‹ La cure d'altitude [electronic resource]Chapitre 24 sur 101 · So · texte numérisé non relu

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Fig. 28. — Graphique donnant le résultat des expériences faites à Bàle et à Ghampéry sur les variations des érythrocytes suivant l'altitude.

« Nous sommes ici devant les plus délicates et les plus fines fonctions régulatrices que la physiologie connaisse. Vous permettrez que j'en donne une explication.

« Nous serons plus près de la vérité si nous admettons avec les auteurs français et le D''Egger que c'est un fait d'adaptation. Il est évident qu'il est d'une grande nécessité pour l'organisme qu'une pression plus faible de l'oxygène soit compensée par un poids plus grand de l'hémoglobine, car ainsi les organes jouissent d'une respiration normale de leurs tissus et les indispositions climatériques comme les battements de cœur, les troubles de la respiration disparaissent.

« Si cette explication téléologique ne nous satisfait point et si nous voulons regarder les choses de plus près, nous nous trouvons en face de grandes difficultés.

152 LA CUIJK n ALTITUDE

« En effet une influence du climat des montagnes sur le sangne paraissait pas très probable.

« Le point de départ d'une telle influence pouvait être seulement une saturation insuffisante du sang par oxygène. Tandis que d'après Frànkel et Ge[)|)ert le sang est complètement saturé à la hauteur du mont Blanc.

« Nous possédons sur ce point un travail plein de valeur du professeur Ilûfner de Tubingen « sur les conditions de l'hémoglobine ». Au moyen de sa méthode spectropholométrique améliorée, il est en état de déterminer dans une portion de sang non seulement le poids de la matière colorante, mais aussi le degré de sa saturation par l'oxygène. Il môle le sang, ou une solution d'hénioglobine, avec un mélange de gaz dans lequel la tension de i'owgène diminue successivement, et il a trouvé ([ue l'hémoghdiiiie élait cnlirrement saturée jusqu'à un certain degré de la tension de l'oxygène, mais qu'à partir de ce degré l'intensité de la saturation diminue successivement avec l'abaissement de la tension de l'oxygène. Ceci était connu en grandes lignes depuis Paul Bert; le mérite de Ilufner consiste en ce qu'il a trouvé, malgré de grandes difficultés, les rapports entre la tension et la saturation de l'oxygène et les a représentées par des chiffres rangés en tables.

« Pour pouvoir comparer les tables de Iliifner avec la respiration pulmonaire dans des conditions différentes, nous devons nous rappeler que notre sang pulmonaire ne vient pas en contact avec l'air extérieur, mais avec celui des alvéoles pulmonaires. Cet air alvéolaire possède moins d'oxygène : premièrement parce qu'il le cède au sang veineux, secondairement parce qu'il arrive en contact avec le CO- et la vapeur d'eau et qu'il les dilue. Vierort, en 1845, a déjà essayé de déterminer la composition de l'air alvéolaire chez les hommes. Je ne parlerai pas ici des détails; je remarquerai seulement que j'ai calculé, pour une pression moyenne du baromètre (738 millimètres), une pression partielle de l'oxygène dans les alvéoles pulmonaires = 99 mm. Ilg pour la pression moyenne du baromètre à

ACCLIMATEMENT A L'ALTITUDE 153

Arosa, que le professeur A. Rig-genbach a eu l'amabilité de calculer (606 millimètres) ; j'ai trouvé par le même procédé que la pression de l'oxygène de l'air alvéolaire égale 71-72 millimètres (27 p. 100 en moins).

« Si nous admettons que le sang veineux, grâce aux conditions parfaites de la diffusion dans les poumons, soit en état de se mettre en équilibre avec la tension de l'oxygène dans les alvéoles pulmonaires pendant le temps restreint de son passage par les capillaires, nous nous trouverons en face de grandes difficultés si nous voulons expliquer cette réaction de l'organisme à une pression de l'oxygène de 71 millimètres. D'après les tables de Hûfner, une solution d'hémoglobine correspondant au sang, mélangée et secouée avec de l'oxygène à une tension de 71 millimètres, était saturée de 0,94 p. 100 de moins qu'à Bàle. C'est encore plus visible à Serneus, où le professeur Riggenbach a déterminé la pression moyenne du baromètre à 677 millimètres.

« Admettons encore que le temps de passage par les capillaires soit trop court pour permettre un équilibre de diffusion, qu'il faille une tension de l'oxygène plus grande que celles des tables de Hûfner; alors quelles seront les conditions d'équilibre qui permettront de saturer le sang pendant un temps si court?

