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CHAPITRE II

ORIGINES ET ÉTABLISSEMENT DES DISTRIBUTIONS GRATUITES. — LES LOIS FRUMENTAIRES.

Sur le service de l’approvisionnement général de Rome vint de bonne heure s’en greffer un autre presque aussi important; son but était d'assurer la subsistance de la plèbe, menacante armée des misérables et des prolétaires, de jour en jour plus nombreuse, hors d'état de vivre si on ne l'y aidait, et qu'il fallait défendre contre la faim, sous peine d’avoir à se défendre contre elle. Il en fut ainsi dès les premiers siècles : car le fléau du prolélariat, que Rome connut plus qu'aucune ville au monde, avait chez elle des causes spéciales, inhérentes à son organisation politique et à ses mœurs.

Les origines du prolétariat.— De tout temps les Romains n'eurent que du mépris pour l’industrie, le commerce et tous les arts utiles qui produisent la richesse, Iis les abandonnaient aux étrangers, aux esclaves, préférant acquérir par les armes cette richesse qu'ils dédaignaient de créer pour eux-mêmes. Restaient l’agriculture pendant la paix, le butin pendant la guerre ; et l’on eut, aux débuts de la République, après l'expulsion des Tarquins, le rare spectacle d’un peuple où tout le monde était pauvre, sans qu'il y eût ni un riche, ni un indigent. Mais le butin fait sur l'ennemi ne procurait qu’un profit passager, insuffisant parfois à couvrir les frais d'équipement des citoyens.

Les guerres perpétuelles de la République, où s’enrichis-

saient es généraux patriciens, ne permirent bientôt plus de cultiver leschamps dont vivait la classe pauvre; astreinte à un service militaire de 30 années et ruinée par l'usure, sa détresse augmentait de jour en jour. Et pendant ce temps l'ager publicus conquis par elle devenait la proie des sénateurs. Forts de la connivence des magistrats, ils se faisaient adjuger à vil prix des baux à long terme sur le domaine public, s’en arrogeaient la propriété, ets'y taillaient ainsi d'immenses domaines (/atifundia), puis les convertissaient en pâtures, pour économiser la main-d'œuvre agricole (1).

Désastreuse pour l’agriculture, la substitution des /atifundia aux petits labourages fut encore accélérée par une loi Claudia (535) qui, en interdisant les spéculations mercantiles aux sénateurs, fit refluer vers les biens fonds tous leurs capitaux disponibles (2). A leur exemple les chevaliers, vite enrichis par le commerce de l'argent et l'usure, se créèrent aux dépens des propriétés privées des domaines plus vastes encore ; ils allaient jusqu’à embrasser des provinces entières (3).

Une autre cause de ruine pour l’agriculture fut la concurrence désastreuse faite aux blés de l'Italie par ceux des provinces conquises, amenés à titre de tribut, et vendus à vil prix; et les terres des propriétaires de la classe intermédiaire, expropriés et ruinés à leur tour, allèrent se réunir aux terres des pauvres, dans les domaines des patriciens et des chevaliers. Ainsi disparut de Rome, fait

(1) Cette propriété usurpée, illégitime, et toujours contestée, eût été difficile à transmettre sans la complicité des préteurs qui vinrent au secours des détenteurs du domaine public en créant la propriété bonitaire, les interdits possessoires, et l’interdit de precario. Cf. Savigny, De la possession en Droit romain, s. IV, $ 2.

(2) Mommsen, Hist. romaine, IV, liv. 3, chap. 12.

(8) Fustel de Coulanges, La propriété foncière dans l'empire romain.

16 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Il

observer Dureau de la Malle, cette classe moyenne, active, industrieuse, qui fait la richesse des empires, car elle produit plus qu'elle ne consomme (1) — à tel point que vers l’époque de Cicéron il n'y avait plus parmi les citoyens deux mille propriétaires fonciers. L'agriculture avait vécu, « Latifundia perdidere Italian » (2), devait s’écrier Pline moins d’un siècle après.

Les malheureux habitants des campagnes, dépouillés du sol qui les faisait vivre, ne trouvaient même plus à louer leur travail, nécessairement plus coûteux que celui des esclaves. En vain les lois Liciniennes obligèrent les possessores à employer un certain nombre d'hommes libres pour surveiller leurs cultures : les cultures elles-mêmes disparurent.

Les Gracques ne furent pas plus heureux dans leurs efforts pour arracher la plèbe à sa détresse, en la faisant participer, elle aussi, aux distributions de l’ager publicus. Trop de gens étaient intéressés à leur perte pour qu'ils eussent longue vie. Ils périrent, et leurs motions avec eux.

