‹ La Cura Annonae Chez Les RomainsChapitre 12 sur 122 · I. — Mesures prises par les empereurs · texte numérisé non relu

I. — Mesures prises par les empereurs

En examinant les réformes de César, Mommsen le félicite d’avoir changé en institution de bienfaisance ces distributions de l’annone qui n'avaient été jusqu'alors pour la plèbe qu'un privilège politique et qu'une faveur dégradante (1). Malgré toute l'autorité du savant historien, ilnous semble pourtant que la bienfaisance eut bien peu de part dans l’œuvre de César. Les secours de l’annone, au lieu d'aller aux plus misérables, continuèrent à n'être octroyés qu'aux seuls citoyens romains ; ni les enfants, ni les femmes n'yavaient droit, encore moins les affranchis non citoyens et les esclaves. De plus, quand des vacances avaient lieu dans la liste des bénéficiaires, on les remplissait non avec les plus besogneux, mais avec les gagnants d’un tirage au sort (subsortitio). La réforme de César fut donc, croyonsnous, une réforme politique et financière, nullement une réforme philanthropique.

Auguste fit des /rumentaliones une institution impériale et organisa leur service d’une façon définitive.

Mais pas plus que César il ne semble avoir obéi à des considérations de bienfaisance :ilaurait même, dit Suétone, supprimé complètement ces distributions gratuites, sans la certitude où il était que la première sédition de la plèbe

(1) Mommsen, Hist. romaine, VIII, p. 105. Trad. Alexandre.

les eût fait rétablir (4). Il se contenta de ramener à deux cent mille le nombre des participants qui depuis la mort de César avaient de beaucoup dépassé cette limite, et mit des restrictions sévères aux affranchissements (/07 Æla Sentia) pour empècher les affranchis de continuer à venir se mettre à la charge de l’annone.

La part de chaque bénéficiaire semble avoir été maintenue par lui à 5 #20dû par mois. Toutefois, en temps de disette, ce chiffre était porté au double, et quelquefois même au quadruple (2).

Tibère fut un sage administrateur, pendant ses premières années tout au moins, el veilla, avec une sollicitude quelque peu calculée, à la subsistance de la plèbe. Il exigea du Sénat qu'il réglementàt lPapprovisionnement de Rome, el lui-même, pendant une famine, fit vendre des blés à bas prix en accordant aux marchands, à titre de dédommagement, deux sesterces par modius (3).

Claude redoutant lui aussi les émeutes de la plèbe, qui le chassa un jour ignominieusement du Forum, donna tous ses soins au service de l’annone, en assura le transport, et en facilita l’arrivée par la création du port d'Ostie.

Sous le règne de Néron, grâce à l'épuisement du Trésor par les prodigalités impériales, on dut suspendre un certain temps les distributions gratuites (4). Vespasien et Titus s’assurèrent la reconnaissance du peuple en les réorganisant (5). Après eux Marc-Aurèle y fit de nombreuses améliorations : lesquelles ? J. Capitolinus à oublié de nous en instruire (6).

(1) Suétone, Aug., 42.

(2) Dion Cass., LIIL 8, LV, %6.

(3) Tacite, Ann., IV, 6, 7, VI, 13.

(4) Dion Cass., Néron, XL VIII, 12.

) 5) Suétone, Vespas., 18, 1. 14, 6786.

(6) J. Capitolinus, M. Aurel., 27, A.

LES DISTRIBUTIONS GRATUITES où

Septime Sévère ajouta une ration d'huile à chaque ration de blé distribuée ; il professait pour maxime qu'un empereur devait enrichir ses soldats, nourrir le peuple de Rome, et n'avoir cure du reste {1). Alexandre Sévère réorganisa encore une fois l’annone, ruinée par Héliogabule. Mais l'anarchie militaire qui suivit sa mort dut interrompre à nouveau les distributions gratuites. Enfin Aurélien fit dans ce service une transformation capitale, en substituant aux distributions mensuelles de blé des distributions de pain qui du même coup devinrent quotidiennes (a. 343) (2).

