‹ La cure d'altitude [electronic resource]Chapitre 15 sur 101 · ANOXYHÉMIE AIGUË (MAL DE MONTAGNE · texte numérisé non relu

ANOXYHÉMIE AIGUË (MAL DE MONTAGNE

Tous les voyageurs qui ont parcouru les régions montagneuses signalent un état singulier qui les a surpris quand ils sont arrivés à certaines altitudes, variables avec les régions, et qui, dans nos Alpes, se trouvent entre 2600 et 3000 mètres.

Ce mal a reçu des noms dilîérents suivant les pays. Appelé Soroche et Puna dans l'Amérique du Sud, Mareo par ceux qui le comparent au mal de mer, Tank, Dum, Miindar par les Asiatiques, il est connu chez nous sous le nom plus simple de mal de montagne.

La comparaison qu'on en a faite avec le mal de mer est assez légitime si on n'en considère que les symptômes; dans les deux cas il y a vertiges, vomissements, état syncopale. Mais les causes sont bien différentes.

Étiologie. — Ce qui frappe tout d'abord quand on étudie le mal de montagne, c'est qu'il est loin d'apparaître toujours à la même altitude et dans les mêmes conditions. Il y a plusieurs manières de s'élever dans l'atmosphère : on peut gravir une montagne ou se laisser emporter par un aérostat. Dans le premier cas on a le mal d'altitude vers 3000 mètres, dans le second on peut dépasser 7000 mètres sans le rencontrer. Retenons ce fait, dont nous tirerons bientôt un grand parti.

Un deuxième point à noter c'est que l'intensité des symp-

tomes va croissant avec la hauteur. Ainsi pendant les 3000 premiers mètres que l'on franchit, c'est à peine si on ressent quelques palpitations, quelques anhélations : puis, dans la suite, une dénivellation de 50 mètres produit des accidents de plus en plus graves, jusqu'à ce qu'il soit impossible de les supporter.

Influence de la hauteur. — A quelle hauteur apparaissent les premiers symptômes? Il y a sur ce point des ditîérences vraiment singulières. Dans les Alpes, dans les Pyrénées, c'est vers 3000 mètres ; vers 3500 mètres, ils s'accentuent, et, à 4000 mètres, ils sont à peu près inévitables.

Or, dans les montagnes beaucoup plus élevées de l'Amérique du Sud, on peut facilement dépasser 4000 mètres sans rien ressentir, les voyageurs sont unanimes sur ce point. Il en est d'ailleurs de même dans la chaîne du Caucase et dans les monts d'Arménie. El, même dans la longue chaîne des Andes, il y a des variations; on a la puna à Cerro de Pasco, qui est à 4320 mètres, à la Paz qui est à 3728 mètres, tandis qu'aux environs de Quito on monte très liien au delà de 5000 mètres sans grand dommage.

En Asie, c'est la môme chose. Des touristes qui avaient eu le mal de montagne dans les Alpes à 3000 mètres, ont pu franchir des passes de 5500 mètres sans être trop incommodés. Les frères Schlagintweit ont monté, dans l'Himalaya, à 6882 mètres, sur l'Ibi-Gamin, sans être sérieusement malades.

Bien plus, il semble que sur la même montagne l'arrivée à certains endroits donne le signal des accidents. Je citerai le Couloir du mont Blanc, où apparaissent des troubles qui se dissipent au sommet, c'est-à-dire 300 mètres plus haut. Paul Bert fait remarquer que c'est à cette curieuse particularité qu'est due l'opinion de plusieurs auteurs, généralement peu sérieux, qui ont supposé que, dans ces localités, il y avait des exhalaisons gazeuses méphitiques ou des poisons venant des plantes du pays.

Comme il faut fixer un niveau moyen où commence la maladie, nous dirons qu'on s'en fera une idée assez exacte en

Regnabi). — La cure d'aUilude. 6

LA CUHK D'ALTITI DE

admellanl qu'elle apparaît en général au point où se trouve la limite des neiges perpétuelles. Mais il ne faut pas croire que la neige y soit pour quelque chose, car alors le mal de montagne apparaîtrait en plein hiver et en tous temps dans les régions polaires les plus basses. Ce que nous venons d'énoncer s'accorde assez bien avec l'expérience, puisque la punn apparaît bien plus haut dans les Andes, où la neige commence plus liant, que dans les Alpes où elle commence plus bas. C'est une coïncidence sans qu'il semble y avoir rapport de cause à eflet.

Influence individuelle. — Il convient encore de tenir compte de l'iniluence individuelle. Dans une caravane qui grimpe sur le mont Blanc quelques personnes sont malades, les autres ne le sont pas. Il est à noter que ce sont les débutants et les inexpérimentés qui sont pris seuls ou au moins les premiers. Les guides, les porteurs ne le sont que rarement dans les Alpes. Il n'en est pas de même dans les Andes et l'Himalaya, mais on voudra bien noter que les caravanes qui franchissent ces grandes chaînes sont loin d'être composées uniquement de montagnards; les coolies, les péons que l'on recrute sont des gens de plaine, non habitués à la montagne et ne ressemblant en rien aux professionnels des Alpes ou des Pyrénées.

