paraît-il, la grande science. Des faits, comme disait certain personnage de Dickens (Mr. Bounderby), des faits, et encore des faits. Les malheureux jeunes gens ne risquent pas de se perdre dans les idées générales, pour cette excellente raison qu'ils ne les connaissent pas. Le miracle ou plutôt le paradoxe serait grand, s'ils ne nourrissaient pas un mépris plus ou moins conscient de l'élégance, de la finesse, de la pénétration d'esprit qui furent la parure exquise — et aussi — on l'oublie trop — la force de notre race.

Mais alors, ils n'ont point de culture générale ? L'objection se présente à l'esprit si soudaine, si forte, si inévitable, que M. Lavisse interloqué a quelque peine à improviser une quelconque réponse. Il finit cependant par trouver ceci : « 11 y a une culture générale qui manque, en effet, à nos universités nouvelles, mais point celle que regrettent les universitaires classiques. Il nous manque un enseignement qui ne soit plus de telle ou telle Faculté, qui les intéresse toutes ensemble, un enseignement de caractère philosophique par lequel les étudiants seraient éclairés sur les grandes questions intellectuelles du temps présent. Cet enseignement serait une nouveauté considérable. Je sais que mon très cher ami et recteur, M. Liard, a l'idée de cette réforme et je suis sûr qu'il en trouvera les voies et moyens. »

De tels aveux sont stupéfiants. Voilà donc cette énorme Sorbonne qui s'avoue incapable de donner des idées générales, des vues d'ensemble aux innombrables spécialistes qu'elle gorge d'érudition. Difficilement,

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imaginerait-on un plus grand mallieur nalionaL Chaque élève de cette peu prévoyante aima mater travaillera dans sa spécialité, comme un illettré devant son établi, sans savoir même approximativement ce par quoi il est Français, homme et chrétien. Renonçons aux grandes idées et aux sentiments universels qui donnent à un peuple la force de réaliser de nobles destinées. Dans la nouvelle Sorbonne règne un individualisme qui, pour être érudit, n'en est pas moins une forme certaine de barbarie, et qui prépare méthodiquement un suicide national.

Au surplus, M. Lavisse se montre fort dur pour ses confrères les professeurs de philosophie, et en particulier pour M. Durkheim, l'inventeur de la sociologie panacée, de la sociologie qui sert à tout et doit conditionner, désormais, toutes les sciences. Que fontils donc d'utile, ces Messieurs, s'ils ne créent pas, à Tusage des Français, d'efficaces façons de se comprendre et des idées génératrices d'union que les spécialistes et même les autres puissent adopter? M. Lavisse décerne aux professeurs de philosophie un brevet d'incapacité déshonorant ; il nous autorise à affirmer que son immense Sorbonne n'est qu'une Babel où les étudiants étrangers ne peuvent pas se former à l'inexistante culture française, mais où les étudiants français sont exposés à perdre ou à laisser s'affaiblir, en eux, le sens de la vie nationale.

Il est vrai que M. Lavisse, semblable, en cela, à certain légendaire barbier, nous annonce pour demain une culture générale; il prévoit le jour où les étudiants seront éclairés sur les grandes questions intellectuelles du temps présent (je crains de n'avoir pas suffisamment insisté sur Fénormité de cet aveu),

mais il se hasarde à dire, en deux lignes, ce que sera cette culture générale.

11 faut se contenter de ce que l'on nous offre, sans trop récriminer sur la parcimonie prophétique de M. Lavisse. Cependant, ou sa prédiction n'a pas de sens, ou elle implique la disparition de cette hégémonie intellectuelle que s'attribuait la philosophie et que les autres sciences s'accordaient ou se résignaient à lui reconnaître. Dépositaire et juge des premiers principes, elle faisait le départ des différentes méthodes de travail qui convenaient à chaque ordre de connaissances \ Nos égalitaires générations ne sauraient s'accommoder de ces mœurs hiérarchiques et presque antidémocratiques. Si je comprends bien M. Lavisse, la culture générale dont il rêve serait un simple truchement permettant aux diverses facultés de communiquer les unes avec les autres ; elle ne les dominerait pas... En d'autres termes, la Sorbonne aurait comme son chemin de fer de ceinture ; pas davantage.

