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III. Résultats des trusts au point de vue économique

Au point de vue économique les principaux griefs qu'on peut formuler contre les érusts sont les suivants :

1° Suppression de la concurrence des petits producteurs, et constitution de monopoles aux dépens du public;

2° Remplacement des bénéfices modérés du régime ancien par des gains excessifs, résultats de hausses artificielles ;

3° Création d’une oligarchie d'argent oppressive et tyrannique créant l’agiotage, semant la corruption dans les législatures et les cours de justice, et bravant impunément des lois que nul n'ose lui appliquer (1).

(1) Cf. Gunton. The economic and social aspect of trusts (Political of Science Quarterly, sept. 1888).

Dans les rapides monographies qui précèdent, nous avons pu nous rendre compte de la lactique employée par les trusts. Partout elle est la même :

1° Se rendre maîtres du marché, en ruinant par des baisses de prix les concurrents restés en dehors de la coalition, ou encore, obtenir des compagnies de chemin de fer des tarifs différentiels, rendant toute lutte impossible.

20 Une fois le marché conquis et la concurrence supprimée, exploiter les consommateurs, en relevant les prix jusqu'au point extrème où les tarifs douaniers arrêtent la concurrence étrangère.

Au reste, ce double procédé leur avait en général pleinement réussi, le témoignage des économistes américains est unanime sur ce point.

« Nous ne possédons plus la libre concurrence, écrivait M. Hadley en 1885, et nous ne pouvons espérer la posséder dans l'avenir. Dans un grand nombre de cas, les prix sont réglés non plus par la concurrence, mais par la coalition (1). »

Déjà, en effet, à cette époque, des pools s'étaient formés pour l’exploitation des canaux et des lignes de chemins de fer, des érusts pour la culture du coton, du blé, de la canne à sucre, l'exploitation des gisements de pétrole, des usines de charbon et de cuivre. Partout l’on se heurtait à des coalitions organisées, fixant les prix, limitant la production, assurant souvent à certains établissements pour ne pas fonctionner des sommes supérieures aux bénéfices qu’ils réalisaient (2). »

En 1888 le mal devint si grand que le président Cleveland n'hésistait pas à dénoncer les érusts comme une des pires calamités de notre époque. « I y a aux États-Unis,

(1) A. Hadley, Les transports par ch. de fer. Trad. Raffalovich, p. 88. (2) Economiste, 29 oct. 1887. G. Michel.

écrit M. Chailley, la même année, certains noms de directeurs de #rusts, hauts barons de la finance, qui sont devenus populaires comme synonymes de bandits et de corsaires » (1).

Enfin en 1890, à la veille des mesures législatives qui allaient être prises contre les #rusts, M. Andrews, appréciait leur œuvre de la façon suivante :

« Ils engloblent les majorités, renferment les éléments les plus vigoureux, et les minorités ne peuvent leur faire une sérieuse concurrence : elle surgira peut-être le jour où les affaires du #rust deviendront très profitables. Mais leur chiffre est tenu secret, jamais divulgué. De plus, le trust ancien ne pourra être combattu que par un #rust nouveau, et ce dernier, loin de songer à l’intérêt du public, ne visera en général qu’à une chose, se faire acheter le plus chèrement possible par son concurrent. Si les affaires sont profitables, ce résultat se produira à brève échéance ; et les prix resteront toujours aussi élevés. Si la lutte continue, ou bien l’un des deux combattants sera mis hors de combat, et le vainqueur prendra le monopole de l’autre — ou bien il y aura une trève suivie d'entente durable et de fusion. De toutes façons la concurrence ne peut plus suffire à enrayer un mal qui a envahi simultanément toutes les branches des transports et de la production ».

Le même auteur faisait ressortir, non moins nettement, la domination tyrannique des /rusts sur le public. « Leur résultat final, continue-t-il, est toujours le même. Les prix de vente ne sont plus fixés par les prix de revient, mais par la complaisance ou la faiblesse du consommateur : tant qu'il consent à payer un prix, ce prix est maintenu. Et toute l’habileté de la spéculation consiste en ceci: pré-

(1) Economiste, 6 oct. 1888 (1888, 2, 411). — Cf. aussi Economiste, 5 mai 1888 et 28 mars 1889.

voir à quel moment un prix trop élevé fera non plus surgir des concurrences impossibles, mais éloigner ou restreindre la consommation (1) ».

Or comme leconsommateur se privera d’abord des objets de luxe, qu'il achètera au contraire jusqu'au total épuisement de ses ressources les objets de première nécessité, 1l en résulte que c’est à ces derniers objets que les #usts s’altaqueront de préférence car ils pourront en pousser davantage les prix : « de là au point de vue social leur profonde immoralité ».

Quant aux bénéfices réalisés par eux, rappelons que le Standard oil Trust donna pendant dix annéesde 12à20 0/0 de dividendes sur son capital, le Sugar trust 2 1/2 0/0 par trimestre, le Cotton oil trust jusqu’à 4 0/0 par mois (2),

Ainsi se trouvent justifiés les griefs formulés contre les trusts et le mouvement d'opinion formidable qui en a réclamé la répression.

Il nous reste à examiner s’il est vrai que les érusts présentent au point de vue industriel comme le croient certains de leurs défenseurs des avantages suffisants pour compenser leurs excès et les en faire absoudre.

Ces avantages, quels sont-ils? — On les a énumérés de la façon suivante.

1° avantage. — Les trusts sont de beaucoup supérieurs aux autres formes d'entente industrielle, au point de vue de la stabilité et de la cohésion.

Eux seuls réunissent tous les éléments de succès :

1° Unité de vues dans la direction ;

2° Communauté d’intérèts de leurs membres ;

3° Impossibilité pour eux de se soustraire aux obliga-

(1) Cf. Economiste, 19 avril 1890. — Traduct. J. Chailley. (2) Raffalovich, vo trust. Nouveau dictionnaire d'écon. pol.

tions qui leur sont imposées, et à la domination du syndical.

