I. — Le service général des approvisionnements
Dracon, et après lui Solon, s'étaient préoccupés d’assurer les approvisionnements d'Athènes ; ils défendirent dans leurs lois, sous peine de bannissement, d'exporter ni fruits, ni céréales hors de l’Attique. Exception était pourtant faite pour les olives, en raison de leur grande abondance (1).
Maisle terrain de l’Atlique, maigre et desséché, n'eût jamais suffi à la consommation des Athéniens. L'État y pourvut de deux façons différentes, en confiant à des magistrals spéciaux le soin des approvisionnements de la ville, puis en encourageant et en réglementant avec soin le commerce des blés.
La haute direction des approvisionnements d'Athènes appartenait à l’Aréopage. Sous ses ordres, des magistrats spéciaux (aire) élaient chargés d’équiper des vaisseauxaux frais de l'État, pour aller acheter à son compte des blés en Égyple. Ces blés amenés à Athènes étaient renfermés dans des greniers publics pour faire face aux disettes éventuelles, et combattre les hausses naturelles oufactices des cours.
Mais ces achats publics de grains n'avaient lieu que pour faire un appoint à ceux des marchands de blé. Leur commerce, à l'inverse de ce qui eut lieu à Rome plus tard,
(1) Delamare, Tr. de la police, V,1et3,.
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était le principal aliment du marché. Aussi jouissait-il des plus grandes faveurs. Il était exempt de tous droits, impôts ou redevances publiques. Et les pilotes de navires pouvaient y être associés.
Ce même commerce était en revanche réglementé de la façon la plus rigoureuse. Les Athéniens ne pouvaient l'exercer qu'au profit d'Athènes. Tous leurs vaisseaux devaient être déchargés au Pirée, à peine de confiscation du navire et de la cargaison. Les autres commerçants de la Grèce avaient le choix entre Athènes et la ville de leur résidence.
Avant chaque voyage le commerçantdevait faire, sous les mêmes peines, à l'officier du port d'embarquement une déclaration relative à la destination de la cargaison, déclaration visée ensuite par tous les officiers des ports d’escale. Les magistrats d'Athènes connaissaient ainsi les ressources de chaque port en céréales, ce qui leur permettait d’'empècher toute fraude ou tentative d’accaparement (1).
Dans le même but, il était défendu à peine de confiscation aux citoyens d'Athènes, d'acheter au Pirée plus de blé qu'il ne leur était nécessaire pour la consommation d’une année.
Le surplus des cargaisons était acheté au compte de l'État, sous la surveillance des inspecteurs du port (éropieu), et conduit aux greniers publics, où ils élaient confiés aux soins de gardiens spéciaux (oeropoluxs),
On alla même plus loin: car l’on mettait, à Athènes comme partout, sur le compte des accaparements la fréquence des disettes.
Une loi défendit sous peine de mort d'acheter d’un seul coup plus de 50 charges de grains, et promit aux dénonciateurs la moitié des marchandises confisquées.
(1) Delamare, V, 8.
Enfin le gain légal des vendeurs ne devait pas dépasser une obole par médimne, et l'exportation des grains achetés élait formellement interdite (4).
Desofficiers spéciaux ({yspævôoun) étaient chargés d'assurer l'exécution rigoureuse de ces lois et d'en poursuivre toutes les infractions ; ils punissaient les plus légères, et déféraient les plus graves au préfet de la ville (æoixpyos), ou à l’Aréopage, seul compétent en matière capitale ; ils étaient en outre chargés de veiller à ce que les marchés fussent abondamment fournis de {toutes choses, et les prix maintenus dans les limites habituelles. Leurs fonctions, très recherchées à Athènes, semblent avoir servi de modèle à celles des Ediles et du Préfet de l’Annone à Rome; elles élaient le premier échelon pour monter aux plus hautes dignités. Platon dans son Traité des lois, et Aristote après lui, les mettent au rang des magistrats les plus indispensables à une République (2).
IT. — Les distributions gratuites.