Quelque chose de plus étonnant, c'est que les mêmes personnes ne se comportent pas de la môme manière dans des excursions successives. La première fois elles sont gravement malades, la seconde elles ne ressentent absolument rien. L'histoire des ascensions en montagne fourmille de faits de celle nature.

Influence de f acclimatement. — Si l'on compulse les récits des voyageurs en montagne, on trouve sur ce point les opinions les plus différentes. Les uns se plaignent vivement de leurs montagnards, les déclarent peu aptes à supporter la marche, les autres au contraire s'en félicitent et remarquent leur étonnante endurance. Mais nous avons fait des restrictions sur ce point, attendu qu'on ne sait jamais dans une troupe si on a affaire à des montagnards ou non. Par exemple dans les

simples cavalcades que les baigneurs organisent dans les Pyrénées, plus de la moilié des guides ou porteurs sont des gens de la plaine de Toulouse, de simples conducteurs de chevaux qui viennent pour la saison et ignorent absolument la montagne.

Il est certain que l'acclimatement a une grande intluence, et nous différons d'idées sur ce point avec Paul Bert, qui lui en attribue très peu, et dans les cas où on cite des guides ou des animaux de montagne très malades en des endroits où « les bourgeois » ne l'étaient pas, on ne dit pas si ces porteurs, bêtes ou gens, n'étaient pas surchargés de poids et de bagages pendant que les amateurs élaient légers et libres de leurs mouvements.

Ce qui semble s'accorder avec celle manière de voir, c'est que les condors, oiseaux de montagne, vivent très bien et volent largement à des hauteurs de plus de 7000 mètres, que les lamas des Andes passent des cols de 5500 mètres sans aucun accident de nature physiologique, et que nos simples chamois des Alpes et nos bouquetins se chassent souvent entre 3000 et 4000 mètres et fuient avec une vitesse qui ne serait guère compatible avec un état morbide.

Du reste c'est un fait bien connu des alpinistes qu'il faut s'habituer à la montagne. Le novice qui, arrivant à Chamonix, tente du premier coup l'ascension du mont Blanc est sûr de son affaire; celui qui, au contraire, séjourne successivement à des altitudes de plus en plus grandes et ne commence les longues ascensions qu'au bout de quelque temps, échappera, comme les gens du pays, au mal de montagne. Nous en donnerons bientôt la raison.

Influence de la fatif/ue. — Tous les auteurs sont unanimes à considérer les fatigues comme un élément considérable du mal de montagne. Pour nous il en est non pas la cause eflective, mais la cause déterminante.

Je m'explique : un excursionniste gravit à cheval une montagne, il est au-dessus de la limite du mal de montagne, et pourtant il ne l'a pas. Il descend de sa monture, il se met à

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marcher péniblement, et le voilà ({ui est pris. On le met sur un brancard et on continue à monter : tout cesse; on le remet par terre, il recommence les efforts, le mal revient. Voilà une expérience bien nette : elle est de tous les jours. Il n'y a pas du reste que la fatigue musculaire qui soit un facteur de la pnna, l'épuisement nerveux en est un aussi : un touriste qui a mal dormi ou mal digéré sera atteint avant ceux de ses collègues qui auront passé une bonne nuit. Les guides qui conduisent les voyageurs au sommet du mont Blanc savent bien cela : ils peuvent au départ des Grands-Mulets prédire ceux de leurs clients (jui seront malades en roule : ceux qui n'auront pas bien dormi. Cela pourra être aussi ceux qui n'auront pas bien dîné.

Toute cause d'infériorité physiologique entre dans l'étiologie du mal de montagne. Les gens gros l'ont plus facilement que les gens ninigros, b-s gens un peu valétudinaires sont sûrement pris avant Ions les autres.

Le froi<l esl, à ce titre, un déterminant très connu de l'affection qui nous occupe, et cela pourrait nous expliquer pourquoi c'est en arrivant au niveau des neiges perpétuelles que les ascensionnistes commencent à souffrir et pourquoi aussi la limite du mal est en même temps la limite des neiges. Le mai commence où commence aussi sa cause adjuvante. Voilà pourquoi il débute à 3000 mètres dans les Alpes et à 4000 et 4500 dans les Andes et l'Himalaya. Si aux environs de Quito on peut monter à 5000 mètres sans l'avoir, c'est que la limite des neiges est éloignée et le climat très tempéré.