L'histoire du Wiskey trust en est un exemple entre mille. — Les principaux distillateurs des États-Unis avaient formé un pool, créé un comptoir spécial de vente, restreint la production, fixé les prix, édicté de lourdes amendes contre toute infraction au pacte convenu. Cela ne parvint pourtant pas à le faire respecter. Aucun pool de ce genre ne put réussir ni même vivre au-delà d’une année. Au contraire, dès que le syndicat eut adopté la forme d’un #rust, toutes les difficultés furent aplanies et toutes les affaires dirigées aussi aisément que s’il s'était agi d’une simple société commerciale (1).

D'ailleurs les #rusts sont aux sociétés industrielles ce que celles-ci sont aux producteurs isolés. Ils sont des agréga-

ions de sociétés, comme les sociétés sont des agrégations d'individus. Delàsurtout vient leur puisssance industrielle. Si elle est grande, l’intérèt public y trouve tout'le premier son profit.

Il faut même reconnaître que certaines entreprises, d’une utilité incontestable, eussent été impossibles à réaliser par des capitaux moins considérables que ceux des #rusts. Quelle société industrielle assez riche aurait pu relier par des canalisations les gisements de pétrole de Pennsylvanie aux ports de l’Atlantique et du lac Michigan, ainsi que le Standard oil trust Va su faire; ou mieux encore sillonner de réseaux télégraphiques l'immense territoire de l’Union, ainsi que le Western Telegraph Union trusty est parvenu ?

L'un a réduit de 66 0/0 les frais de transport du pétrole, l’autre abaissé de 85 0/0 les frais de transmission des dépè-

(1) C£. Jenks, Jahrbücher, p. 7.

ches et assuré à lui seul un service qui absorbait auparavant douze compagnies différentes (1).

2 avantage. — Grâce aux capitaux considérables qu'ils peuvent réunir et concentrer dans une même industrie, on voit les érusts lui donner un essor tout nouveau, réaliser des perfectionnements dans l'outillage, des économies dans les frais de transport et de production.

Ces économies résulteront de la suppression des intermédiaires, de l'amélioration des procédés, de l'exploitation en commun des brevets, de la répartition des zônes de débouchés. Supposons en effet une direction centrale ayant sous ses ordres des établissements disséminés dans les diverses parties d’un même territoire ; elle aura soin d’envoyer les commandes à l’établissement le plus proche de leur destination; et l’on économisera ainsi les frais toujours onéreux de transports lointains, surtout pour des produits volumineux par rapport à leur valeur, tels que le sel, le sucre, le charbon et le pétrole (2). Quant à ces frais de transport eux-mêmes, nous savons que les #rusts, la Standard oil C° notamment avaient obtenu des compagnies de chemins de fer, des réductions de tarifs et des traitements de faveur, en raison du chiffre colossal de leurs affairesavec elles. (Toutefois il ne saurait plus être question aujourd’hui de ces derniers avantages, en théorie tout au moins, l’Znterstate Commerce act ayant prohibé pour l’avenir tous arrangements de ce genre).

Peut-on faire à ces combinaisons gigantesques le reproche d'éliminer les petits capitaux ? Il n’en est rien. Elles ne font que les englober dans des systèmes de production plus considérables, qui ont le double avantage

(1) Cf. Gunton. — Economie and social aspect of Trusts. (Political Science Quarterly, sept. 1890).

(2) Jenks, Jahrbücher, p. 10.

d'offrir au capital de plus grands bénéfices, au consommateur de plus bas prix.

3° avantage. — Il est de tous le plus important. Les trusts, grâce à leur organisalion puissante, peuvent régulariser la production, donner de la fixité aux prix, éviter le retour périodique des crises industrielles, et mettre fin à des concurrences ruineuses pour tous.

Telles sont les principales raisons qu'ont fait valoir les défenseurs des #rusts pour demander le rejet des bills discutés et votés récemment contre eux.

Réfutation. — Ces raisons auraient leur valeur si les trusts étaient demeurés ce qu'ils pouvaient être, de simples associations défensives contre les crises économiques ; s'ils ne s'étaient pas montrés oppressifs vis-à-vis des consommateurs et déloyaux vis-à-vis de leurs concurrents. Peutêtre aussi pourrait-on consentir à passer condamnation sur les suppressions de concurrence qu'ils ont réalisées, s'ils avaient en revanche donné plus de fixité aux prix ; car c’eût été au point de vue industriel un précieux avantage.

L’ont-ils fait? —Les diagrammes de M. Jenks relatifs aux principaux frusts américains établissent le contraire. Seul le Standardoil trust paraît avoir obtenu dans ce sens un certain résultat : il n'a pu cependant empêcher des fluctuations subites dans les prix du pétrole. Quant au Sugar trust il n’a eu à cet égard aucune influence. Après comme avant sa formation les prix du sucre ont subi les mêmes fluctuations. Enfin le Wéskey trust paraît avoir rendu les variations de prix des alcools moins fréquentes, mais en revanche elles devinrent beaucoup plus brusques et plus inattendues (4).

D'ailleurs à supposer même cette fixité réalisée, dans quel sens les #usts devaient-ils la maintenir ? Leurs défen-

(1) Cf. Jenks, Jahrbücher, p. 14, 15.

seurs nous ont dit que grâce à la puissance et à l’unité de leur organisation, aux économies d'emploi stde main-d'œuvre, aux améliorations industrielles effectuées par eux, les trusts pouvaient réaliser des bénéfices même en vendant à des prix inférieurs à ceux de la libre concurrence. C’est un des principaux avantages qu'on fait valoir en leur faveur. Logiquement, normalement une baisse aurait dù en résulter dans leurs prix.

