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CHAPITRE VIII

ACCLIMATEMENT A L'ALTITUDE

HYPERCYTHÉMIE

Théorie de l'anoxyliémie chronique. — Travaux de Jourdanet. — Ne semble-t-il pas qu'il y ait une vérilable et flagrante contradiction entre le titre même de cet ouvrage : la cure d'altitude, et le résumé de l'étude physiologique que nous venons de faire, qui montre que le résultat de la vie à la montagne est une maladie? Physiologiquement, j'essaye sur un animal l'aclion de l'altitude et je rends malade cet animal bien portant. Je le suppose déjà anémique, convalescent d'une grande opération chirurgicale. Je le soumets à la dépression, et le voilà bien plus malade qu'il n'était avant. Bien mieux, il devient malade bien avant un autre être de son espèce que j'ai soumis en pleine santé à l'action de la dépression!

Jourdanet avait bien pensé à la chose, et, dans ses voyages à travers les Andes, il avait cru voir que les hommes qui habitent les villes et les fermes situées aux grandes hauteurs, présentaient un état de misère physiologique spécial qui les prédisposait à certaines maladies, que chez eux les affections banales prenaient de suite une tournure spéciale et bien un peu vague qui ne se rencontrait pas chez les habitants des rivages et des plaines. Il a même été plus loin, et, dans un ouvrage considé-

LA Cl ItK D'ALTITI DK

rable, il a clieiché à déinonl r(ïr (jiie la vie sociale, les idées politiques, les o|iiiiioiis économiques des hahilants dos régions élevées avaient liiii par èlrc façonnées d'une manière })arliculière par leur état de chronique anoxyhémie. Pour Jourdanot. les hommes des hauts plateaux de rAméri(iue et de l'IIimalaya sont des intirmos en raison de ce fait qu'ils ont dans le sangune moindre réserve d'oxygène, qui limite forcément leur énergie aussi hien intellectuelle que physique. De là l'état incontestahle d'infériorité d(>s races espagnoles transportées dans les répuhliques du sud de l'Amérique.

Les objections sont venues en masse ébranler la théorie de Jourdanet. D'abord l'état de faiblesse constitutionnelle des habitants des Andes tient-il bien à leur vie sur les hauteurs? S'il en était ainsi, nous devrions retrouver la môme absence de résistance chez le montagnard alpin ou pyrénéen. Or il n'en est rien, au moins dans les régions où les gens sont aisés et mangent bien. Voyez les habitants de la haute Engadine ou de r01)erland; tous hôteliers, guides, serviteurs, ils gagnent leur vie et se nourrissent convenablement et ils sont admirables de robustesse et de santé. — Il est vrai (jue, dans les régions du Valais, des Hautes-Alpes, où l'étranger va peu ou môme point, l'absence d'agriculture, d'industrie ou de commerce rend le montagnard misérable, et c'est là, comme dans les Andes et pour la même raison, qu'on retrouve la misère physiologique. Mais l'altitude n'y est pour rien. Les paysans crétineux de la basse vallée du Rhône vivent plus bas que nos paysans vosgiens. Ne sont-ils pas bien au-dessous comme santé et comme valeur morale? Les Américains espagnols qui hal»ilenL les Andes sont restés en retard sur le reste de l'humanité, c'est vrai; mais les Américains espagnols qui habitent le bord de la mer sont-ils donc si supérieurs? ne sont-ils pas bien au-dessous des Allemands du Tyrol ou des Suisses vaudois qui demeurent à de grandes altitudes? Et, en restant dans la même race, n'y at-il pas une grande différence entre le Mexicain si actif et si courageux des hauts plateaux et l'habitant veule et inerte des

ACCLIMATEMENT A L'ALTITUDE

rivages vénézuéliens?... Enfin dans la décadence des races dans la Sud-Amérique ne faut-il pas faire entrer pour beaucoup le régime politique lui-même? Ce qui le prouverait c'est que les classes riches et dominantes de ces pays sont loin d'être aussi abâtardies que le populaire, et pourtant chaque caste respire bien le même oxygène sans tension et devrait souffrir de la même anoxyhémie chronique.

Du reste l'observation va nous renseigner. Si les hommes habitant les Andes sont inférieurs du fait de l'altitude, il va en être de même des animaux. Or les chevaux, les lamas, les vigognes, les alpacas sont d'une admirable endurance à la fatigue. Qui ne sait que dans les Alpes les chamois et les bouquetins fournissent une somme considérable de travail sur les plus grandes montagnes et avec la plus grande vitesse?

C'est qu'il se fait très rapidement une adaptation du sang à l'altitude, un acclimatement à la grande hauteur. Par quel mécanisme? Paul Bert l'a vu et il va nous le dire.

Grâce à lui nous allons dès maintenant entrevoir le mécanisme réel de la cwre d'altitude.

Il est certain que, après que le mal d'altitude a éclaté, si le patient persiste à rester en montagne, le soulagement, puis la, guérison surviennent.

Théorie de l'hyperhémoglobinhémie. — Travaux de Paul Bert. — « A quoi peut tenir cette acclimatation? nous dit Paul Bert. Parmi les hypothèses que j'ai examinées jadis, il en est une qui peut être facilement contrôlée par l'expérience. Elle consiste à supposer que l'hémoglobine a augmenté en quantitédans le sang, en telle sorte qu'à la grande hauteur où vivent les animaux des altitudes ils pourraient avoir dans leur sang la même quantité d'oxygène que ceux des régions basses, et braveraient ainsi l'anoxyhémie.

(( La richesse en oxygène de la combinaison oxyhémoglobique resterait moindre, mais la quantité d'hémoglobine compenserait le déficit.

« Une importante constatation faite il y a plusieurs années,

LA CI RE n'ALTITlDlC

par M. Jolyel, aujourd'hui professeur à la Facullé de médecine de Bordeaux, est venue faciliter cette élude. M. Jolyel a vu, en effet, que du sang- poiiiri, aiiité au contact de l'air, absorhc exactement la même (iuaiilil(' d'oxygène (à conditions égales de température et de pression) que lorsqu'il était frais et vivant. En d'autres termes, l'hémoglobine n'est point alleinle par la pulréfaclion ; j'ai pu alors demander aux voyageurs qui visitaient les hauts lieux de m'envoyer du sang d'animaux lire dans ces régions. Aucun n'avait répondu à cet appel, ([ui date de plusieurs années; mais, récemment, un de nos com[»alriolcs établi à la Paz (3700 m. d'altitude), ville où les malaises du soroche atteignent tous les voyageurs, M. Eugène Guinaull, m'a envoyé une série d'échantillons de sang d'animaux vivant à quelques centaines de mètres au-dessus de la Paz.