« Puis comment expliquerons-nous ces faits : que déjà à Champéry et à Serneus, môme à Langenbrûck, nous rencontrons les premiers signes d'une saturation incomplète, et que ces mêmes hommes sont en état de monter sur le Piz Languard, la Jungfrau, le mont Blanc ; que dans l'Himalaya et dans les Cordillères, les hommes et les mammifères vivent à une hauteur de 5000 mètres (P. Bert), que les aréonautes après s'être élevés à des hauteurs de 7 à 8000 mètres reviennent vivants?

« Enfin comment expliquer d'un côté cette susceptibilité pour la moindre diminution de l'oxygène et de l'autre cette tolérance pour les diminutions cinq à huit fois plus grandes?

LA CI RE n'ALTlTl Ol-:

« La seule solulioii (jiie je puisse donner à ce problème est que nous devons dislin^uer les parties hien aérées du poumon de celles qui sont mal aérées. Les parties hien aérées sont mieux approvisionnées au point de vue de l'oxygène, môme quand le baroniMre l»ai.ss(\ I^rs parties mal aérées possèdent des alvéoles pauvres en oxygène el !(> sang' qui traverse ces alvéoles subit le moindre changement dans la tension de l'oxygène, en se saturant plus ou moins de cet oxyg^ène.

« Les premières sont indispensables à la respiration en formant pour ainsi dire la réserve vitale; les secondes, sensibles aux moindres changements atmosphériques, fonctionnent comme des appareils rég'ulaleurs pendant la formation du sang. Entre ces deux catégories d'alvéoles, il ne manque pas de formes de passage.

« On trouve dans les livres de jthysiologie que le sang artériel est ordinairement presque saturé. Mais si on consulte les travaux originaux, on en tire de tout autres conclusions. Pfluger parle des différences qu'il a observées dans le volume de l'oxygène du sang d'un chien pendant une seule expérience (1/2 à 2 p. 100). Friinkel et Geppert, dans leurs vingt analyses du sang, trouvent des différences énormes dans le volume de l'oxygène (12,2 à 23,1), différences qui peuvent à peine être expliquées par les différents volumes de l'hémoglobine (1 p. 47). Le fait observé par ces savants que l'air (à une même densité) introduit dans les poumons, tantôt laisse intact le volume de l'oxygène du sang, tantôt le diminue de 25 p. 100, nous montre clairement que les irrégularités de la saturation dépendent entièrement du degré de ventilation. Les recherches de Paul Bert donnent le même résultat. Donc, je considère comme très probable que le sang d'un homme, sans compter les inspirations plus profondes causées par les excitations psychiques et les mouvements musculaires, n'est pas d'habitude complètement saturé.

« Comment pouvons-nous nous expliquer les rapports des plus petites diminutions de la saturation du sang artériel par

ACCLIMATEAFENT A l'aLTITUDE

l'oxygène, avec la réaction de l'appareil hémopoiétique? Les livres ne nous ap[)rendront rien là-dessus ; c'est le climat des montagnes qui doit être notre livre, et c'est lui qui doit renseigner les physiologistes.

« Nous devons admettre, pour les vertébrés supérieurs, que la moelle rouge des os est le siège de la formation du sang. C'est pour cela que je la prends comme exemple. On a remarqué depuis longtemps que, après de grandes pertes de sang, le nouveau sang se forme avec une rapidité extrême. Oii gît l'appareil régulateur do cette production?

« Nous devons considérer la vie de la cellule d'une manière qui jusqu'à présent n'a pas beaucoup de rapport avec l'organisme animal. Jusqu'aux recherches de Pasteur, on a eu recours à une cellule de levure pour expliquer par analogie les phénomènes biologiques. Et il est certain qu'il s'agit ici de facteurs biologiques de premier ordre et de la plus grande importance : c'est le différent chimisme de la cellule, selon qu'elle travaille avec ou sans l'oxygène. Si une cellule de levure a de l'oxygène, elle brûle le sucre et donne de l'eau et CO'; si elle n'en a pas, elle forme CO^ et l'alcool. Les deux phases sont nécessaires pour son bien-être; pourtant il suffit d'une courte aéralion pour entretenir pendant longtemps la reproduction et l'énergie du ferment.