Cette baisse a-t-elle eu lieu? Nous avons vu, tout au contraire, qu'ils ont eu soin, les uns comme le Sfandard oil trust d'enrayer ce mouvement, les autres, comme le Sugar trust d'élever leurs prix au-dessus même des prix anciens, jusqu à l’extrème limite au delà de laquelle le consommateur s’adresserait au dehors ou renoncerait à acheter; non contents de spéculer sur tous les produits, sur toutes les matières premières, les /rusts étaient presque tous doublés de syndicats financiers, faisant cause commune avec eux, et spéculant sur leurs propres actions.

Cela prouve combien pour les #rusts américains, la défense des intérêts industriels contre les crises et la réglementation de la production étaient des buts accessoires. Leur objectif principal était de donner aux établissements englobés par eux une plus-value artificielle, à leur profit. De là pour les trusts l'usage de majorer, d’arroser, pour traduire le terme courant, le capital de fondation des sociétés qui en faisaient partie, el d'attribuer à leurs actionnaires des certificals pour une valeur double ou triple de leurs actions primitives.

Mais il fallait soutenir les cours de ces titres, d’une valeur loule conventionnelle puisqu'ils représentaient un capital en partie fictif, et permettre ainsi aux membres du trust de les écouler d’une facon lucrative. Pour cela les #usts avaient besoin du concours et de la complicité

des syndicats financiers. [ls en usèrent largement (1), si largement même que les plus chauds partisans des érusts reconnaissent qu'on ne saurait les garder ou les tolérer à nouveau sans cette condition : soustraire par des prohibitions légales leurs actions à l’agiotage dont elles étaient la proie (2).

Ainsi l’on peut répondre aux défenseurs des rusts : votre genre de syndicat est le plus puissant et le plus stable de tous les procédés d’entente industrielle, soit. Mais il en est aussi le plus dangereux car il réunit non plus seulement des individus mais des sociétés et des corporations entre elles, en prend la direction absolue, a raison de toutes les concurrences, et règle les prix à son gré.

Avec une telle organisation et une telle puissance, un trust ne peut rester une alliance simplement défensive contre des crises économiques. Se sentant fort, il en abusera fatalement pour ètre tyrannique, et recourra pour s’enrichir aux procédés les plus oppressifs, aux pires coalitions.

Différences entre les Trusts et les Syndicats de défense industrielle. — Ce serait en résumé se méprendre étrangement que de confondre les #rusts, comme leurs défenseurs voudraient le faire, avec nos syndicats de défense industrielle européens, les Æartelle allemands par exemple. Ils en diffèrent par le but, par l’organisation, par la durée, par les résultats. Ceux-ci se proposent de remédier par la limitation de la production aux crises industrielles. La spéculation n'y occupe qu’une place accidentelle. Ceux-là se

(1) L'alliance des syndicats financiers a d'ailleurs été pour les trusts plus nuisible qu'utile. Dès 1888 les poursuites judiciaires exercées contre ces derniers ; les enquêtes parlementaires ouvertes à leur sujet, les lois proposées puis votées contre eux ont provoqué la panique dans les syndicats, la débâcle des valeurs, l’effondrement des cours artificiels soutenus par eux ; enfin comme dernière conséquence la dissolution des principaux

trusts.

(2) Jenks, Jahrbücher, p. 17.

préoccupent non pas d’éloigner des crises, mais de circonvenir un marché, de le prendre d'assaut, d'y établir leur monopole. La spéculation n’est pas chez eux un accident, mais leur unique raison d’être.

Les Syndicats de défense ne durent pas plus longtemps que le péril des crises qu'ils s'efforcent de conjurer : ils disparaissent ct reparaissent avec elles. Les Trusts se perpétuent sur un marchéaussilongtempsqu'un 7rustnouveau ne viendra pas les en chasser. Ils ont la même durée que celle de leurs bénéfices.

En un mot les Syndicats européens sont des alliances défensives entre producteurs, ce qui leur a valu souvent, aux Kartelle notamment, la faveur et la protection de l'Etat: les Trusts sont des alliances offensives contre les consommateurs, qui ont créé à leurs dépens des fortunes milliardaires et asservi une république démocratique, suivant l’expression de M. Vavasseur, à la tyrannie des rois du pétrole, de l'argent, de l’acier et du fer. Aussi ont-ils justement déchaîné contre eux d’unanimes réprobations, d'implacables haines.

Les syndicats internationaux ou « Omniums ».

Depuis quelques années se sont développés en Europe certains genres de syndicats internationaux assez analogues pour leur forme aux frusts Américains. On les désigne sous le nom d’'Omniums, ou sous celui de sociétés centrales (1),

Telles sont les société centrale des mines d’or du Transvaal, celle de la dynamite.

Ces syndicats ressemblent aux #rusts sous trois rapports:

10 Ils réunissent comme eux sous une même direction, dans une mème communauté d'intérêts et dé bénéfices des sociétés industrielles ;

(1) The Economist, 16 nov. 1889.

2° Comme eux également, ils sont des syndicats de coalition, poursuivant un but d’accaparement et de monopole;

3° Comme eux enfin, ils s'adjoignent des syndicats de spéculateurs qui soutiennent leurs actions en bourse et leur fournissent les capitaux nécessaires à leurs opérations sur le marché.

Ils ont sur eux l'avantage de pouvoir étendre leur action sur tous les pays, supprimer complètement la concurrence étrangère et accaparer la direction tant financière que technique de toute une industrie.

La hausse de leurs actions accompagne celle de leurs produits ; en écoulant les uns et les autres dans le public, ils réalisent double bénéfice.