« Ces sangs ont été agités au contact de l'air, à la température de 15", et voici, ramené à 0" et à la i)ression de 0 m. "ÎG, la (juanlilé d'oxygène que 100'^ de chacun d'eux a pu absorber :

Vigogne

Lama inàlc 21 ,0

Alpaca 17 .0

Cerf 21 ,i

Viscacht' KJ ,2

Mouton 17 ,0

Porc 21 ,(i

« Or, les analyses de sang faites en France et à l'étranger, cl les analyses très nombreuses que j'ai faites moi-même ont montré que la quantité maxima d'oxygène absorbable par le sang des mammifères herbivores de nos pays est de 10'^ à 12'^ pour 100'^ de sang.

« L'hypothèse est donc vérifiée. Le sang des animaux originaires des hauts lieux, et même celui des animaux acclimatés, présentent une capacité d'absorption pour l'oxygène bien supérieure à celle du sang des animaux vivant au niveau de la mer.

ACCLIMATEJIEiNT A L'ALTITUDE

Les premiers ont donc là, pour fournir aux dépenses régulières de la vie et même aux travaux musculaires qui peuvent leur êlre imposés, un magasin beaucoup plus riche que celui des animaux nouvellement transportés dans les hautes régions. Il n'est donc pas étonnant qu'ils échappent aux accidents qui frappent ces derniers.

« Il faudrait, pour infirmer cette conclusion, que la quantité du sang lui-même fût beaucoup moindre, ce qui est fort invraisemblable, et n'a été signalé par aucun observateur.

« Il y a sans doute d'autres éléments, dans le problème complexe de l'acclimatation sur les hauts lieux. Un réglage plus économique des dépenses musculaires, une utilisation plus parfaite des forces vives dégagée par les oxydations organiques, doivent peut-être entrer en ligne de compte. Ce sont là des hypothèses d'examen difficile, qu'il convient de réserver. Mais leur importance ne peut être plus grande que celle dont j'apporte aujourd'hui la vérification expérimentale. »

Expérience de Mûntz. — Il n'y avait pas un an que Paul Bert avait fait cette remarquable découverte qu'elle fut confirmée par Miintz, expérimentalement pour ainsi dire. Cet observateur commença par fixer le taux maximum d'oxygène absorbé par des lapins élevés à ïarbes, puis il les transporta au Pic du Midi de Bigorre.

Laissons-le décrire lui-même son expérience.

« Dans le but de contrôler les résultats des expériences de P. Bert et d'examiner si une longue suite de générations est nécessaire pour produire cette modification, j'ai transporté, au mois d'août 1883, sur le sommet du Pic du Midi, à 2877 mètres d'altitude, où la pression barométrique est voisine de 540 millimètres, des lapins pris dans la plaine et qui appartenaient au type vulgaire du lapin de garenne. Ils ont paru acclimatés dès le premier jour, cherchant leur nourriture sur les maigres gazons de ce haut sommet, sans s'éloigner de plus do 200 mètres à 300 mètres de l'Observatoire, oîi ils revenaient généralement le soir, et où on leur distribuait un peu d'avoine

i-.v ct itE n'ALTirt nic

el (les éplucliures de léiiumes. Ils se soiil rei>i-ocluils noriuiilemcnt. Au mois d'août 1890, j'ai sacrilu'; les la[)iiis nés au Pie, après plusieurs LîV'nérations, des parents qui y avaient été installés sept années aii|Kuavant, et j'ai examiné leur sang- comparativement avec celui des lapins vivant dans les ]daines.

« Ouel<|ues modifications s'étaient produites dans les caractères (-xléricurs des lapins du Pic du Midi. La taille s'était légèrenicul rapclissée, les oreilles étaient moins développées, et la fourrure, de nuance plus claire, élail extraordiuairement é[)aisse. Y a-l-il là des indices d'une modification due à l'iulluence d'un milieu semblable à celui des régions polaires?

« C'est uni^ (|ueslion que je ne cherche pas à résoudre ici.

« L'examen du sang effectué à Paris, dans les mêmes conditions de pression et de température, a donné les résultais suivants :

Malirn-s

Lapins du Pic inoy.) 1 U(;U,l :il,«,S n'%-28

Lapinsdelaplainei^nioy.). 1 U'i(j,i lo,7.'3 -40 ,'6 0 ..'iO

« On peut conclure de ces résultats que, lorsque les animaux vivent à une grande altitude, c'est-à-dire dans un milieu où la tension de l'oxygène est notablement amoindrie, leur sang s'enrichit en hémoglobine, comme le montrent l'augmentation des matières tixes et surtout celle du fer; il acquiert par suite, pour l'oxygène, un plus grand pouvoir absorbant, pouvant compenser l'effet de la raréfaction de l'air.

« Un séjour de sept ans, comprenant plusieurs générations de lapins, a donc suffi pour effectuer cet enrichissement du sang.

« Mais une aussi longue durée ne paraît pas nécessaire : ce qui me le fait penser, c'est l'examen du sang des moutons pâturant sur les flancs du Pic du Midi, entre 2300 mètres et 2700 mètres d'altitude, mais nés dans la vallée et transportés sur la montagne seulement depuis six semaines. Leur sang

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a été comparé à celui des moutons élevés et nourris dans la plaine :

Fer Oxy^ciiu

Matières métallique ulisorl>e

fixes iHiiu- 100 izr. ].arlOO^;i'.

Densilé. pour 100. Je saiiL'. Je sang .

Moulons de la montagne

(moy.) 1 053,2 18,10 GO^s^i 17^^ '.7

Moutons de la plaine

(moy.) 1 03<S,0 13,58 32 ,5 7 ,32

L'enrichissement du sang, qui permet aux fonctions respiratoires de s'effectuer avec la même intensité aux grandes altitudes, où la tension de l'oxygène est faible, paraît donc s'accomplir en un temps très court et n'est pas un phénomène comparable aux modifications lentes que le séjour continu dans un milieu anormal peut déterminer, après des générations successives, dans les espèces animales.

« L'aptitude du sang à se modifier suivant les besoins de l'organisme animal ne se manifeste pas seulement dans les conditions où la tension de l'oxygène diminue, mais aussi dans celles où les matériaux alimentaires sont introduits en excès dans la circulation, et où, par suite, une plus grande activité respiratoire est nécessaire. Tel est le cas des animaux soumis à l'engraissement intensif. Les nombreuses observations que j'ai faites sur les sujets primés au concours général agricole du palais de l'Industrie montrent que leur sang est beaucoup plus riche en hémoglobine, en substances fixes, en fer, que celui des animaux ordinaires. M. P. Hegnard a, de son coté, constaté l'augmentation de la capacité respiratoire du sang des animaux gras :

Fer Oxygène Matières métallique absorbé

tixcs pour 100 gr. iiarlOOgr.