« Si nous parcourons les nouveaux travaux histologiques sur la formation du sang, nous devons nous arrêter sur celui de Rindfleisch : « Moelle des os et formation du sang » [A^xh. f. micr. Anal., 1880), pour trouver des explications pour notre problème. Il donne un bon dessin d'injection de la moelle des os plats ; nous voyons par exemple sur une côte d'un cochon d'Inde combien les branches des artères sont fines et les veines longues. Les capillaires qui sont plus près des artères ont des parois distinctes; ceux qui sont plus près des veines n'en ont pas du tout. D'après H. E. Ziegler, les corpuscules rouges du sang se forment dans les capillaires des veines. Alors là oîi la tension de l'oxygène est très faible, l'approvisionnement du

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sang diminue ol la formation des corpuscules sanguins a heu. Et si nous ])renons en considération les résultats de Serneus, d'Arosa et de Champéry, nous serons forcés d'admettre que la formation de l'hémoglobine est caractéristique pour un certain manque de l'oxygène, soit absolu, soit relatif, comme le ferment de l'alcool pour une cellule de levure. Quand le degré de saturation du sang tjui arrive diminue, quand la tension de son oxygène s'é|)uise, alors le nombre des cellules qui entrent en état anaérobique grandit et elles sont en mesure de former les corpuscules rouges du sang. Mais comme la levure, d'après Pasteur, a besoin de temps en temps d'une courte période pendant laquelle l'oxygène la rajeunit et la rafraîchît, ainsi le tissu hématoblastique a des phases pendant lesquelles les changements dans la respiration et dans la circulation lui ramènent l'oxygène; qui sait si un analogue et indispensable changement de phase dans la respiration des tissus n'est i)as la cause de la périodicité de certaines fonctions organiques!

« Mais alors m'objecterez-vous, pourquoi une personne qui a une maladie de cœur ou du poumon ne montre-t-elle pas une augmentation énorme des corpuscules sanguins? Pour répondre je vous citerai Bizzozero, un investigateur bien connu, qui a étudié la formation du sang. (Arch. de Biol. liai., 1883, V, p. 310.) 11 signale spécialement le fait qu'on ne trouve que chez les animaux bien nourris les premiers stades de la formalion du sang dans les os. Les conditions locales pendant la formation du sang ne sont pas identiques à celles de l'étoufFement; c'est bien un manque d'oxygène, mais avec une nourriture abondante surtout en fer, et une élimination facile de CO' et autres produits de décomposition, enfin c'est une circulation locale tout à fait suffisante. Ainsi il est facile de comprendre qu'après de grandes pertes de sang, la formation des corpuscules sanguins n'a lieu que lorsque le plasma sanguin est régénéré en grande partie et que les conditions mécaniques de la circulation sont rétablies. »

Pour en finir avec cette question de i'hématopoièse il ne me

ACCLIMATEMENT A L ALTITUDE 157

reste plus qu'à faire connaître quelques recherches expérimentales qui sont dues les unes à Sellier de Boi'deaux et les autres à moi-même.

Recherches de Sellier. — Sellier a fait, pour les observations d'Egger, de Mercier et de iMicscher, ce que j'avais fait moi-même pour celles de Bert et de Mùnlz, il les a contrôlées expérimentalement. Le procédé était simple : il suf lisait de faire vivre des animaux dans une atmos[)lière désoxygénée et de

Fig. 20.

Appareil de Sellier pour l'élude de l'hypercythémie dans les milieux pauvres en oxygène.

compter avant et après ce séjour leurs globules sanguins. Le manuel opératoire n'était pas non plus bien compliqué. Une cloche C reposait sur une platine rodée, sous cette cloche se trouvait un crislallisoir plein d'une solution de potasse, et un grillage sur lequel on mettait un oiseau. La douille de la cloche était traversée par deux tubes, dont l'un r (fig. 29) pouvait être mis en rapport avec une machine pneumatique et un manomètre, l'autre a était trifurqué et muni d'un robinet à trois voies. D'un cùlé il communiquait avec un ballonnet de caoutchouc -p destiné à empêcher les variations de pression dans l'appareil et de l'autre avec un sac d'oxygène 0 par l'intermédiaire d'un barboleur l. Pour opérer, on commençait par faire

le vide en c jusqu'à un degré donné, puis on laissait rentrer de l'azote pur. On constituait ainsi une atmosphère chimiquement égale à celle d'une altitude donnée, bien que la pression mécanique fût celle du laboratoire. Quand on voulait se tenir dans les conditions mêmes des hauts lieux, on utilisait l'appareil suivant (fig-. 30). Une cloche C était équipée comme pré-