$ 2. — Coalitions à évolution rapide. — Les Corners,

A. — Mode de fonclionnement.

On désigne sous le nom de Ring, ou de Corner loute tentative d'accaparement temporaire d'une denrée. Grâce aux conditions économiques de notre époque, des manœuvres de ce genre n’ont Jamais une durée bien longue. Tous les corners, à de rares exceptions près, ont abouti à des li= quidations désastreuses et à la ruine de leurs auteurs. Mais les perturbations de prix qu'ils provoquent, pour n'être que temporaires, n’en causent pas moins de graves préjudices aux industriels et aux consommateurs,

Avec l'étendue de nos marchés modernes, toute tentative d’accaparement isolé est impossible. Elle ne peut avoir quelque chance de réussite qu’à la condition d'être opérée par un syndicat de puissants spéculateurs. Voici quelle est leur tactique habituelle :

1° Accaparer sur les différents marchés au moyen de gros capitaux la marchandise visée par eux, acheter toutes les existences disponibles.

20 Revendre à des cours de hausse les quantités strictement nécessaires à la consommation quotidienne. Cette hausse des prix encourage et multiplie les offres de vente à terme au-delà même des existences futures du marché, d'autant mieux que le corner draine à son profit, jour par jour, tout le disponible. Il en résulte l'accroissement des vendeurs à découvert, l'impossibilité pour eux de se libérer en nature, la nécessité de se racheter par des différences écrasantes, l’étranglement, le cornage en termes d’agio.

Quant aux stocks accumulés par les spéculateurs, pouvant être warrantés pour leur valeur presque totale, ils n’immobilisent qu'une faible partie de leurs capitaux.

Caractères particuliers aux Corners. — Ce genre de coalition présente deux caractères principaux.

I. — Le premier est d’être essentiellement temporaire. « Leurs auteurs, dit M. Alexandre Rossi sont les hommes d’un instant (Minute men) (1) ».

Ils guettent le moment où l’exagération des engagements à la baisse et l'épuisement des stocks rendent difficile l'exécution des promesses de livraison pour Le terme fixé. Alors ils achètent tout le disponible, poussent les prix à la hausse, mettent les vendeurs à découvert hors d'état de tenir leurs engagements, et les forcent à subir d'énormes différences.

Puis au bout de quelques mois, dès que l'opération a produit les bénéfices qu’ils en attendaient, ils l'abandonnent et leur retraite détermine l’effondrement des cours factices qu'ils avaient créés.

(1) Allessandro Rossi. Usi ed abusi del capital, Rassegnia Nazionale, 1er mars 91.

C'est par ce caractère essentiellement temporaire que les coalitions de pure spéculation, se distinguent, même à première vue, des coalitions industrielles créées dans l’intérêt des producteurs contre celui des consommateurs.

IL. — Le second caractère des corners est de chercher à embrasser le monde entier, à devenir des spéculations internationales, afin d'augmenter leurs chances de réussite,

Résultats des Corners. — TL est facile de les résumer en deux mots. Les corners produisent deux séries de ruines, l’une à leur début, l’autre à leur fin.

Au début, le découvert est implacablement poursuivi. Tous les industriels qui ont vendu leur marchandise à livrer, aux cours ordinaires, sont obligés de l'acheter aux cours de hausse déterminés par la spéculation et de la fournir aux prix convenus par eux c’est-à-dire en perte. Ils sont écrasés sous leurs engagements.

Lors de la débâcle des cours, les commerçants qui avaient acheté en hausse les marchandises à livrer seront obligés de les revendre en baisse, même travaillées et ouvrées. Ils perdent ainsi la totalité de leur main-d'œuvre, et plus encore quelquefois. Ce sera encore pour eux la ruine à brève échéance.

Quant au consommateur, il aura payé pendant toute la durée de la coalition 50 à 80 0/0 plus cher que la valeur véritable du produit. Résultat d'autant plus odicux que les coalitions s’attaquent en général à des objets de première nécessité (1).

Toutefois les corners constituent pour le public des coalitions moins dangereuses que celles des pools et des érusts

(1) De nombreux faits d'incidence peuvent également résulter d’une seule coalition. C’est ainsi qu’une hausse sur le prix d'un métal, fer ou cuivre par exemple, augmentera les frais de production de toutes les industries qui travaillent ce métal.

américains. Car à la différence de ces derniers, ils n’ont ni stabilité, ni durée. Il suffit d’une mésintelligence entre ses membres, d'un avantage conquis par l’un d’eux sur les autres, ou simplement d’une contre-spéculation plus puissante pour les disloquer.

Enfin les corners en général aboutissent finalement à la ruine de leurs auteurs, En effet bien des incidents imprévus peuvent venir déjouer leurs calculs :

C’est d’abord la trahison des associés les uns par les autres ; beaucoup d’entre eux, au premier péril, retournent leur position et deviennent ennemis, d’alliés qu'ils étaient.

C’est ensuite et surtout l'accroissement des stocks, au delà de leurs prévisions. L'élévation des prix les augmentera en effet rapidement, et cela de trois manières :

1° En diminuant la consommation qui, dans l'attente d'une baisse d'autant plus probable que les cours seront plus hauts, ne se fournira plus qu'au Jour le jour et réalisera des économies d'emploi ;

2° En activant et en développant la production dans les fabriques, les usines, les mines, qui en temps normal n’utilisent jamais la totalité de leur puissance productive;

3° En faisant affluer sur le marché les produits similaires de l’étranger, écartés jusque là par l'élévation des tarifs de douane, des coûts de transport ou de production. La hausse des cours leur permettra une concurrence jusqu'alors impossible.

Cette accumulation toujours croissante des stocks finira par amener fatalement l'écrasement de la spéculation et l'effondrement des cours.

B. — Monographies.

Érars-Unis.— Les Corners sur les blés. — De 1882 à 1887, neuf corners eurent lieu sur les blés à Chicago (1).

Il en fut de même à New-York en 1887.

Ce corner fut un des plus gigantesques dont on ait gardé le souvenir. Il fit sentir son action sur le monde entier. Les ventes de blé au comptant avaient été le double des entrées aux docks. Les ventes à découvert atteignirent 35 fois ce chiffre. Sur l’ensemble des marchés des États- Unis elles dépassèrent celui de la récolte de 1886 dans le monde entier. Le résultat définitif de ces spéculations effrénées fut d’affoler tous les cours : après avoir monté sans limites, ils retombèrent au-dessous de leur point de départ (2).