Densité. pour 100. de sang. de sang.

Moutons primés (moy.). 1 058,0 20,33 57™s%0 16^^4 Moutons ordinaires (moj.). 1 038,0 13,G0 33 ,0 7 ,7

« Le sang acquiert une capacité respiratoire plus grande

LA CVUE I) Ar.TITIinK

lorsque l'afflux alimenlaire esl plus abondant, aussi bien que lorsque l'oxygène est plus rare; dans les deux cas il se modifie de manière à pouvoir fournir en suffisance l'oxygène nécessaire à raccomplissemeni des fondions vitales. »

En résumé l'expérience d<' IMiiulz confirine absolument celle de Bert; après un séjour en monlai:ne riiénioglobine augmente dans le sang. Cette opinion n'est pas partagée, au moins sous cette forme, par Viault. Cet auteur, après des expériences analogues, a conclu que la quantité d'hémoglobine était égale en plaine et sur les sommets dans la môme espèce animale. Il affirme que les chiflVes élevés trouvés par Bert sur les animaux des Andes correspondent aux quantités mêmes que l'on rencontre sur les herbivores des vallées. Cela tient à ce que Viaull s'esl fié, comme point de déj)arl, aux chiffres obtenus autrefois par Quinquaud sur le taux de l'Iiémoglobine chez les herbivores. Ce médecin a en effet publié des nombres beaucoup plus élevés (jue ceux de Bert et de 31ûntz. A y^r/o/v' j'aurais eu plus (!<• conliauce dans les analyses de ces deux derniers observateurs; niais je me suis donné la peine de répéter nombre de fois les analyses, et je suis tombé sui' des nombres (|ui confirment ceux de Bert et de Miintz et qui sont en discordance absolue avec ceux de Quinquaud.

Théorie de l'hypercythémie. — Recherches de Viault. — Du reste, Viault a découvert quelque chose d'assez important pour que ce point accessoire reste dans l'ombre. Le premier il a constaté :

1" Que l'altitude a pour effet brusque d'élever notablement le nombre des érythrocytes du sang;

2" Que celle élévation du nombre des globules n'est pas proportionnelle tout de suite à la formation de l'hémoglobine, celle-ci ne venant qu'après teindre, pour ainsi dire, le globule terminé.

Je vais encore lui laisser la parole, en empruntant aux Comptes rendus l'exposition de ses recherches telle qu'il la présente luimême.

ACCLIMATEMENT A L ALTITUDE

« On peut supposer a priori que la raison physiologique qui permet à l'homme et aux animaux de supporter l'atmosphère très raréfiée des hauts lieux doit consister soit dans l'augmentation de fréquence des mouvements respiratoires, soit dans une accélération des hattements du cœur qui ramèneraient plus souvent le sang au poumon, soit dans l'augmentation de l'élément respiratoire du sang, c'est-à-dire des globules, soit dans une plus grande capacité respiratoire de l'hémoglobine, soit enfin, et dans une mesure difficile à évaluer, dans la diminution des besoins des tissus en oxygène, c'est-à-dire dans l'amoindrissement de l'activité des combustions respiratoires intimes, ou môme dans une meilleure utilisation, pour un travail donné, des coml)uslions produites.

a Mais laquelle de ces nombreuses hypothèses convient-il d'accepter? C'est là ce qu'on ignorait absolument. Or, mes recherches démontrent que la part la plus importante dans ce phénomène d'adaptation de l'organisme aux basses pressions revient à l'augmentation du nombre des globules rouges du sang, c'est-à-dire de l'élément respiratoire oxygénophore.

« Les chiffres suivants, obtenus au moyen du compte-globules à chambre humide gradué de Malassez, ne peuvent laisser aucun doute à cet égard.

Globules.

A Lima, le 4 octobre 1889 (veille de mon départ pour la

Cordillère), mon sang contient par millimètre cube. . o 000 000 A Morococha, le 19 octobre (depuis quinze jours dans la

Cordillère) 7 100 000

Mayorga (id.) 7 300 000

Mayorca, arriero depuis trois ans à la mine 7 840 009

R. Prieto, garçon de cuisine, métis 6 770 000

Dittman, Allemand, administrateur de la mine 7 920 000

Atcbachay, Indien 7 960 000

Margarita, Indienne 7 080 000

Charpentier, tils de Français, majordome 6 000 000

Rassi, Italien, à la Oroya G 320 000

Mon sang le 27 octobre 8 000 000

Regnard. — La cure d'altitude. 9

LA CUBE d'altitude

J. Mayorga (id) 7 /i\0 000

Jeune chienne vigoureuse 9 000 000

Coq d'un an vigoureux G 000 000

Lama inùle 16 000 000

« Les deux chinVes les plus faibles fournis par le sang de l'homme oflrent cela d'intéressant que l'un provient d'un jeune homme de vingt ans, arrivé depuis peu de jours à Sierra et venant de Panama, où il a passé huit ans et a eu de nombreux accès de iièvrc.

« 11 a un teint nettement anémicjue et vient d'avoir, à Morococha même, un nouvel accès de fièvre. L'autre chiffre se rapporte à un Italien qui habile à la Oroya (3712 mètres) et présente la particularité d'être atteint du soroche ou mal des montagnes chaque fois qu'il franchit le sommet de la Cordillère.

« Ainsi donc un des premiers effets produits par le séjour de l'homme sur les haulcs iiioiilagiK s consiste dans l'exagération de la fonction normale de rh(''nialo]i()ièse. »

Henlré en Euro]»e, Viault ne s'en est pas tenu là. Il s'est transporté au Pic du Midi, où jMiintz avait déjà travaillé, et il a répété sur la formation des globules une expérience analogue à celle du chimiste de l'Institut agronomique, expérience d'ailleurs pleinement confirmative.

La voici telle que Viault l'a tout d'abord fait connaître.

« L'Observatoire du Pic du Midi est situé à l'altitude de 2877 métrés (à très peu près l'altitude de Quito). J'avais envoyé à son regretté directeur, M. l'ingénieur Yaussenal, quinze jours avant d'y monter moi-même avec mes appareils, un certain nombre de chiens, de lapins, cobayes et poules, qui s'y sont parfaitement acclimatés. Avant leur départ de Bordeaux, j'avais analysé le sang de tous ces animaux, au point de vue du nombre des globules, de la capacité respiratoire, c'està-dire de la quantité d'hémoglobine et, en ce qui concerne les chiens, de l'analyse des gaz du sang.