Chez les Romains, à côté du service général des approvisionnements, nous rencontrerons celui des distributions gratuites à la plèbe, assuré par les mêmes ressources, dirigé par les mèmes fonctionnaires, et embrassant sous l'empire des centaines de mille de participants. Athènes connut des distributions analogues, cent fois même plus
(1) Platon, de Legib., VI et XXXIV passim. — Aristote, Républ., IV, ch. 4et15. — Monnier (Histoire de l'Assistance, p. 111) suppose que ces charges (popyoi) étaient des médimnes. Le médimne de blé aurait pesé environ 40 kilogrammes.
C’est sans doute en vertu de cette loi que l’orateur Lysias accusa d’accaparement des citoyens devant l’Aréopage (438 av. J.-C.). Son discours nous a été conservé.
(2) Platon, de Legibus, XXXIV, ch. 3 et 6. — Aristote, Politique, IV, ch. 15. — Delamare, I, 4,
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onéreuses. En effet la démocratie athénienne était autrement puissante que celle de Rome, asservie aux patriciens : et ses exigences n'avaient d’autres limites que celles du Trésor public, qui était à ses yeux comme un patrimoine commun à partager entre tous (1). De bonne heure, à Athènes comme à Rome, les distributions gratuites à la foule devinrentun moyen usuel pour acheter ses suffrages. La seule différence est qu’à Rome les distributions avaient lieu le plus souvent en nature. À Athènes elles consistaient d'ordinaire en argent (2). Périclès fut le premier qui s’en servit comme d’un moyen de gouvernement.
Ces distributions de numéraire désignées sous le nom de Théorique (+6 0eoprxés) ne rentrent pas dans le cadre de notre étude. Qu'il nous suffise de dire qu’elles avaient lieu sous le moindre prétexte: spectacles, assemblées du peuple, festins publics. Ces banquets, au nombre de 60 par an équivalaient eux-mêmes à de véritables distributions heb-
domadaires en nature, et ne coûtaient pas moins de 5 millions au Trésor. Quant au Théorique, il constituait pour chaque citoyen une rente d'environ 250 francs par an, ce qui avec la puissance de l'argent à celte époque représenterait plus de 1000 francs à la nôtre: là venaient s’'engloutir, avec toutes les ressources de l'Etat, les 1300 talents payés par les villes tributaires. Aussi, Aristophane propose-t-il plaisamment dans ses Guépes (3) un moyen fort simple pour assurer la subsistance des citoyens d’Athènes : les mettre en pension dans les villes tributaires, à raison de 20 par ville. « Nous mènerions ainsi, assure-til, dans les délices une vie digne de ce pays et des vainqueurs de Marathon. »
(1) Cf. Bæœckh, Économie politique des Athéniens, IV, ch. 26. (2) Cf. Monnier, L. c., p. 109.
(3) Aristophane, Guêpes, V, 705 et suiv. — Monnier, L. c., p. 111 et 189,
En dépit de toutes ces mesures, multipliées par l’imagination fertile des démagogues, qui gardaient toujours pour eux la meilleure part, en dépit même des C/érouquies, partages agraires aux dépens des villes conquises, lesindigents d'Athènes au nombre de 500 trouvèrent encore le moyen de réclamer et d'obtenir un secours spécial de 1 obole, puis 2 oboles par jour, ce qui nécessila pour le trésor une dépense supplémentaire de 10 talents (50 mille francs par an).
Vainement Aristote (1) et Platon condamnèrent ces largesses qui avilissaient le peuple d'Athènes sans l’enrichir. Le trésor dilapidé, l’agriculture délaissée, l’industrie abandonnée aux étrangers, la richesse proscrite et confisquée ; en haut la corruption, en bas la dégradation et la misère, tels furent les résultats de ce système déplorable. De là vint aussi la limitation légale du nombre des citoyens, mesure égoïste qui avait pour but d’empêcherla diminution des parts de chacun dans les largesses publiques, et ne reculait ni devant l’abandon, ni devant la vente des enfants nouveau-nés. L'on est surpris de voir Platon lui-même prôner ce système dans sa République idéale (2), comme si un État pouvait sans péril rester stationnaire quand ses voisins s’accroissent, et un peuple cesser de grandir sans commencer à tomber. De ce jour-là c'en était fait d’'Athènes ; une poignée de Romains devait suffire à faire de sa démocratie tyrannique un peuple d'esclaves.
(1) Aristote, Politique, VI, ch. 5, éd. Barthélemy St-Hiiuire. (2) Platon, Républ., V et VII.