Un autre corner sur la mème matière a été tenté en septembre 1888, à Chicago. La récolte américaine avait été de 467 millions de boisseaux, dépassant de 167 millions la consommation annuelle des États-Unis. Malgré cela, les manœuvres des agioteurs les rendirent maîtres du marché du blé, et restreignirent le disponible d'octobre 1888, au point de le rendre inférieur de moitié à celui de l’année précédente. Le résultat fut une hausse de 2 dollars par boisseau. Et si l'Europe ne ressentit pas le contre-coup de ce corner comme du précédent, c’est que la concurrence des blés de l’Inde et de la Russie parvint à l’écarter (3).

Citons aussi un corner sur les cafés qui en a doublé les prix de 1886 à 1888. Il s’est terminé par un krach.

ANGLETERRE. — En 1881 et en 1889 des corners sur les

(1) CI. Jannet, Correspondant, 25 mars 1891.

(2) CI. Jannet, Les Etats-Unis contemporains. (3) The Banker’s Magazine, nov. 1888.

cotons furent tentés a Liverpool (1). Mais les consommateurs les firent échouer en faisant leurs achats directement aux Indes.

Un corner sur les thés eut lieu à Londres en octobre 1889.

Un autre corner, sur les fontes, fut tenté à Cleveland et à Glasgow, il échoua au bout de peu de temps.

AUTRICHE. — Un corner autrichien avait accaparé en 1887 à Buda-Pest une énorme quantité de maïs.

Il fut débordé au bout d'une année par l'accumulation des stocks. Quand survint la débâcle, en janvier 1889, elle lui coûta près de 3 millions de florins. Deux millions de quintaux achetés au cours de 6 florins 1/2 furent revendus moins de 4 florins.

CORNERS INTERNATIONAUX. — Nous avons déjà dit que les. corners avaient de nos jours une tendance de plus en plus marquée à prendre cette forme, afin de supprimer la concurrence des pays étrangers qui est une de leurs principales causes d'échec. Citons les principaux :

10 Corner sur le sucre. — En 1887-89, le syndicat des sucres de Magdcbourg, aidé de banquiers anglais et allemands et secondé par un raffineur français a relevé de 33 0/0 Le prix des sucres sur tous les marchés. Cette hausse fut suivie d’un brusque effondrement des cours en juillet 1889. Il fallut l'intervention de la haute banque pour empècher les faillites qui en résultèrent d'entraîner un krach général (2).

2° Corners sur l'argent et le caoutchouc. — La puissante maison de banque Baring de Londres s’est ruinée dans une série de corners de ce genre.

Au début de 1890 elle avait provoqué avec le concours

(1) The Economist.; 12 oct. 1889 et 6 sept. 1890,

(2) Jannet, Correspondant, 25 mars 1891, p. 1162, — the Economist, 20 et 27 juillet 1889.

de spéculateurs américains un corner sur l'argent qui porta en quelques mois son cours de 42 à 50 francs l’once, en accaparant tous les stocks disponibles et ne les écoulant que par petites fractions. Mais le Congrès des États-Unis ayant refusé de voter le monnaye illimité de l'argent, ces hauts cours ne purent être maintenus, et leur baisse fut encore accélérée par certains membres du corner qui jugèrent à propos de retourner leur position.

En septembre 1891 un corner sur le caoutchouc, tenté en même temps à New-York et à Londres, échoua de la façon la plus complète. La maison Baring y perdit à elle seule plus de 5 millions L. (4).

30 Corner sur les diamants. — Depuis 1889 une coalition embrassant les principales usines de diamants de l'Afrique du sud, accapare toute la production et a fait hausser brusquement d’un tiers le cours des diamants. Chose assez rare celte coalition moitié industrielle moitié commerciale a jusqu’à ce jour pleinement réussi.

4° Le Corner des cuivres. — Ce corner a été de beaucoup le plus retentissant de notre époque, par les accaparements qu'il a réalisés et les ruines qu'il a entraînées à sa suite.

Nous ne ferons pas, comme beaucoup d’autres, à la spéculation Secrétan le reproche d’avoir tenté la concentration industrielle des mines de cuivre : cette concentration n'avait en soi rien d'illégal ; chaque jour elle est employée par les syndicats miniers ou métallurgiques, en France ou ailleurs.

Non seulement cette opération était légale, mais elle pouvait être avantageuse pour l'industrie du cuivre à l’époque où elle fut tentée : c'était à la fin de 1886, et tous les

(1) CI. Jannet, Correspondant, 25 mars 1891— the Economist., 8 nov. 1890,

métaux subissaient alors des cours de découragement. On était en pleine crise de surproduction; les cours déprimés par la surabondance du marché l’élaient encore davantage par la persistance des spéculations à la baisse. Ils étaient descendus à 36 et38 L la tonne, soit moins de 100 francs les 100 kilos et un grand nombre de mines travaillant à perte avaient dû cesser leur production. (1)

Il était donc tout naturel qu’on cherchât dans une entente internationale un remède à cet élat de choses désastreux. La réglementation de la production et des prix pouvait permettre aux mines de retrouver leurs profits anciens. On l'avait tenté avant Secrétan, on l'a tenté après lui, et si les tentatives ont eu jusqu'ici peu de succès, c'est qu'il est bien difficile de grouper dans une organisation syndicale une industrie dont les centres de production sont aussi disséminés que ceux du cuivre.