ACCLIMATEMENT A L'ALTITUDE

« Voici les résultais fournis par la numération des globules :

A Bordeaux Au Pic du Midi par mm. c. par mm. c.

Lapine adulte 4 520 000 6 440 000

Lapin jeune 5 370 000 7 460 000

Cobaye 4 600 000 5 200 000

Coq . 2 760 000 3 660 000 1 (en

Poule 2 800 OlJO 3 760 000 j cage).

Caille 3 490 000 3 740 000

Coq du Pic » 3 800 000 (libre de-

puis 0 mois au Pic).

« Le sang- de ces animaux contenait un nombre prodigieux de petits globules en voie de formation, dont les uns (pour les coqs et la poule) sont déjà elliptiques avec un noyau bien formé et les autres plus petits encore arrondis et sans noyau.

« Gbez l'homme et chez le chien, l'augmentation des globules n'a pas été très appréciable, bien que j'aie pu constater, au moyen de l'hémochronomètre, une augmentation de la capacité respiratoire du sang. Comme cette hyperglobulie existait à un degré élevé dans les observations faites par moi au Pérou, à l'altitude de 4392 mètres, on peut en conclure qu'elle ne se produit probablement, d'une manière très intense, qu'au-dessus de 3000 mètres.

« Quoi qu'il en soit, voici les chiffres que j'ai obtenus au Pic du Midi et que je donne, bien que les différences soient assez faibles, parce qu'ils sont aussi en série avec les résultats précédents, beaucoup plus nets :

A Bordeaux. Au Pic du Midi.

Moi 4 730 000 5 230 000 (globulins).

G. (cuisinier) » 5 100 000

(depuis 4 ans au Pic).

P. (domestique) 5 000 000 (id.).

Vieux chien 4 590 000 5 860 000 (globulins).

Chienne adulte )

T , ■ } Pas de difTérence.

Jeune chienne \

Petit chat » 7 400 000 (globulins).

Petite chatte » 7 360 000 —

Vieux chat » 6 520 000 —

LA CIRE D'aLTITI DE

« On remarquera que tandis que mon sang- et celui des animaux nouvellement importés au Pic contenait un nombre considérable de petits globules, celui des hommes et du vieux chat habitant l'observatoire depuis plusieurs années n'en présente pas, leur sang étant arrivé en quelque sorte à un état d'équilibre en rapport avec le degré de la dépression barométrique.

« Parallèlement aux résultats fournis })ar la numération et qui accusent, dans la plupart des cas, l'effort de l'organisme pour mettre le milieu intérieur en harmonie avec les conditions du milieu extérieur, les examens de la capacité respiratoire, pratiqués au moyen du colorimètre ou de l'analyse du sang par la pompe à mercure, m'ont amené également à cette conviction que l'organisme, loin de subir passivement l'influence de la raréfaction de l'oxygène, cherche à lutter et lutte victorieusement contre cette condition défavorable. »

Expériences de laboratoire. — P. Regnard. — A la suite de ces travaux de pure observation, j'ai pensé (ju'il y avait place pour une recherche expérimentale, et j'ai voulu reproduire à Paris même ce qu'avaient vir mes prédécesseurs, et cela dans des conditions qui ne prêtassent à aucune critique sur l'interprétation des phénomènes. On pouvait objecter, en effet, aux expériences de Viault et de Mûntz ce fait que leurs animaux avaient vécu au grand air, au froid, sous la bise des glaciers; foutes conditions capables d'augmenter leur appétit et, par contre-coup, leur hémoglobine, grâce à leur riche alimentation (Miintz).

J'ai tenu à voir si le fait seul de vivre sous dépression était capable de produire le môme résultat. J'ai dû pour cela maintenir pendant un mois des animaux sous une dépression réglée, toujours identique, dans des conditions d'asepsie suffisantes, toutes choses assez difficiles à réaliser et qui ont nécessité la construction de l'appareil que voici (fig. 24).

Une grande cloche à cinq tubulures est renversée sur un bâti en bois. A sa douille se trouve adapté un très gros robinet R' qui aboutit à un ballon B. Le fond de la cloche est rempli d'une

ACr.LIMATEJIEXT A L ALTlTlDr. 133

solution conconlréo d'acide J)ori(jue. l'aile est fermcfi d'autre part

Fig. 24. — Dispositif de P. Regnard pour mainlfnir un animal pendaiiL très longtemps sous une dépression barométrique réglée.

par une grande plaque lulée, percée d'un trou d'environ 5 centi-

LA CLIIK n'ALTITUDK

mètres, lequel est fermé par un bouchon de caoulchouc G. Sur le fond de la cloche se trouve un trépied en fer G, couvert de grillage à large maille. C'est là qu'on place l'animal en expérience, dans l'espèce un cohaye, (|ui, de ce fait, se trouve au-dessus de l'eau où tombent ses urines et ses déjections.

On produit dans cette cloche une dépression au moyen de la trompe à eau T, et cette dépression est sans cesse connue grâce au manomètre M. Gomment se fait-il que celte dépression ne varie pas une fois fixée? G'esl grâce à l'appareil l'égulateur que nous avons imaginé.

En R se trouve un gros robinet tout à fait Ijien rodé et graissé. Son noyau, percé obliquement, permet à l'air de pénétrer par Z et 21 jusqu'à la cloche. Mais quand le robinet prend la position fermée, rien ne passe plus. Il suffira donc que la différence de pression elle-même ouvre et ferme le robinet au moment voulu pour que la pression ne varie pas dans la grande cloche.

Ceci est obtenu par l'artifice suivant. Au noyau du robinet est soudé un fléau de balance qui porte, à un bout, un poids invariable P' et de l'autre côté un réservoir P, qui par sa partie inférieure ,cst en communication, par un tube de caoutchouc, avec un réservoir A qui communique avec la cloche. Quand le vide se fait dans celle-ci, la pression atmosphérique pousse le mercure de P en A; P diminue de poids de ce fait, P' l'emporte, le fléau bascule et le robinet s'ouvre un peu : l'air entre dans la cloche. Le mercure redescend en partie de A en P. Mais alors P devient plus lourd, il l'emporte sur P'. Le fléau bascule dans l'autre sens et ferme le robinet; la dépression recommence, et ainsi de suite. On peut régler l'appareil de telle sorte qu'un millimètre de différence suffise pour provoquer son fonctionnement dans les deux sens. Quant à la dépression à laquelle on veut que l'appareil maintienne la cloche, on la fixe une fois pour toutes en élevant plus ou moins A sur son support.