Le résultat de ces largesses fut de faire affluer dans Rome une telle multitude, qu'il fallut en ouvrir et en élargir l’enceinte. En revanche l'abondance de Rome était faite de l'épuisement des provinces, de l'Egypte surtout dont les colons tombèrent à un degré de misère effroyable (3).

À ces distributions de pain, Aurélien avait ajouté des distributions régulières d'huile, de vin, de viande de pore, opérées par un service spécial distinct de celui de l’annone (suarti, susceptores): car le spectacle d’un peuple repu était à ses yeux le plus grandiose et le plus noble du monde; et pour se donner cette joie il aurait distribué, dit Vopiscus, si on l'avait laissé faire, jusqu'aux oies du Capitole.

Malheureusement le trésor public ne put suffire longtemps à ces munificences ; et sous les successeurs d’Aurélien, les distributions de l’annone devinrent payantes. Sans doute le prix en était modique, mais en mème temps la qualité en était fort inférieure (sordidi panes).

(1) Lampride, Alex. Sever., 121.

(2) Vopiscus, Aurelian., 35. — Naudet, L. c.,p. 45 et65. Ges distributions de pain ne se faisaient plus comme celles de blé au Porticus Minucia,

mais dans chacune des régions de Rome, aux principaux carrefours, sur des estrades élevées, d’où le nom de « panis gradilis ». Les boulangers étaient

chargés de ce soin.

(3) Vopiscus, Aurelian., p. 221. — 1.1,3, 4,5, C. th. XI-21. — Naudet,

lc, p. 45:

Valentinien (a. 369) changea encore une fois cet état de choses. A la place des vingt pains de 2° qualité (fiscales) qu'on leur délivrait chaque mois à prix réduit, les bénéficiaires de l’annone reçurent désormais gratuitement six pains de première qualité (si/iginei). En même temps leur poids était porté de deux onces et demie à six onces. Ils furent exclusivement réservés à la plèbe, sous les peines les plus sévères (1).

Néanmoins sous le règne de Valentinien le poids des pains varia suivant les ressources de l’annone, et le peuple lui-même eut plus d’une fois la sagesse de le faire diminuer d’une ou plusieurs onces, quand le vide se faisait dans les greniers (2).

Valentinien s'était signalé par les soins incessants qu'il avait donnés au service de l’annone (3). Son œuvre législative sur ce point est la plus considérable de toutes. Honorius fut le dernier empereur qui tenta de l’imiter. Dans le préambule de son « Orañio ad senatum », d’où sont tirées maintes conslitutions du Code Théodosien relatives à notre matière, il se vante d'entretenir au complet les approvisionnements nécessaires aux distributions gratuites de Rome: « Vérité douteuse, ajoute Naudet, sous un tel prince, après le sac de cette même Rome qu'il n'avait pu défendre contre Alaric (4) ». En tous cas elles devaient être, comme leurs bénéficiaires, diminuées de plus des trois quarts.

Enfin sous le règne du roi Théodoric, la plèbe de Rome recevait encore 120 mille #20d22 par an, à peine de quoi nour-

(1) L 5, CG. th. XIV, 17. — Cf. Godefroy sous la même loi.

(2) Symmaque, Epist., IT, 76.

(3) Les 1. 1 et ? de Canone Frum. U. R., la 1. unic. de Saccariis, les 1. 4, 5, 6 de Pistoribus, la 1.5 de Pæœnis, la 1.5 de Annona, sont diverses parties d’une constitution unique adressée à Symmaque, préfet de Rome.

(&) 1. 8, C. th. XIV, 15. — Naudet, L. c., p. 46.

rir quatre mille bouches. Telles furent les dernières distributions gratuites, dont il nous reste quelques traces (y:

De ce rapide exposé nous ne retiendrons qu’un fait : l'empire ne cessa d’être pendant près de cinq siècles le grand pourvoyeur de la plèbe romaine. Celle-ci veillait à ce qu'il n’oubliàl pas son rôle, et ne restait soumise qu'autant qu'elle restait rassasiée. Aussi les empereurs ne négligèrent-ils rien pour cela; ils pourvurent mème à ses plaisirs par surcroît. L’abondance de Rome était faite de l'épuisement du monde : mais elle faisait à son tour la sécurilé impériale.

Page 1