Mais le véritable reproche mérité par le syndicat Secrétan, reproche qui suffisait à motiver des poursuites judiciaires, c’est celui de n'être pas resté une combinaison défensive, en faveur d'intérèts industriels; d’avoir pris au contraire dès le début les allures d’une coalition offensive contre les consommateurs, d’un monopole doublant et triplant dans l’espace de quelques mois les prix du métal accaparé, en le portant de 36 L. (juin 86) à 70 puis 80 puis 100 (7 déc. 89) et 105 L. la tonne, cours de pur agiotage qui devaient aboutir au gigantesque effondrement que l’on sait. Pour atteindre ces cours fantastiques, le syndicat avait passé avec 37 mines de cuivre, aux États-Unis, au Chili, au Cap, en Suède et en Espagne des contrats qui lui assuraient pendant trois années (1887-1890) la totalité de leur production moyennant des prix variant de 65 à 75 L, et une part en sus dans les bénéfices de l'opération. En re-

. (1) Cf. Andrews, L, c., p. 126,

vanche les mines s’engageaient à limiter leur production annuelle à un tonnage déterminé, 180 mille tonnes, au lieu de 220 et 230 mille tonnes, leur production habituelle. Mais c'était tout bénéfice pour elles. Car d’une part l'avantage pour une mine n'est pas comme pour une usine de produire beaucoup et bon marché, c'est au contraire de produire peu et cher car elle économise ainsi son minerai et ses frais d'extraction.

Et d'autre part les mines gagnaient plus à produire une tonne au prix du syndicat des cuivres que deux au cours du marché.

Évidemment s’il s'était agi d’une simple entente défensive entre les mines et l’industrie du cuivre, jamais elles n’eussent songé à stipuler ces avantages excessifs ; 1ls étaient le prix de leur complicité dans la tentative d’accaparement du syndicat, ils furent aussi la première cause de sa ruine.

Les cours artificiels de 80 et100 Lne pouvaient être soutenus que par l'achat ininterrompu de la production minière. Tout aurait marché sans encombre si le syndicat avait pu revendre ses cuivres au fur ct à mesure, à des prix sinon supérieurs, du moins égaux à leur prix d'achat. Mais chaque jour voyait grossir le stock invendu. Il fallait acheter, acheter toujours, non seulement aux mines faisant partie du syndicat, mais encore à des mines anglaises et américaines demeurées en dehors, et dont la production surexcitée par les hauts prix du cuivre augmentait sans cesse.

En revanche, par une conséquence ordinaire des coalitions de ce genre, la consommation s'était restreinte dans des proportions inattendues, au delà de toutes les prévisions. Les fondeurs de Paris s’engagèrent à ne pas acheter au syndicat une seule tonne de métal. Les vieux cuivres

furent remis en œuvre, les mines anciennes exploitées à nouveau. On alla chercher le cuivre jusqu'au Japon. Aussi les stocks métalliques du syndicat montèrent en une année de 45.000 tonnes (décembre 1887) à 150.000 tonnes (février 4889), avec une augmentation de 4.000 tonnes par mois (1).

Hors d'état, dès lors de faire face aux engagements écrasants contractés avec les mines, le syndicat épuisa ses ressources personnelles, emprunta sur warrants, sur papiers de toutes sortes, et finit par entraîner dans sa ruine la Société des métaux et le Comptoir d'Escompte engagés solidairement avec lui (2).

Une panique effroyable s’ensuivit, menaçant la place de Paris d’un krach universel. Il ne put être évité que grâce aux efforts combinés du ministre des Finances, de la Banque de France des principaux banquiers et établissements de crédit, qui dans la nuit du 7 au 8 mars 1889 avancèrent 477 millions au Comptoir d'Escompte, et lui permirent ainsi de ne pas suspendre ses paiements.

Quel fut le résultat définitif de cette spéculation colossale ?

Secrétan avait acheté 170 mille tonnes de cuivre au prix de 325 millions environ. Après l'effondrement des cours de 80 L à 40, elles ne valaient plus que 170 millions, soit une perte sèche de 155 millions, qui ajoutée aux 22 millions perdus dans une spéculation analogue faite en mème temps sur les étains, formait une perte totale de 177 millions. Là vinrent s’engoulfrer les capitaux des actionnaires et des obligataires de la Société des métaux; de la Société auxi-

(1) Leroy-Beaulieu, Economiste, 9 mars 1889, — Raffalovich, Année Econom. 1888-89.

2) L’action de la Société des Métaux était cotée 1075 franes le 23 mars 1888. Le 23 mars 1889, elle valait 82 fr. 50.

liaire fondée en 1888 par Secrétan, et du Comptoir d'Escompte engagé par Denfert-Rochereau et Laveissière. Ajoutons à cela la chute des actions des minesde cuivre, du Rio- Tinto notamment, dont la spéculation française avaitacheté les 5/1. La perte subie par elle de ce chef a été évaluée par M. Leroy-Beaulieu (1) à près de 100 millions. C’est donc une somme lotale d'environ 277 millions que la spéculation Secrétan a coûtée aux capitaux français, sans compter les ruines industrielles accumulées par elle pendant toute sa durée.

Nouveaux corners sur les cuivres. — Une combinaison plus vaste encore que le syndicat des cuivres, commanditée par des capitaux anglais, avait formé le dessein d’absorber toutes les mines et usines de cuivre du monde sous le nom de Metal corporation, et allait peut-être aboutir quand arriva la chute du syndicat des cuivres. En juin 1891, un nouveau syndicat s’est constitué à Londres dans le même but ; et il vient de s'entendre avec les mines d'Espagne et d'Amérique pour les amener à réglementer leurs prix et à réduire leur production de 5 0/0 jusqu’en juin 1893 (3). Les seules mines qui ne soient pas entrées dans la coalition sont celles de certaines compagnies américaines situées dans les États qui répriment les atteintes à la liberté commerciale, ou de compagnies françaises qui sont tenues en respect par notre article 419. C. Pén.