Fig. 3U. — Uisposilif de Sellier pour l'élucle de l'iiypercy Ihémie à diverses pressions.

cédemment. Une trompe T y faisait le vide en permanence et un manomètre M indiquait la dépression et par conséquent l'altitude obtenue. En E se trouvait une grande éprouvette à mercure fermée par un bouchon étanche que traversaient deux tubes, dont l'un, /, pouvait s'enfoncer dans le liquide. On conçoit qu'en enfonçant plus ou moins ce tube on réglait la pression à laquelle l'air rentrait dans la cloche par P, 0, et par conséquent la pression dans la cloche même. — Ce système est très simple, mais je lui fais un grave reproche, car j'en avais primitivement employé un presque semblable. L'air barbote dans le mercure

ACCLIMATEMIÎNT A L'ALTIÏUDE 159

avant d'arriver à l'animal en expérience; il entraîne des vapeurs de ce métal et au bout de peu de temps, de quel(|ucs jours, Tanimfil est pris de tremblements et meurt d'intoxication mercurielle. C'est à la suite de cette constatation que j'ai dû imaginer l'appareil figuré page 133. Pour Sellier, l'inconvénient était sans doute moindre que pour moi, car ses animaux passaient très peu de temps dans la cloche.

Voici d'ailleurs le résumé de ses résultats :

Il s'est d'abord servi d'air pauvre en oxygène, mais à la pression normale.

Une caille placée dans de l'air à 14 p. 100 d'oxygène avait

2 500 000 globules par millimètre cube. Après vingt-huit jours de séjour dans la cloche, elle en avait 3 400 000, sur lesquelles

3 090 000 étaient des microcytes. — Une deuxième caille, juste dans les mêmes conditions, avait 2 100 000 érythrocytes; après quatre jours d'expérience, elle en avait 2 450 000. Une troisième passe une semaine dans l'appareil et gagne 633 000 globules par millimètre cube.

L'expérience est refaite, toujours avec 14 p. 100 d'oxygène, mais cette fois sur un cobaye et pendant neuf jours. L'animal gagne 770 000 hématies.

Dans une seconde série. Sellier ne se sert plus d'air appauvri, mais bien d'air déprimé, ce qui le place tout à fait dans les conditions des altitudes.

Il met d'abord une caille à la hauteur du Pic du Midi ; en huit jours de cloche elle gagne 200 000 globales par millimètre cube; sa capacité respiratoire passe de 15 à 16 (Jolyet et Viaull).

Une autre fois, une caille est placée à la hauteur du mont Blanc pendant quatre jours; elle gagne près de 600 000 hématies par millimètre cube.

C'est encore une caille que l'auteur place à 450 millimètres de pression réelle et qui en neuf jours gagne 589 000 hématies.

Tout ceci est donc absolument convaincant; l'observalion sur la montagne et l'expérimentation au laboratoire se réunis-

160 LA CL'RE n'ALTITl DK

sent et concordent pour nous affirmer que quand diminue, par quelque mécanisme que ce soit, la tension de l'oxyg^ène dans l'air, il se fait immédiatement une compensation du côté de l'hématopoièse : des giol)nlins d'abord, puis des globules imprégnés d'hémoglobine naissent instantanément et viennent réta-

en mètres.

'f80'o~àÎ90o" 1700 ,,1800 1600,, 1700 1500 „1SOO nOO ,,1500 1300 ,,1400 1200 ,,1300 1100 ,,1200 1000 „ UOO SOO ,,1000 800 „ 900 700 „ 800 600 „ 700 S00.„ 600 "tQO „ SOO 300 „ "tOO 200 „ 300 100 „ 200

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globules rouges dans un m

îllimètre cube de sang.

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BALE lUBINGUE ZURICH RUBOLDSGRUN AROSA MOROCOCHA

Fig. 31. — Graphique de Mercier montrant la proportionnalité exacte entre l'altitude et rhypercytliéniie.

blir le taux de la provision d'oxygène nécessaire à la respiration des tissus.

Bien plus, comme le fait remarquer Mercier, il y a proportionnalité entre la cytogénèse et l'altitude. Plus le lieu où l'on compte les globules est élevé, plus ceux-ci sont nombreux; c'est ce qui ressort avec évidence de la courbe que nous empruntons à son mémoire (tig. 31) : si bien qu'aujourd'hui, toutes les fois qu'on dit : le nombre des globules de tel animal est de tant, il convient d'ajouter : sous telle pression almosphérique.