Il est juste d'ajouter que M. Lavisse ne s'assure point en ses propres mérites ; il déclare s'en rapporter au génie soit de son très cher ami Liard, soit de son très cher ami Croiset. Car il faut du génie, j'imagine, pour créer, de toutes pièces, une culture générale, si négative, d'ailleurs, qu'on l'imagine et qu'on la désire. Découronnée, anarchique, livrée aux ineptes fantaisies des politiciens ou à l'implacable ambition des sectaires judéo-protestants, la Sorbonne attendra longtemps une synthèse des sciences qu'elle professe. Nous mettons bien au défi ^L Ernest Lavisse et ses deux amis

1. Il est inutile de -faire remarquer que nous mettons à part, nous catholiques, la théologie, science souveraine.

Delfour. Culture. 3

très chers de trouver une convenable définition de la culture générale.

Pourquoi ?

Parce qu'il n'existe qu'une seule forme de culture générale, dont, justement, la nouvelle Sorbonne prépare la disparition. C'est la culture gréco-latine et catholique. Le souci de ne point paraître cléricaux gêne, évidemment, les rédacteurs du Temps et des Débats qui, pour cette fois du moins, défendent la bonne thèse. Ils parlent avec une timidité telle, de rhétorique supérieure, de dissertation latine et de vers latins, que la véritable question n'est pas posée. Au fait, ils ne disposent pas de toute leur liberté d'action. Jadis, ils avaient préparé, en collaboration avec l\i. Lavisse et tous les barbares de la nouvelle Sorbonne, la laïcisation absolue de l'enseignement supérieur. Ces alliés devraient se déclarer tous satisfaits, puisque la Science officielle est définitivement soustraite à l'autorité de l'Eglise. Mais, comme il arrive toujours, la division éclate, après la victoire, entre les deux groupes de combattants. Se rendant compte enfin, et trop tard, que le latin est, à lui seul, sinon toute la civilisation, du moins l'essence de la civilisation, et que, par conséquent, sa suppression amènerait, à brève échéance, le triomphe de la barbarie pure, les universitaires des DèhaU et du Temps essaient aujourd'hui d'épargner à la France l'irrémédiable désastre. Quelques-uns, il est vrai, l'élite, avaient parfaitement compris cette importance du latin, et les autres la soupçonnaient, mais la fondamentale erreur de ceux-ci et de ceux-là était de croire qu'on peut anéantir l'autorité scientifique de l'Eglise et conserver la culture gréco-romaine.

Supposons, un instant, que soient réalisés les vœux

des universitaires lettrés qui épanchent leur tristesse dans les colonnes du Temps et des Débats. Grâce au rétablissement du Concours général et de la rhétorique supérieure, grâce surtout à un remaniement, dans le sens traditionnel, de la licence es lettres, lycéens, étudiants et professeurs recommencent à savoir un peu de latin. S'ensuit-il que la langue mère conserve, avec la vie, sa bienfaisante puissance éducatrice ? Pas le moins du monde. Songez que nous autres prêtres, nous lisons, tous les jours, les prières de la messe et notre bréviaire en latin. Soit un minimum de une heure et demie d'exercices. Si nous voulons, après cela, étudier les sciences qui sont les nôtres, force nous est de lire constamment du latin. En latin, la philosophie et le droit canon, la théologie dogmatique et la théologie morale; en latin, les documents officiels que rédigent les Papes et les textes des conciles. Malgré le respect humain qui rend difficiles, aujourd'hui, les citations d'auteurs anciens, il est des choses que les ecclésiastiques, dans leurs réunions intimes, ne savent dire qu'en latin profane ou sacré.

... Si forte virum quem Gonspexere, silent...

Bonum mihi quiahumiliastime,.. Circuit qiia?rens quem devoret.

Essayez donc de traduire en français ces formules absolument parfaites et définitives ! 11 me souvient qu'un vieux professeur de théologie, faible improvisateur, expliquait un jour à ses élèves une histoire de chemin de fer : « Vous savez bien, ce train qui marche avec une si grande vitesse, le... le... le... le

velocissimus. » La grande supériorité littéraire du xvii'^ siècle catholique tient à ce fait que les théologiens composaient indifféremment leurs traités en latin ou en français. C'était au moins le cas d'un Bossuet et d'un Fénelon. Les autres, c'est-à-dire ceux qui avaient moins de facilité, préféraient le latin.

Nous n'en sommes plus là, de nos jours, mais la liturgie et les études ecclésiastiques assurent au latin un minimum de vie qu'il ne trouvera nulle part ailleurs.

Que peut TUniversité ? Expliquer les auteurs deux ou trois heures par jour, rétablir le discours latin des concours généraux. C'est tout, et ce n'est pas assez. Supprimée rEglise,le latin, malgré les plus méritoires efforts de la haute Université, deviendrait une simple annexe de l'archéologie.