Siles syndicats sur les cuivres, tant le syndicat Secrétan que ceux venus après lui, présentent les caractères distinctifs des corners, sous d’autres rapports ils semblent égalementserapprocher dessyndicats «omnium» quenousavons déjà mentionnés. Comme chez ces derniers l’on trouve

(1) Leroy-Beaulieu. Economiste du 9 mars 1889. (2) Raffalovich. Année économique, 1888-89.

(3) Andrews, 2. c., p. 127 — Nouveau journal financier, 12 juin 1892.

en eux la réunion de deux syndicats, l'un industriel, groupant des sociétés minières et métallurgiques, et spéculant sur leurs produits: l'autre, financier, servant au premier de bailleur de fonds et spéculant sur les actions des sociétés qui le composent.

C'est ce qui explique l'agiotage eMréné qui s'est produit depuis cinq ans sur les actions des mines de cuivre de Tharsis, Rio-Tinto, Morena en Espagne, de Cape-Copper au Cap, ete. Le syndicat industriel fait le jeu du syndicat financier, ce qui permet à la spéculation de doubler ses bénéfices. ,

$ 8. — Résultats généraux des syndicats de coalition.

1. Au point de vue social. — Les coalitions de produeteurs, en relevant les prix, font-elles monter les salaires des ouvriers qu'elles emploient, de telle sorte qu'ils gagnent plus comme travailleurs qu'ils ne perdent comme consommateurs? Nullement, et la raison principale en est celle que nous avons déjà donnée au chapitre précédent pour les ententes industrielles. Toute coalition vise à diminuer la production. Toute diminution de production entraîne le renvoi d’un nombre proportionnel d'ouvriers : d'où augmentation dans la demande de travail, d'où enfin pour les salaires baisse inévitable.

Fraxcs. — Nous n'avons pu recueillir de données particulières sur ce point. Citons cependant un exemple, qui pour venir d'un accaparement isolé et non d'une coalition n'en est pas moins instructif : dans les bassins houillers d'Anzin et de la Loire, deux compagnies ont absorbé l’une la totalité, l'autre les

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1/8 des concessions originaires (un décret de IS52 défend pour l'avenir toute réunion de ce

genre). Grâce au manque de concurrence elles ont élevé les cours de la houille à des chiffres dix fois supérieurs aux frais d'extraction, et les dividendes de leurs actionnaires ont suivi la même progression. En revanche les salaires des ouvriers sont descendus au-dessous de 1 fr. 50. Des grèves répétées, opiniâtres, ont seules pu les relever depuis une vingtaine d'années (1).

ANGLETERRE. — En Angleterre, les coalitions de ces dernières années, notamment les corners de Liverpool sur les cotons (4889) et de Glasgow sur les fontes (1890) avaient apporté dans le travail des ouvriers des manufactures de si graves perturbations que les Trade-Unions finirent par s’en émouvoir. Le mal fut du reste de courte durée, comme les coalitions elles-mêmes (2).

Érars-Unis. — Nous avons déjà vu que les socialistes allemands, autrichiens et suisses se montrent favorables aux idées de concentration industrielle, de réglementation de la production et des prix. A leur exemple certains de leurs confrères des États-Unis voient les accords de producteurs d’un œil favorable, mais pour une autre raison. Ils n’en attendent pas comme leurs confrères d'Europe de bénéfices immédiats. Mais ils les regardent comme un acheminement vers leur idéal économique, la concentration de tout le capital et de tout le travail entre les mains d’un frust unique, l'État, la réglementation par lui de la production, des salaires, et des prix.

« Ces coalitions gigantesques, dit Bellamy (3), en réunissant dans quelques mains la majorité des capitaux et de la production, donnent au peuple de véritables

(1) Guillaumin, Dictionnaire d'écon. pol. Ve Accaparement.

(2) Cf. CI. Jannet, Correspondant, 25 mars 1891,

(3) Bellamy. Seul de son siècle, traduction Combes de Lestrade, p. 59 et

leçons de choses, lui démontrent que le capital est d’autant plus efficace, comme moyen de produire les richesses, qu'il est plus concentré; et la production, d'autant plus économique, d’autant plus rémunératrice qu'elle réalise d'une façon plus complète l’unité dans l’organisation et la direction ».

Sans doute, ajoute-t-il, le régime ancien de la libre concurrence et de la division du capital avait pour résultats plus de liberté, moins d'inégalité dans les conditions sociales. Sans doute les grands syndicats, les coalitions colossales ruinent chaque jour des milliers de petits industriels, de petits entrepreneurs, de petits capitalistes, et les rejettent dans le prolétariat : sans doute des monopoleurs de plus en plus puissants absorbent des capitaux de plus en plus larges et des affaires de plus en plus considérables: toutes les branches de l’industrie et du commerce sont dominées (controled) par destrusts et chacun descombatsqu’ils se livrent fait naître une coalition plus formidable, un accaparement plus complet. Mais ce sont autant de pas en avant vers l’évolution socialiste qui doit ramener l’âge d’or dans l'humanité. A l'ère des grands syndicats succèdera celle du grand syndicat, érust unique, immense, absorbant tous les autres, englobant tout le capital et tout Le travail, et dirigé par l'État au profit de tous.

Telle est, en abrégé, la thèse de Bellamy.

Au congrès ouvrier international tenu à Paris en 1889, M. Borrows délégué des Etats-Unis s’en est fait l'écho.

« Lorsque le capital universel, dit-il, sera entre les mains d’une minorité, si petite qu'elle sera visiblement aperçue par tous, le problème social sera simplifié, comme le serait le problème politique s'il n’y avait qu’un seul monarque » et il exhorte les travailleurs « à faire tout leur possible pour s'organiser de façon à pouvoir s'emparer, le

moment venu, de tous les moyens de production et de distribution accaparés par les monopolistes actuels, afin de les utiliser en vue du bien-être de la nation, et non pour une seule classe privilégiée (1) ».