Je citerai encore parmi les causes accessoires du mal de montagne la dénivellation plus ou moins brusque que subit le voyageur. Ainsi je suppose qu'il monte à l'Etna; il part du niveau de la mer et franchit plus de 3000 mètres d'un coup : il a le mal de montagne. Mais s'il escalade le Galenslock, par exemple, au massif du Gothard, pic qui a la même hauteur à peu près que l'Etna, il part de Gletsch à près de 1800 mètres, il n'a à franchir que 1800 mètres, et les 1800 premiers il les a

inonlés lentement, en plusieurs jours, ce qui l'a acclimaté. Il n'a pas le mal de montagne.

Nous tirerons plus tard des conséquences de ces faits dans leurs applications à la cure d'altitude.

C'est dans le même ordre d'idées que l'on s'explique qu'on soit plus souvent malade quand on franchit les Andes du Chili vers l'Atlantique (la montée est alors raide), que dans l'autre sens, oîi elle est très allongée. Dans l'Himalaya le mal de montagne arrive encore plus haut parce que la montée est très douce, au moins jusqu'au pied des géants de cette région.

Symptomatologie. — Rien ne ressemble au mal de mer comme le mal de montagne.

Le premier symptôme que l'on éprouve est un malaise général; on a les jambes cassées, les genoux rompus : il semble qu'un poids énorme vous écrase. Ce sont les signes précurseurs : si le malade s'assied, s'il ne va pas plus loin, tout peut en rester là. Mais en général on est bien obligé de continuer à marcher, et alors les signes aigus se manifestent. La salive afflue à la bouche, une nausée écœurante se fait sentir et elle est presque immédiatement suivie de vomissements, alimentaires d'abord, puis muqueux et bilieux dans les cas graves. On a même quelquefois signalé de véritables hématémèses.

Des coliques surviennent, accompagnées de diarrhée. Une sueur froide couvre le corps, l'urine se supprime.

Une céphalalgie intense vient se mêler à ces symptômes primitifs. Tous les voyageurs en hauteurs se plaignent du cercle de fer qui leur étreint le cerveau, les oreilles bourdonnent, la vue s'obnubile, s'obscurcit, il survient des éblouissements, quelquefois des syncopes.

Les facultés intellectuelles sont diminuées, quelquefois supprimées. L'individu n'a plus souci de sa personne, il est comme stupéfié, il n'a plus d'idées et ne parle que de dormir. La volonté est nulle : si on laissait le m.alade sans secours, il demeurerait sur place sans chercher à se tirer d'affaire. Et, comme le fait remarquer Paul Bert, c'est à cet état de prostra-

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lion qu'on doit allribucr le peu de souvenirs que lanl de voyageurs rapportent de leurs explorations à grande hauteur et le peu d'intérêt des récits qu'ils en écrivent ensuite.

J-itJ. !.. — l.di'Irl : Iv.ii r rc~|iir,it,iirc jn'i^ ,i \.)un (:*00"'J.

Ces symplùinos louclionncls sont accompagnés de signes très nets du cAh' de rapjiareil respiratoire et de la circulation.

Fig. -. — L,,rtel : Trace ivs],ir,il,,irc pris au siniimcl du iiioiil Blaiu- ( iSIO"). ain-ès une heure de repos.

La dyspnée est constante et elle est particulièrement pénible. Nous nous souvenons que dans la seule atteinte du mal de montagne que nous ayons jamais subie, c'est d'elle que nous souffrions le plus : elle est angoissante. Dès qu'on est assis ou

couché sur la neige elle cesse, pour reprendre aussitôt qu'on essaye de se remettre en marche.

M. Lortet, en montant au mont Blanc, a pu prendre son tracé respiratoire avec l'anapnographe de Bergeon et Kastus et il a obtenu les deux figures ci- contre {fig. 6 et 7). Dans toutes les deux l'aire G F D E représente l'inspiration et l'aire B C B A

Fig. N. — Tupulain : Cliamonix. ilO.'iO"").

l'expiration. L'un a été pris à Lyon, l'autre au sommet du mont Blanc, après un long repos. La quanlilé d'air inspiré et

Fig. y. — Tupelain : Grands-Mulets (;iOO&"').

expiré au mont Blanc est moindre qu'à Lyon. Il est vrai que le nombre augmente pour compenser l'amplitude diminuée.

Fig. 10. — Tupelain : Sommet du mont Blanc ('tSld'").

Ceci est le fait de l'état aigu du mal de montagne, car dès qu'il y a accoutumance à l'altitude, l'amplitude des mouvements respiratoires revient et dépasse la moyenne.

Le cœur bat plus vite : il bat même quelquefois extrêmement vite et le patient le sent remuer dans sa poitrine. Ce symptôme peut quelquefois être unique et pour ainsi dire précurseur du mal de montagne. La fréquence monte alors entre 80 et 100 pulsations; mais, si le mai se déclare avec intensité, les battements peuvent arriver à 130 ou 140, comme dans la fièvre.

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