ACCLIMATEMENT A L'ALTITUDE

Il reste à donner à manger à l'animal et à l'entretenir en état d'asepsie.

Pour lui donner des aliments, tous les deux jours on enlève le bouchon C, et, par l'ouverture produite, on jette des carottes qui s'arrêtent sur la plate-forme du grillage, après avoir, avec une longue pince, enlevé celles qui sont déjà entamées.

Pour le second point, on remarquera d'abord que l'animal vit sous un courant d'air vif et constant, ce qui fait que sa fonction respiratoire est en parfait état. En second lieu, chaque jour, on ouvre le gros robinet R' et les ordures tombent dans le ballon B avec l'eau boriquée on elles se sont ramollies. On remplace cette caii en ouvrant la pince X. Le vase V se trouve immédiatement en communication avec le tube H (en élain), qui est percé d'une masse de petits trous. La pression atmosphérique pousse l'eau boriquée qui y est contenue; elle est projeté vivement sur les parois de la cloche, qu'elle rince, et elle va finalement s'amasser au fond.

J'ai pu dans ces conditions garder des animaux enfermés pendant plus d'un mois sans qu'ils aient manifesté la moindre gène.

On remarquera pourtant que, dans ces conditions, le cobaye ne jouit pas d'un air vif et excitant, son appétit n'est pas très ouvert : en un mois il n'a engraissé que de 17 grammes. Il ne subit qu'une condition, il est sous une dépression continuelle. Dans mes expériences je me suis tenu vers 3000 mètres, correspondant environ à l'altitude de Bogota.

Au bout d'un mois l'animal est sacrifié : son sang absorbe 21'^ d'oygène pour 100 (le même chiffre que les lamas de la Paz). Les cobayes laissés libres à côté de lui, dans des conditions hygiéniques en somme bien meilleures, ont un sang qui n'absorbe que de 14'^ à 17'^ pour 100.

Ici la certitude est complète : c'est la vie sous dépression, et pendant un mois seulement, qui a produit le résultat.

Expériences dans les Alpes. — Travaux d'Egger. — Les recherches de Viault n'étaient pas faciles à reproduire dans les

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conditions mômes où il les avait faites : il n'est pas donné à tout le monde d'aller sur les hauts plateaux des Andes. Mais elles devaient tenter les médecins suisses qui se demandèrent si, môme aux hauteurs plus faibles que nous fournissent les Alpes, on ne trouverait pas des résultats expliquant la cure d'altitude. La réponse à cette question a été donnée par deux médecins d'Arosa, Eg-gcr et Mercier, et par un professeur de Bàle, Miescher.

Le travail d'Egger date de 1892 et 1893; il a été publié dans les comptes rendus du Congrès de médecine interne rédigés sous la direction de Leyden et de PfeitTer.

Egger avait été obligé, par son état de santé, de vivre à Arosa; il décida d'utiliser les loisirs que lui laissait ce séjour à répéter les expériences de Viault : il fut aidé par Miesclier, (|ui lui fournit les instruments nécessaires à ce diflicile travail.

Egger prenait dans ses recherches de grandes précautions techniques, comme on va en juger. Écoulons la description qu'il en donne lui-même.

« Pour mes expériences, dit-il, j'opérais sur des personnes qui venaient de la plaine. Elles arrivaient à huit heures par la poste et le lendemain j'examinais leur sang. Je faisais attention à ce que les observations suivantes fussent faites toujours dans les mêmes conditions, aux mêmes heures de la journée, et après que les personnes en expérience étaient restées assez longtemps dans une chambre chauffée à la même température. Cette condition me semblait indispensable, car je faisais mes recherches pendant l'hiver et pendant l'été, et je voulais préserver les capillaires de la peau de l'influence atmosphérique.

« Le second examen se faisait habituellement quinze jours après le premier.

« Pendant l'été de 1891 j'ai examiné ainsi 27 personnes (21 hommes, 6 femmes), dont 2 étaient neurasthéniques, 2 atteintes de chlorose, 14 légèrement tuberculeuses et 9 bien portantes. J'ai trouvé chez toutes sans exception une augmentation considérable des 'corpuscules sanguins.

ACCLIMATEMENT A L'ALTITUDE

« Ainsi pendant 15, 5 joui's le nombre des corpuscules sanguins a passé de 5 400 000 à G 290 000 dans un millimètre cube. Chez les bien portants, l'augmentation était de 702 000, chez les tuberculeux de 982 000.

« La première question que je me suis posée, était la suivante : comment peut-on expliquer cette notable augmentation des corpuscules rouges du sang?

« Etait-ce l'influence d'une nourriture plus abondante, d'un séjour à l'air frais, ou enfin le résultat d'une amélioration générale de la santé à la suite d'un traitement? Contre cette supposition prolestait ce fait qu'entre les personnes examinées il y en avait qui n'avaient rien changé dans leur manière de vivre, ni dans leur nourriture, par exemple les employés de la poste, les bonnes. Et chez ceux-là la même augmentation se laissait voir exactement comme chez les personnes en cure.

« Ensuite j'ai examiné les lapins, qui étaient nourris tout à fait de la même manière qu'à Bàle. Après trois semaines de séjour, le nombre de leurs corpuscules sanguins a passé de 6 170 000 à 7 770 000 dans un millimètre cube, c'est-à-dire de 17,4 p. 100. Je me suis alors demandé si l'augmentation ne serait pas un résultat passager dû à l'état d'irritation du système circulatoire.

« Mais l'augmentation des corpuscules sanguins se laissait voir chez des personnes qui avaient passé quelques mois à Arosa. J'ai aussi examiné les indigènes bien portants et j'ai trouvé que le nombre de leurs corpuscules sanguins dépassait de beaucoup le nombre des corpuscules existant chez des individus de la plaine.

« Chez 10 hommes bien portants j'ai trouvé le nombre moyen de 7 500 000 dans un millimètre cube. Donc, l'augmentation est permanente.

« Peut-être, me disais-je, cela tient-il à une distribution anormale du sang, par suite de laquelle le système capillaire de la peau contiendrait plus de corpuscules rouges. Il est vrai que dans les grandes hauteurs le sang afflue dans les capillaires des organes extérieurs.

i'^H LK CVIXE D'ALTITUDK

« Je pensais aux irrilations extérieures, à la lumière plus forte, au rayonnement solaire plus puissant, aux mouvements de l'atmosphère, à la basse température, enfin à toutes les influences qui pourraient produire la distribution inégale des corpuscules sanguins dans les capillaires des ditîérents organes.