Remarquez bien, d'ailleurs, que — grâce à l'Eglise toujours — aucune solution de continuité n'existe entre les premiers siècles de l'ère chrétienne et nous. Quand de vénérables chanoines récitent leur office, quand de jeunes étudiants, pas trop jeunes, ni trop modernes, rendent compte de leur leçon de théologie, ils remplissent un rite, ils posent un acte, ils continuent une vie directement et étroitement liée à l'âge d'or et aux origines du latin. Qu'importe, après tout, que leurs phrases n'aient rien de cicéronien ! Intellectuellement parlant, je ne dis pas littérairement, le latin de saint Thomas vaut le latin de Cicéron.

Victor Hugo, le Victor Hugo catholique et rojaliste, écrivait au nom de deux petits enfants :

Fais-nous lire du doig-t, au milieu de ces pag^es, Un peu de ce latin qui parle à Dieu de nous.

Voilà, bien définie, la mission de la langue unique.

A toutes les générations, même à nos générations athées , le latin parle de Dieu et il parle des dieux qui s'évanouirent devant le seul vrai Dieu, le Dieu homme crucifié sur le Calvaire, il parle, et seul avec compétence, de tout ce qui dans l'histoire de l'humanité a valu d'être vécu. On peut dire qu'il a capté dans son cours toute la civilisation antique et toute la vérité chrétienne.

Ici, il est sage de prévoir que les modernisants vont éclater. « Mais ouvrez les yeux de grâce, et voyez. Voyez qu'autour de vous toutes les merveilles scientifiques qui font le légitime orgueil de l'humanité ont pour auteurs, des ouvriers, c'est-à-dire des primaires que dirigent, le plus souvent, des élèves de Centrale ou de Polytechnique, latinistes médiocres ou nuls. Pendant ce temps, l'influence sociale des purs lettrés baisse dans tous les milieux et même dans les régions de renseignement supérieur, avec une indéniable rapidité. Pour peu que Tétat actuel des choses se maintienne, étude de latin et civilisation vivante seront deux expressions parfaitement antithétiques. »

Je ne nie pas que Tobjection se présente avec de belles apparences de vérité. Mais, d'abord, il importerait de savoir jusqu'à quel point les journalistes, les avocats, les médecins, les prêtres, les professeurs qui appartiennent à l'enseignement classique, secondaire et supérieur, sont dépourvus d'influence sociale. Dans le monde des mathématiciens, il siérait de faire le départ de ceux qui furent d'abord, au collège, les nourrissons des lettres, et de ceux qui ne connurent jamais que la vertu éducatrice de l'X. Une enquête sur cette délicate question amènerait, j'imagine, des surprises, et peut-être découvrirait-on que l'élite de la France et

de l'Europe bénéficie encore, et clans une assez large mesure, de la discipline latine.

La question de fait, du reste, n'est que secondaire dans cette discussion théorique. Vous constatez avec des airs de triomphe que les représentants du latin sont, pour employer une formule historique, en assez fâcheuse posture. Qu'est-ce que cela prouve ? 11 n'est pas invraisemblable que certains symptômes de décadence qui se manifestent, en France et dans tout le monde occidental, aient justement pour cause l'affaiblissement des études latines. Tenons-nous-en à l'essentiel du sujet. Le merveilleux machinisme moderne est-il toute la civilisation ? Certainement non. Bien mieux qu'une exposition d^automobiles ou même qu'une prouesse retentissante de la navigation sous-marine, le Louvre et Notre-Dame, une sonate de Beethoven et une tragédie de Racine témoignent d'un haut degré de culture. On imagine, sans trop de peine, une peuplade de sauvages usant des armes dernier modèle, avec une dextérité égale ou supérieure à celle des Européens. Le machinisme n'est pas toute la civilisation. S'il se rattache à la haute culture, c'est principalement pour cette raison, qu'il résulte soit d'une tradition scientifique, soit de recherches spéculatives d'où toute préoccupation pratique est absente.

Sans méconnaître, donc, l'importance vraie, ni l'utilité du machinisme, nous placerons notre idéal de civilisation dans l'histoire, dans le grand art (architecture, peinture, musique), dans la littérature, dans l'étude de la philosophie, des mathématiques, de la sociologie et de la pohtique générale, surto^ut dans la connaissance de la vie morale et religieuse des peuples, en particulier, des peuples chrétiens.