ACCLIMATEMENT A L'ALTITI'DE

Atmosphères suroxygénées. — Travaux de P. Regnard.

— Pour vérifier crucialement cotte loi, une expérience s'imposait : la vie dans un milieu suroxygéné devait amener une diminution des globules sanguins. Sellier a entrevu cette solution, et le premier, je crois, il a mis des animaux dans des atmosphères suroxygénées en comptant leurs globules avant et après. Malheureusement il a cru que la résorption des globules se passerait avec autant de rapidité que l'explosion des globulins (ce qui n'est pas), et il n'a laissé ses animaux que quelques jours dans des atmosphères à 40 p. 100 d'oxygène. Les résultats ont été les suivants :

Caille 2 200 OUO 2 223 UOO

2" Caille 2 420 000 2 370 000

3° Caille 5 610 000 5 o40 000

Il y a dans deux cas une diminution manifeste, mais faible pourtant.

Sellier en conclut que l'hyperoxygénation de l'air n'a pas d'action sur la génèse des globules. A notre avis il conclut trop vite.

En même temps que lui, et sans connaître ses travaux, nous faisions la même recherche, mais avec un manuel opératoire et un appareil expérimental qui nous garantissaient de toute erreur et nous permettaient de prolonger beaucoup le séjour de nos animaux dans l'oxygène.

Nous devons tout d'abord faire connaître notre manuel opératoire, un peu compliqué, il est vrai, mais dont chaque pièce était absolument nécessaire.

L'animal en expérience, généralement une tourterelle, était renfermé dans la cloche déjà décrite R : un vase M contenait une provision de graines pour un mois, un autre vase contenait de l'eau. Enfin l'appareil V permettait de laver chaque jour la cloche comme nous avons déjà dit.

En B se trouvait l'appareil d'absorption de l'acide carbonique.

Regnard. — La cure d'altitude. 11

102 LA CURE n'ALTITl DK

Il était formé de deux pipettes KO, KO', remplies de potasse caustique. Ces deux boules étaient portées par un réservoir qui recevait l'eau de la ville successivement dans ses deux auges, basculait dans les deux sens et faisait passer alternativement la potasse de KO à KO'. Il en résultait que l'air de la grande cloche était a})p('ir" successivement et indétiniment dans chaque boule et s'y dépouillait de son acide carbonique. Comme l'enceinte était parfaitement close, cette absorption produisait une diminution de pression qui appelait j)ar les tubes /' et t" l'oxygène contenu dans le gazomètre 0, préalablement rempli avec l'obus T. C'est en somme le principe de l'appareil de Regnault et Reiset.

Seulement, par le tube /"', la diminution de pression agissait tout d'abord sur un petit manomètre à mercure L dont le mouvement d'ascension, en L, fermait le courant de la pile E, sur l'éleclro-aimant H. Celui-ci, en devenant actif, accomplissait deux fonctions. D'abord il soulevait la soupape à mercure X, ce qui permettait à l'oxygène d'O de pénétrer dans le grand récipient; en même temps il faisait avancerd'unedentla roue à rochet II, qui elle-même faisait 'tourner la vis micromélrique K. Ce mouvement entraînait un charriot, lequel portait une plume qui traçait une courbe sur le cylindre Richard Cy. — Il résultait de cela que les quantités d'oxygène consommé étaient enregistrées, puisqu'il fallait toujours la môme diminution de pression dans l'appareil clos pour que le manomètre fermât le courant, et qu'en vertu de la loi de Mariotte, c'était toujours la même quantité d'oxygène (jui rentrait et faisait avancer la plume d'un cran.

J'ajouterai à cette description que tous les joints étaient noyés dans l'eau; on n'a représenté cette disposition que pour quelques-uns afin de ne pas trop charger la figure. Cela assurait une étanchéité parfaite de l'enceinte. De plus pour que l'enregistrement fût exact, il fallait que l'oxygène rentrât toujours à la même pression quand la soupape se soulevait. Or il fallait pour cela que la cloche 0 eût toujours le même poids,

ACCLIMATEMENT A L'ALTITUDE

dans l'eau ou sortie de l'eau. Nous arrivions à cela en lui donnant un contrepoids variable, formé d'un long tube C qu'un siphon S emplissait ou vidait de l'eau qu'il prenait dans le niveau constant N; si bien que, sortie de l'eau ou plongée, la cloche était toujours exactement équilibrée et la pression nulle dans son intérieur.