« Pour liquider celte question, j'ai pris le sang de six lapins, directement dans les grandes artères, dans l'artère carotide, et dans l'artère fémorale. J'ai trouvé chez les six animaux la môme augmentation des corpuscules rouges du sang, aussi bien dans le sang artériel que dans le sang des capillaires de la peau. On pourrait croire encore que cette augmentation était purement apparente, car le sang dans les hautes montagnes pourrait devenir plus épais.

« Je supposais que du fait de cet épaississement les parties solides du sang se trouvaient multipliées. Après avoir pris à deux lapins, à Bàle, 3'^ de sang, et après avoir déterminé la quantité des parties solides dans le sérum au moyen d'une machine centrifuge, j'ai fait revenir ces lapins à Arosa, où ils furent nourris pendant trois semaines comme à Bi\le.

« Après ce temps j"ai [nis de nouveau 3'^ de sang chez ces lapins et je l'ai envoyé à Bàle. Le professeur Miescher détermina alors le nombre des globules de ce sang.

« Chez le premier animal il trouva :

Sérum : Bàle 7,2 0/0 parties solides.

— Arosa 7,79 —

« Chez le second :

Sérum : Bàle 7,96 0/0 parties solides.

— Arosa S,02 —

« Ces chifl'res ne parlent pas en faveur d'une considérable perle d'eau dans le sang. On peut dire alors que l'augmentation des globules du sang a lieu peut-être parce que le système vasculaire est contracté, et que le plasma étant éliminé, le nombre des corpuscules parait plus considérable. Contre cette supposi-

ACCLIMATEMENT A L'ALTITL'DE 139

tion parle la manière dont se comporle riiémoglobinc et dont je vais maintenant parler.

« J'ai évalué celle subslance sur 11 personnes avec les mêmes précautions que pour compter les globules sanguins, comme cela a élé décrit plus haut; et j'ai trouvé chez ces H personnes, dont 3 étaient bien portantes, 4 tuberculeuses avec un état g-énéral très satisfaisant, 2 tuberculeuses à un plus haut degré, et 2 légèrement atteintes de chlorose, une augmentation de l'hémoglobine égalant 1G,35 p. 100 pendant 33,4 jours en moyenne.

« J'ai remarqué en outre chez la plupart de ces personnes des rapports dans les augmentations, ce qui est pour nous de la plus grande valeur.

« Le second examen, qui a eu lieu après 12,7 jours en moyenne, m'a montré que le nombre des corpuscules rouges a augmenté considérablement, mais que l'augmentation de l'hémoglobine n'était pas aussi forte. Le troisième examen, quia eu lieu après 3G,2 jours en moyenne, a révélé que le nomltrc des corpuscules rouges a augmenté de 1 p. 100 au minimum, mais le taux de l'hémoglobine augmentait proportionnellement bien plus.

12,7 jours, augmentation des corp. sang.. = 19,75 0/0.

— derhémoglobine. = 7,23 — 32 — des corp. sang.. — 23,27 —

— derhémoglobine. ~- 15,32 —

« On sait que les expériences sur un homme qui a subi des grandes saignées ont démontré une régénération bien plus active des corpuscules sanguins que de l'hémoglobine. Donc mes expériences prouvent clairement qu'il ne s'agit pas ici d'un état de contraclion des vaisseaux sanguins, pendant lequel l'augmentation des corpuscules sanguins égalerait l'augmentation de l'hémoglobine, mais bien que nous avons affaire à une nouvelle formation du sang.

« Ces faits représentent-ils seulement un phénomène physiologique plein d'intérêt, ou peuvent-ils être considérés et appré-

Chez 9 personnes dans

i40 LA crriE n'ALTrrrnE

ciés au point de vue lliérapculuiue? Parmi les 5 personnes (3 hommes, 2 femmes) (pic j'ai examinés, il y avait des individus qui montraient visiblement des signes d'olii^ocylémie. A leur arrivée le nombre tie leurs corpuscules sanguins égalait en moyenne 4 millions. Au second calcul, à Arosa, le nombre était de 5 millions. Deux personnes ont été examinées par moi après un séjour de (juel(|ues mois et le nombre des coi'puscules montait à 6 millions et demi. Alors l oligocylémie a cessé, car une augmentation visible et caraclérisli(jue a eu lieu. Une question se pose pourtant : qu'arrive-t-il du nombre des corpuscules sanguins, lorsque les malades reviennent de nouveau à la plaine? S'il ne descend pas au-dessous de la normale, nous avons affaire à une guérison. Juscpi'à présent je ne me suis pas occupé de la question, mais par des recherches sur moimême j'ai trouvé que le nomhre des corpuscules sanguins, égal à Arosa à 7 300 000, toml)a à Bàle jus(]u'à 5 GOO 000 après un délai de quatorze jours. Chez deux lapins le chiffre de 8 400 000 tomba après quatorze jours jusqu'à 5 800 000. J'ai eu l'occasion d'examiner aussi G j)ersonnes à Bàle, qui, a[)rès avoir séjourné un certain temps à Arosa, avaient passé dans la plaine de quinze jours à six semaines. Elles avaient à Arosa, avant leur départ, 6 400 000 corpuscules sanguins en moyenne, et à Bàle je n'ai trouvé que 5 200 000. Parmi ces G personnes il y avait des anémiques, qui à leur arrivée à Arosa ne possédaient que 3 800 000 corpuscules sanguins. J'ai compté avant leur départ d'Arosa G 500 000 et à Bàle 4 950 000 après trois à six semaines.

« Nous voyons donc qu'à l'arrivée dans la plaine le nomhre des corpuscules sanguins redevient normal. Les hommes atteignent dans les hautes montagnes le nombre normal des corpuscules sanguins et même une augmentation ; cette dernière après leur retour dans la plaine revient au chiffre normal. D'autres recherches doivent encore être faites dans cette direction et l'attention doit être portée surtout sur le point de savoir si toutes les anémies subissent les changements indiqués plus haut, ou

ACCLIMATEMENT A L'ALTITUDE

s'il y a des cas dans lesquels la formation des corpuscules sanguins n'a pas lieu dans les hautes montagnes. Ces cas démontreraient que le séjour dans les montagnes est alors nuisible. Cette dernière supposition peut être vérifiée par les ohservations des médecins de Davos. Ces médecins ont remarqué une influence sensible au plus haut degrés du climat de Davos sur des personnes âgées, ainsi que sur celles qui sont atteintes de leucémie. Dans ces deux cas, les organes formateurs du sang sont fortement atteints, et ont perdu la faculté de le produire. »

Ces derniers résultats, obtenus par Egger, conlirment ceux de Viault. Ils montrent que chez les résidents de la montagne le nombre des globules revient à la normale après la descente en plaine. Ils pourraient faire croire que le séjour à l'altitude a été inutile; nous verrons qu'il n'en est rien.