J'ose penser et dire que, sans le latin, toutes ces formes de vie intellectuelle et morale dont l'ensemble constitue la vraie civilisation sont, en fait, inintelligibles. Aurait-il le droit de s\appeler architecte celui qui ne comprendrait ni la cathédrale gothique, ni l'église romane, ni Saint-Pierre de Rome, ni le Parthénon ? Et de même, l'homme le plus intelligent qui ne serait pas à même de juxtaposer ces deux idées : Renaissance et catholicisme, ne saurait que blasphémer devant Saint-Pierre, comme il blasphémerait devant le Parthénon, s'il n'avait pas préalablement lu ou écouté, avec intelligence et amour, une tragédie de Sophocle. Que le latin se meure définitivement parmi nous, et Tesprit pratique des nouvelles générations donnera sa mesure. Des ingénieurs, comme M. Bechmann, creuseront des trous, rendront la plupart des rues inhabitables, et feront de la ville la plus agréable du monde... Paris-les-Chantiers. Mais plus personne ne comprendra ni, à plus forte raison, ne réalisera une chose de beauté. Il n'est même pas démontré que la science des ingénieurs ne tournera pas bientôt à l'empirisme.

En philosophie, la connaissance du latin est bien autrement nécessaire qu'en architecture. Que des spécialistes attribuent toute révélation philosophique à Kant et à ses successeurs, cela n*a pas d'importance. Est-ce que nous consentons à écouter, une seule fois, ceux qui font de 1789 le commencement de Thistoire de France ? Il n'existe pas un seul problème métaphysique ou psychologique que les maîtres du moyen âge n'aient posé et résolu, dans la mesure où une solution est possible. Les grandes thèses de Kant sont une œuvre anarchique.La seule grande tradition philoso-

phique qui ait force de loi humaine est celle qui s'étend, depuis Aristote et Platon, jusqu'aux théologiens du concile du Vatican, de Léon XUI, de Pie X et de Benoît XV, en passant par saint Augustin, saint Thomas, Bossuet ou de Maistre. Voilà la grande colonne lumineuse. Personne n'osera soutenir, je suppose, qu'on puisse avancer, dans l'étude de cette philosophie, sans le secours de la langue latine.

Il va sans dire que le même argument vaut en théologie. Il est vrai que des professeurs de théologie progressiste ont fort restreint l'usage de la langue latine dans leurs cours, oui, sans doute, mais comme les officiers de recrutement et les chirurgiens ont abaissé la moyenne de la taille que l'Etat exige des jeunes conscrits. 11 est naturel que le maître élucide le texte de saint Thomas moyennant des commentaires français, mais il faut de toute rigueur, il faut que l'élève puisse comprendre directement ce texte.

De bien étranges préjugés antilatins ont prévalu, depuis un demi-siècle, dans le monde littéraire et l'autre. On a comparé Victor Hugo, Gœthe et Shakespeare avec Horace, Virgile et Sophocle, et l'on a vu la plupart de ces doctes parallèles aboutir à cette néfaste conclusion : L'étudiant qui connaîtrait à fond Shakespeare ou Gœthe l'emporterait par la culture sur celai de ses condisciples qui n'aurait étudié que Virgile ou Homère. Les lettrés eux-mêmes, quand ils n'ont pas béatement abandonné leur drapeau, ont fait preuve dune terrible timidité dans leurs ripostes. Ils n'ont pas osé dire : « Accordez, messieurs les Romantiques et les Anglo-Saxons, accordez autant de génie qu'il vous plaira à Shakespeare et à Gœthe, mais ne les égalez pas à Virgile considéré comme maître d'édu-

cation nationale et humaine. » Un beau vers de Virgile est une synthèse incomparable, je ne dis pas seulement de perfections intellectuelles et esthétiques, mais de perfections types, dont l'étude affme l'esprit, fortifie la raison et rend le goût sûr.