Chassés de la campagne par la misère et la faim, les colons agricoles refluèrent vers Rome, où ils formèrent bientôt Le fond de la plèbe, composée pour le reste d’innombrables affranchis, et de citoyens ruinés par l'usure : foule toujours grandissante et d'autant plus misérable que ses préjugés la condamnaient à une stérile oisiveté. Tous auraient rougi d'exercer un métier d’artisan, de manier un outil à la facon des esclaves. Mais nul n'avait honte de mendier à la porte des temples, de tendre la main à la sportule

(1) Dureau de la Malle, Econ. pol. des Romains, III, ch. 22. — Cic:, de officiis, II, 24.

(2) Pline, Hist. Nat, XVIII, 7.

d’un patron, ou aux largesses d’un édile (1). Ainsi la répugnance des plus pauvres à exercer des professions qualifiées serviles ne contribuait pas moins que la ruine de l’agriculture, à étendre dans Rome la plaie du prolétariat. Cette plèbe avilie par la faim, ne tenant à la liberté que parce qu’elle pouvait la vendre, toujours prête à faire argent de ses suffrages, et à suivre le premier ambitieux qui lui promettrait du pain, cette multitude insolente avec qui la marchandait, servile avec qui Pachetait était pour la paix de l'Etat un danger toujours actuel et toujours menaçant. On finit par le comprendre, et pour se rendre maitre de cette armée de faméliques, on dut se résigner à la secourir. Rome leur paya ainsi comme la rançon de sa sécurité. Les premiers secours. — Les secours donnés à la plèbe indigente varièrent suivant les époques: On lui accorda successivement l’exemption des impôts, la création des patronages, la réduction du taux des intérêts de 12 à 6 0/0, Pabolition de la contrainte par corps, une solde pendant le service militaire. Plus tard, après les tentatives infructueuses des lois agraires, des colonies de citoyens indigents furent établies en Ombrie, en Apulie, en Afrique. Enfin, et ce fut là surtout le moyen le plus habituel, celui qui finit par prévaloir sur tous les autres, la plèbe reçut des distributions de blé, rares d’abord, puis fréquentes, puis régulières et mensuelles. Mais il fallut dès lors renoncer à fonder avec la plèbe de nouvelles colonies : accoutumée aux amusements du cirque, au tumulte du forum et au tralic profitable de ses suffrages, dès qu’elle se vit nourrie en outre

(1) Salluste, Conjur., Catil., ch. 37.

Sous l’empire la mendicité était devenue un métier véritable. Le principal rendez-vous des mendiants était d’après Juvénal à la porte Trigémine, au pied du Janicule (Sat. IV-116 et XIV-124). Il faut aller jusqu'à Valentinien le Jeune (382) pour trouver une prohibition contre les mendiants valides (1. unic. c. th. XIV-18).

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par l'Etat, elle préféra de beaucoup à l'existence périlleuse el lointaine des soldats laboureurs sa mendiante oisiveté.

Les secours frumentaires ne furent à l’origine ni réguliers, ni gratuits. Pendant longtemps ils consistèrent en des distributions de blé à prix réduit, destinés à faciliter la subsistance de la plèbe et à provoquer en même temps, si faire se pouvait, une baisse dans les cours du marché. Plus d’un édile employa ses deniers personnels à ces sortes de distributions (1). Le Sénat cependant faisait quelquefois des largesses gratuites avec le blé des pays conquis. Cela nous est attesté par l’histoire de Coriolan, banni de Rome pour avoir empêché le Sénat de distribuer au peuple des blés pris à Syracuse (2).

En dehors de ces distributions gratuites, assez rares d’ailleurs, le Sénat avait le pouvoir de taxer dans les temps de cherté le prix des grains, sauf à indemniser les marchands aux frais du Trésor (3). Mais les tribuns lui enlevèrent de bonne heure cette prérogative, pour la lransférer au peuple, c'est-à-dire à eux-mêmes.

La taxation du prix des grains devint ainsi une mesure

(1) En 456 av. J. C., Manius Marcius fournit au peuple tout le blé mis en réserve par le Consul Visellinus, à raison d’un as le modius (d'après Letronne la contenance du modius était de S 1.8.)

Trébius renouvela ces distributions en 343. Le peuple lui en manifesta sa reconnaissance en lui élevant des statues, et en lui faisant de splendides funérailles.

En 299 pendant une disette, Fabius Maximus, alors édile, s'occupa avec la plus grande activité des transports de blé nécessaires au peuple.

En 20% et 200 av. TJ. C. eurent lieu de grandes distributions de blé envoyé d'Espagne et d'Afrique par Scipion, à raison de 2 et 4 as le modius.

En 196 il en fut de même pour du blé envoyé de Sicile,

En 73 enfin Séius ayant fait vendre pendant une famine du blé à 1 as le modius, cette générosité lui ouvrit la carrière politique. (T. Live X,11,— XXX,26, — XXXI, 4, 38, 50, — XXXILL, 42. — Cie. De Offi- CUS)

(2) Plutarch. Coriolan.

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