Recherches de Mercier. — Presque en même temps qu'Egger, Mercier de Zurich instituait à Arosa des recherches sur l'hématopoièse dans la montagne.

C'est également à Arosa (1860 m.) qu'il a opéré, sur lui, sa famille, quelques étrangers et des animaux, pendant l'hiver 1893-94. 11 ne s'est pas contenté de reproduire les expériences d'Egger, il les a rendues plus complètes en comptant les globules beaucoup plus souvent.

A Zurich, sa moyenne était de 5 650 000 globules, celle de sa femme de 4 800 000, celle de l'aînée de ses filles de 5 200 000, celle de la cadette de 5 400 000.

Enfin deux lapins, qui faisaient partie du voyage, avaient l'un 6 300 000, et l'autre 5 400 000 globules rouges par millimètre cube de sang. Après trois semaines passées à Arosa, les chiffres étaient devenus :

Pour Mercier 6 890 000

— sa femme 6 360 000

— sa fille aînée 6 300 000

— la cadette 6 200 000

— le 1" lapin 7 4-40 000

— le 2° — 6 800 000

LA C.VRK D'ALTITUnK

Les augiiKMi (niions élaiont déjà énormes. Mais, après cinq mois, Mercier ('lail arrivé à 7 100 000, sa femme à G 490 000, son aînée à G ."JOO 000 et sa cadette à 6 GOO 000.

Sur douze personnes, arrivant par la poste à Arosa, le même auteur constata des augmentations qui varièrent de 800 000 à \ oOO 000.

Ce qui distingue le travail de Mercier de celui des autres auteurs, c'est qu'il s'est aperçu que l augmentation des érythrocytes se fait dès l'arrivée à la montagne, le premier jour. Voici d'ailleurs ses propres conclusions, que je copie textuellement.

« r L'augmentation numérique peut, dès son apparition, être ou lente, ou bien plus ou moins brusque. Le plus souvent, peu de temps après l'arrivée sur les hauteurs, il se produit comme une explosion numérique; c'est là une réaction immédiate (IMiescIier), (jui atteint un certain maximum d'augmentation, maximum souvent [irovisoire qui se maintient tel pendant quebpie temps. Ce ne sera que plus tard (4 à G mois d'acclimatement) (juc l'augmentation donnera son dernier jet, que le maximum réel sera atteint, [)0ur ne fléchir dans la suite que dans des proportions minimes, ou par le fait de circonstances spéciales dépendant de l'alimentation, du mouvement, de la température, etc.

« 2" J'ai constaté souvent durant les premiers jours d'acclimatement, surtout lorsque l'augmentation initiale avait été brusque et forte, un mouvement de régression numéri(]ue, tout au moins un moment d'arrêt dans la progression de l'augmentation numérique. En interrogeant soigneusement les sujets, on trouve une cause qui expliquera le fait (absorption immodérée de liquides par exemple, excès de mouvement corporel, etc.); ce qui corrobore cette idée, c'est que je n'ai pas constaté ce fait sur le lapin.

« 3" Toutes les personnes examinées arrivent à peu de chose près au môme cbiiTre maximum, quel que soit le lieu de leur habitation antérieure (bords de la mer, haut plateau, plaine).

ACCLIMATEMENT A L'ALTITUDE

Les tuberculeux présentent presque toujours une moyenne plus élevée; la ventilation de leurs poumons se faisant mal, la diète respiratoire des tissus est plus grande, il leur faut plus d'érythrocytes pour rendre cette respiration des tissus adéquate aux exigences d'une pression atmosphérique moindre, adéquate au déficit en oxygène respiré.

« 4° Durant la période initiale d'acclimatement aussi bien que plus tard, l'exercice corporel, le mouvement modéré a une action marquée sur l'augmentation numérique (hématopoièse). De même qu'à Zurich, à Arosa mon chiffre d'érythrocytes baissait après des phases d'exercice (modéré) au grand air. Il baissait par parenthèse aussi après des fatigues corporelles (excès de mouvement). Ma fille D..., parfaitement saine au reste, fut prise d'engelures, d'oii repos forcé au lit, puis en chambre. Avant cette réclusion je comptais sur elle 6 560 000; après douze jours d'inaction musculaire S 800 000 (même régime, même aération, santé parfaite). Deux jours après la g-uérison, c'est-à-dire la reprise de l'exercice au grand air, 6 400 000. De même sur d'autres sujets, diminution de 2 à 400 000 érylhrocytes durant des phases de repos prolongé ou d'inactivité musculaire, et réaugmentation correspondante durant les phases de mouvement (modéré).

« S" L'excès de mouvement, le surmènement, surtout lorsqu'il s'y surajoute une alimentation défectueuse, provoque sur la haute montagne, comme à la plaine, une diminution numéri([ue des érythrocytes (beaucoup de macrocytes). J'ai constaté le fait sur des ouvriers italiens travaillant trop et mangeant peu. (Dans ces conditions le scorbut n'est pas rare.)

« 6" J'ai dit que l'augmentation numérique se produit parfois très rapidement. En effet, grâce à mes numérations de contrôle de Zurich, j'ai pu constater sur M^'" D..., par exemple, que cinq heures après l'arrivée à Arosa, l'augmentation était de 1 190 000; sur d'autres personnes, le maximum d'augmentation était atteint durant les premières vingt-quatre heures passées à l'altitude en question.