Les avocats officiels de la littérature universitaire ne veulent pas affirmer cette éclatante supériorité des classiques sur les hommes de génie anglais ou saxons, et c'est pourquoi, acceptant les perfides postulats de l'ennemi, ils s'abaissent à plaider en faveur de leur thèse, les circonstances atténuantes. Ils s'écrient misérablement : « Ne croyez pas, messieurs les Utilitaires et messieurs les Progressistes, que nous ne soyons pas pratiques, nous, les littérateurs. Voyez : nos maîtres les plus décorés font de Férudition et de la science et de la philosophie démocratique et de la sociologie. » Oh 1 les apostats ! Gomme si toute haute culture n'avait pas pour caractéristique un certain désintéressement ! Le propre du latin est justement de mettre les esprits modernes en contact avec tous les génies divins dont l'œuvre eut, tout d'abord, quelque apparence d'inutilité. A quoi servent les temples, palais, théâtres, tableaux, poèmes, églises, obélisques et monuments de toute sorte ? A la rigueur, les humains pouvaient s'en passer, comme il semble qu'ils pouvaient se passer du christianisme qui est si effroyablement dépourvu d'esprit pratique : « Ne vous inquiétez pas de ce que vous mangerez et de ce que vous boirez. Usez de la vie, de la richesse et de la science comme n'en usant pas ; car la figure de ce monde passe. L'homme ne vit pas seulement de pain. » Or il arrive que ces hommes dédaigneux du confort, de Tardent et de la réclame obtiennent des avantages

pratiques d'autant plus tangibles que leur désintéressement fut plus sincère et plus profond. Pie tas ad omnia utilis est.

Il en est de même du latin. A quoi sert-il ? Mon Dieu, pour peu que cela vous soit agréable, je vous confesserai qu'il ne sert à rien, sinon à détacher les esprits de ce qui est immédiatement pratique pour les élever vers ce qui ne Test pas. Seulement, de cette opération si peu utilitaire résulte la découverte de ce qui est le plus indispensable à la vie de tous les peuples, une langue, une langue universelle, bien entendu. Un écrivain à qui l'espéranto ne suffît pas, M. Jacques Tasset, écrivait dans les Rubriques nouvelles : « Le choix des mots latins a été fait par des hommes universels placés au centre des choses avec tous les pouvoirs. Gaton, Cicéron, Salluste, César, Sénèque, les deux Pline, Tacite ont tout fait, tout éprouvé. Les classiques modernes n'ont fait que des livres. Voltaire, Goethe, Victor Hugo n'ont jamais eu une armée, une province, un tribunal, un sacerdoce *. Toutes ces fonctions séparées de nos jours étaient réunies dans les mains de nos auteurs : ils ont vécu ce que les modernes peuvent seulement imaginer.

» Faute d'unité dans le domaine de l'intelligence, les docteurs d'une faculté sont incompris de toutes les autres, et un livre de méthode comme la Science et r Hypothèse de ^L Poincaré semble peu intelligible aux

1. Ce paragraphe appellerait, me semble-t-il, quelques explications, Virgile, Horace frelicta non bene parniulaj et notre La Fontaine n'ont jamais eu une armée, une province, un tribunal, un sacerdoce, du moins un sacerdoce proprement dit. Mais, par ordre d'un Auguste ou d'un Louis XIV. ils remplissaient une fonction d'Etat qu'ils aimaient et qu'ils n'eussent abandonnée pour aucune autre.

COMMENT CE DANGER POURRAIT-TL t.TT.E CONJURÉ? 43

lettrés pour qui il fut écrit. La nomenclature vicieuse de Lavoisier et du système métrique est surpassée encore par celle des nouvelles mesures dynamiques. Les ivicro farad, iQsamphewatt^lQS tnér/ohm ne peuvent sortir des grimoires de l'alchimiste et ne représentent rien de plus dans le langage que le baroco et le baraiipton plus euphoniques des logiciens du moyen Age.

» Au latin appartient donc, en propre, le rôle de langue des idées générales. Rome, comme l'a dit le poète gaulois Rutilius Numatianus ^ « a fait de la terre, une » ville». Tout homme qui se sent citoyen de cette ville sent vivre en lui, l'âme et le Verbe de Rome. »

Pour l'instant, je crains bien que le latin ne remplisse assez mal la fonction d'espéranto idéal dont rêvent tous les amis des faciles échanges cosmopolites. Soit que nos générations romantiques ne connaissent pas assez les auteurs classiques, soit que l'industrie ait multiplié les outils et les façons de vivre inconnus des anciens, l'insufQsance pratique du latin apparaît trop manifestement dans nos quotidiennes et vulgaires relations internationales, il vaut mieux l'avouer franchement. Au buffet des gares, en tramway et en automobile, en chemin de fer, la langue de Virgile laisse deviner quelques lacunes.

Mais il y a quelque chose de plus important que l'intelligence grammaticale d'une langue, considérée comme l'instrument commode d\isuelles et banales conversations. C'est un ensemble d'idées morales et même de concepts purement théoriques, de méthodes logiques par quoi les hommes sont préparés à se comprendre et surtout à accepter les idées d'unité, de

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