Nous n'avons pas à discuter ici la valeur de ces théories optimistes. Mais il nous a semblé intéressant de signaler cette tendance assez paradoxale de certains socialistes contemporains, à voir dans les kartelle, dans les trusts, dans toutes ces coalitions de l’industrie et du commerce qui les oppriment aujourd’hui, leurs auxiliaires de demain.

En attendant la réalisation des rêves de Bellamy, les coalitions de producteurs ont eu pour les ouvriers des résultats plus désastreux encore aux États-Unis que partout ailleurs, le premier soin des trusts étant de fermer immédiatement la moitié ou les trois quarts des usines qu'ils englobent, afin de réduire d’autant les frais généraux et de main-d'œuvre (2). Non contents de fermer la majorité de leurs usines, ils ruinent celles qui leur font concurrence, et ce sont encore de ce chef des centaines, des milliers de travailleurs quelquefois privés de leur gagne-pain.

Enfin les /rusts avec leur formidable organisation de capitaux et d'usines font la loi aux ouvriers qu’ils conservent et peuvent réduire les salaires à leur gré. Qu’une grève

(1) C1. Jannet, Correspondant, 25 mars 1891, p. 1167. — Le Parti Ouvrier, 22 juillet 1889.

(2) Le trust des raffineurs de pétrole a fermé les 3/4 des usines de Pennsylvanie. Dans le même État, une coalition des usines de charbon et d'anthracite a pendant l'hiver 1888-89 diminué d’un quart le salaire de cent mille ouvriers (Times, 22 janvier 1889). Durant l'hiver suivant, une réduction nouvelle de la production, ordonnée par ce trust, a fait congédier brusquement, du jour au lendemain 20.000 ouvriers et diminuer les salaires de 20.000 autres. Le trust des distillateurs de Wiskey a fermé 50 distilleries sur 9%, celui des raffineurs de sucre a privé de travail 1500 ouvriers à Boston et plus de 15.000 ouvriers dans la seule ville de Balti-

more (Andrews, {. e.,p. 128), ,

éclate dans l’une de ses usines, le rust augmentera la production des autres ; la grève ne lui causera ni tort, ni dommage, elle est vaincue d'avance (4).

Aussi les socialistes américains sont-ils loin de partager tous la bienveillance manifestée par Bellamy à l'égard des trusts. Leur parli a même contribué de tout son pouvoir au vote des lois qui en poursuivent la répression ; il va plus loin encore aujourd’hui : attribuant non sans raison à la connivence des compagnies dechemins de fer et à leurs tarifs différentiels en faveur des grands {rusts le prodigieux développement de ces derniers, il réclame impérieusement la confiscation et l'exploitation par l'État de tous les réseaux de voies ferrées.

En résumé les coalitions de producteurs ont partout la même tendance :

Abaisser Les salaires des ouvriers, sans lutte possible de leur part ;

Augmenter le prix des marchandises ou produits visés par elles.

Or ce que visent de préférence ces genres de coalitions, ce sont les denrées de première nécessité: charbons, pétrole, colons, sucres, etc. Ainsi donc par une triste fatalité le renchérissement de la vie coïncide ici pour l’ouvrier avec

s’en accroît d'autant et rend plus aiguës encore ces crises sociales qui tendent à devenir endémiques, en Allemagne et en Amérique surtout.

la baisse de son salaire. Sa misère

C'est done à bon droit, croyons-nous, que le Congrès international ouvrier tenu à Paris en 1889 à voté la résolulion suivante :

(1) Un des buts avérés du Sugar Trust avait été de protéger ses mem. bres contre ce qu’il nommait les coalitions déloyales du travail (Andrews, L. c., p. 128).

« Les organisations ouvrières de chaque pays devront mettre en demeure les pouvoirs publics de s’opposer, en vertu des lois existantes ou à élaborer, à toutes coalitions ou « 7ings » ayant pour but d’accaparer soit la matière première soit les objets de première nécessité, soit le travail » (1).

IL. Résultats au point de vue économique. — Plus encore que les syndicats de protection industrielle, les coalitions de producteurs ont une tendance à favoriser les marchés étrangers au détriment des marchés nationaux ; car avec les droits protecteurs élevés qui existent en beaucoup de pays, en France notamment, la concurrence étrangère ne peut venir lutter contre les coalitions de l’intérieur. Au contraire, sur les marchés extérieurs il faut compter avec elle. D'où la différence des deux tarifs, toute en faveur des étrangers. Ainsi, tandis que les coalitions élèvent à l’intérieur le prix des matières premières, elles l’abaissent à l'extérieur dans la même proportion, faisant payer ainsi au consommateur indigène une véritable prime à l’exportation. En même temps elles s’approprient cette autre prime que les tarifs protecteurs accordent indirectement aux industries nationales. Ces résultats sont de nature à faire réfléchir, si l’on considère qu'il n'y a pas une seule marchandise ou denrée de première nécessité qui n’ait fait ou ne puisse faire l’objet d’une coalition de ce genre, et qu’à l’abri de tarifs fortement protectionnistes comme les nôtres, ces sortes de manœuvres ont toutes les chances de succès.

En résumé les coalitions de producteurs tendent à abolir la concurrence, à diminuer les salaires, à renchérir d’autant plus une denrée qu’elle est plus nécessaire, et que les droits protecteurs sont plus élevés dans le pays de produc-

(1) Le Parti Ouvrier, 22 juillet 1889.— CI. Jannet, Correspondant, 25 mars

tion : enfin à vendre cette même denrée d'autant moins cher au dehors qu’elle sera cotée plus cher à l’intérieur (c'est ce qui est arrivé notamment, en France pour la soude et les sucres, en Allemagne pour les rails d’acier).

Donc lorsque les syndicats n'ont pas pour but unique de prévenir des crises de surproduction, lorsqu'ils se proposent de pratiquer la hausse artificielle et exagérée d’un produit, de former une coalition, cette coalition ne constitue pas seulement un délit pénal; elle est encore, qu'on nous passe l’expression, un véritable délit économique.

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