LA CUIiE n'ALTITUDIi:

« Il est nécessaire d'intercaler une remarque : toutes les personnes examinées par moi à Arosa avaient fait le trajet depuis C()ir(> en voilure (durée du voyage : six heures; différence (I jilliliiilc : I^OO mètres; diiïérence de pression l)arnni(''lri(|ii(' : li.") inillinièlrcs) ; elles s'adaptaient insensililemenl, sans (Irprnses de forces, à l'air rarédé. Le mouvement favorable à riirnialopoiosc^ dont je parlais élail remplacé alors par un travail accéléré de la respiration, jeu plus facile du thorax, ventilation plus aisée et [Ans profonde du poumon, au fur et à mesure de l'élévation verticale, d'où hématopoièse j)lus intense sans dépenses simultanées. Plus tard, je faisais restreindre l'exercice au strict nécessaire, réprimant ces premiers moments (rexi)ansion et de hicn-être oii tout paraît plus facile ; aussi sur près de soixante personnes interrogées, n'ai-je eu à compter que quatre fois avec ce complcxus de sym{)lômes qu'on désigne du nom de « mal de monlagne », qui survient, lorsqu'au fait du passage d'un air plus riche en 0 dans un air moins riche en 0 viennent se surajouter des etïbrts musculaires trop intenses. Durant la première phase de l'adaptation à l'air raréfié, il faut éviter la fatigue. Il y a là un système de balance, un régulateur à respecter; il se produit vile des déchets, et les apports nouveaux demandent à être tout d'abord épargnés; les déchets nouveaux ne peuvent être supportés impunément que lorsque les déchets antérieurs auront été complètement réparés.

« 1° L'augmentation numérique que je signale a été constatée sur toutes les personnes examinées dans ce but (âge, état social, état corporel très différents). Chez les enfants (au-dessous de neuf ans), même augmentation (garçon de huit ans et demi acclimaté : G 300 000). Même constante augmentation chez les oligocythémiques, les intoxiqués (alcooliques), les neurasthéniques et les états psychiques secondaires (mélancolie) (augmentation : 1 400 000).

« 8" Tandis qu'en plaine on admet que le nombre des éry- Ihrocytes est moins élevé chez la femme (moyenne : 4 7nl, 5),

ACCLIMATEMENT A L' ALTITUDE

la différence constatée par moi était beaucoup moins grande sur la haute montagne qu'on prétend qu'elle est à la plaine; 2 à 300 000 tout au plus, une fois 600 000; elle n'atteignait jamais 10 000. Et encore, lorsqu'elle était ainsi marquée, existait-il, selon moi, un état particulier qui influait sur le nombre. Je crois que dans les régions d'altitude, la femme a absolument et relativement plus d'érythrocytes qu'à la plaine, que la différence d'avec le chiffre de l'homme disparaît, ou tend à disparaître. Par contre j'ai presque toujours trouvé plus de microcytes chez les femmes que chez les hommes, et cela durant toutes les phases de l'acclimatement (régénération plus fréquente : périodes).

a Dès mes premières numérations sur la haute montagne j'avais été frappé parle nombre des microcyles passant sous mes yeux.

« Peu d'heures après l'arrivée sur la haute montagne (cinq heures après l'arrivée de ma fille, j'ai compté, sur 100 carrés de la cellule, 210 microcytes, outre 5S2 gros globules), probablement durant le trajet d'ascension déjà, il se produit cette poussée d'hématies dont j'ai parlé, mais qui est constituée par des microcytes (en majeure partie tout au moins). Chez tous les sujets examinés, sans exception, j'ai pu constater cette fournée de microcytes, c'est comme une explosion. Conjointement avec l'augmentation numérique générale (les microcytes constituent en fait cette augmentation) et jusqu'à ce qu'un maximum provisoire d'érythrocytes ait été atteint, ou que l'acclimatement ait été obtenu, le nombre des microcytes va croissant par rapport à la quantité totale des érythrocytes.

« Cette explosion de microcytes varie suivant les individus, elle se maintient au-dessus ou au-dessous d'un certain chiffre à toutes les phases de l'adaptation. Celle-ci obtenue (quelquefois avant la fin de cette phase, d'autres fois longtemps plus lard seulement), on constate un nombre décroissant de ces microcytes. Cependant après la phase d'acclimatement, et sur presque tous les sangs examinés après quatre, cinq, six mois de séjour

Regnard. ~ La ciire d'allitude. 10

146 LA ct riK d'altitude

à l'alliludc en question, le grand nombre des globules, que j'appelle comme terme de comparaison des globules gros, est en réalité constitué par des globules petits, et cela en des proportions qui varient de 60 à 80 et à 90 p. 400. Sauf les macrocyles, les izlobules de déchet usés, les érythrocytcs sont i»lns petits qu'à la plaine; les véritables macrocytes ou globules réellement gros ne se trouvent, dans tous les sangs examinés, qu'en nombre relativement très minime.

« Cette poussée de microcytes n'est pas sans cori-élalion avec ce qu'on constate relativement à l'hémoglobine, dont le tant pour cent baisse durant la première phase de l'acclimatement (homme et lapin). A mesure que l'adaptation fait des progrès, la teneur en hémoglobine augmente et atteint son maximum à la fin de la phase d'adaptation; le maximum est supérieur à celui de la plaine {augmentation : 1G,3 p. dOO pour l'homme en trente-trois jours, Ki p. 100 pour le lapin en vingt-sept jours), le maximum n eslaltcinl que plus ou moins longtemps après le maximum d'augmentation numérique des érythrocytcs (Egger, Miescher). Or, c'est précisément pendant la première phase de l'augmentation numérique, phase d'un moindre pour cent d'hémoglobine, que j'ai constaté les plus fortes proportions de microcytes. Au fur et à mesure que dans l'ensemble des érythrocytcs (toujours plus petits qu'à la plaine) le nombre des vrais microcytes diminue, que celui des plus gros réaugmente, on constate aussi une progression quantitative d'hémoglobine. Cette première explosion de microcytes passée (22 à 50 p. 100), phase qui varie en durée (de un à huit et dix jours), il se produit des fluctuations dans leur nombre, de sorte qu'on peut compter de quatre à onze microcytes pour un globule gros ou moyen. J'ai toujours constaté ce fait.

« Ces microcytes sont petits, et tous les érythrocytcs en général sont plus petits qu'à la plaine, sans doute parce que sous l'influence de la poussée hématopoiétique, de l'augmentation numéi'ique des cellules, il ne peut tout d'abord se produire que de petites cellules, puisque la croissance des cellules en

ACCLIMATEMENT A L'ALTITUDE

général est d'autant plus faible ou réduite que les cellules se fragmentent plus souvent, ou que l'aug-rnentalion numérique des cellules est plus intense. Ces microcytes sont-ils produits directement par des leucocytes, qui, riches en oxygène, remédieraient ainsi par un prêt momentané au déficit d'O, survenant tout d'abord dans les tissus? Naissent-ils de leucoblastes, et se transforment-ils après avoir fixé l'hémoglobine? »

On voit ce qu'il y a de nouveau dans le travail de Mercier;

Nombre des erythrocytes dansun millimètre cube desang.

En millions

Juillet

Août

Sept:

Octob.

Nov?

Dec?

Janv.

Février

Mars

Avril

Mai

Semaine

AF

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