Voici comment on faisait une expérience. L'appareil étant tout disposé et hermétiquement clos, on commençait par fermer les pinces de t' et de ^'"pour en distraire les gazomètres et le manomètre L. Puis, par la trompe Tr, on faisait le vide jusqu'à ce que l'animal manifestât quelque gène; on laissait alors rentrer de l'oxygène plein l'appareil; on recommençait cinq ou six fois le vide en laissant toujours rentrer de l'oxygène, pour bien balayer l'air, et cela jusqu'à ce qu'une prise analysée indiquât que l'appareil était plein d'oxygène pur et qu'il n'y avait plus d'azote. On ouvrait alors t" et t'" et l'expérience commençait.

Voici les résultats :

1° Tourterelledu poids de 130 grammes (nombre des globules, 3 480 000 par m™^). Ne présente rien de particulier pendant dix jours. Le dixième jour, la bête se hérisse, paraît très malade : on la retire, et pendant qu'on prend sa température (6 = 38°) elle meurt subitement.

L'expérience est donc manquée quant à la numération des hématies : mais le tracé de l'oxygène absorbé par l'animal indique que la courbe a toujours été en décroissant, preuve que le pouvoir absorbant pour l'oxygène ou tout au moins la respiration des tissus allait aussi en s'amoindrissant (fîg. 32).

2" Tourterelle du poids de 125 grammes. — Nombre de globules, 3 700 000. L'animal reste aussi dix jours dans l'appareil dont on change l'atmosphère tous les jours. Il semblait aller très bien quand, le neuvième jour, il se hérisse, titube, il va mourir. — Nombre des globules, 2 600 000. — Diminution, 470 000. — 0 = 38^ L'animal semble froid à la main. On l'enveloppe de linges chauds; il survit, mais reste malade plusieurs jours.

LA CURK d'altitude

La courbe de l'absorption de l'oxygène montre encore ici une tendance à l'abaissement de la consommation de ce gaz(tig'. 33).

3" Tourterelle du poids de 14S grammes mise aussi dans l'oxygène pur. Aucun symptôme pendant huit jours. Globules, 3 000 000. — Le soir du neuvième jour on la voit se hérisser, être prise de convulsions. Avant qu'on l'ait retirée de l'appareil elle est morte. Numération des globules impossible. En examinant la courbe de la consommation de l'oxygène, on trouve

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Fig. "il. — Grapliique représentant la qiianlilc (roxygène absorbée par une tourterelle vivant dans l'oxygène ])ur.

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Fig. — Graphique indiquant l'oxygène consommé par une tourterelle vivant dans Foxygène p\ir.

à ce moment la diminution signalée précédemment. — fj = 37 centigrades (fig. 34).

4" Tourterelle du poids de 150 grammes : mise dans l'oxygène pur. Nombre de globules, 3 900 000. — Le huitième jour, l'animal se hérisse, titube, tremble, est prise de convulsions. On la retire vite (0 = 38°,1). Numération des globules, 2 584 000. Diminution, 1 316 000. — Lacourbe de consommation d'oxygène est encore plus abaissée que chez les autres (fig. 35).

5" Tourterelle du poids de 170 grammes. Dans les mêmes conditions que les précédentes. Numération des globules = 3 740 000. Le matin du septième jour elle se hérisse, titube, est prise de convulsions. Elle va mourir; on se hâte de la retirer. 0 = 38°, 2.

ACCLIMATEMENT A l'aLTITUDE

Impossible de compter les globules. Mort en une demi-heure. Le tracé de l'absorption de l'oyg'ène est manqué.

Critiquons ces expériences. On objectera que les animaux enfermés dans un espace clos sont morts d'infection. — Nous répondrons que l'atmosphère d'O était changée chaque jour, que les déjections tombaient dans l'eau boriquée, qui était changée chaque jour aussi ; qu'enfin le sang des animaux ne contenait pas de micro-organismes. Ils n'ont d'ailleurs présenté aucun symptôme d'infection. La température a baissé!

Fig. 34. — Graphique indiciuant la consommation en oxygène cliez une tourterelle vivant dans l'oxygène pur.

Fig. 3"j. — Graphique indiquant la consommation en oxygène d'une tourterelle vivant dans l'oxygène pur.

Impossible d'accuser la présence de vapeurs mercurielles, la surface des deux très petits manomètres était i-ecouverte de créosote.

Enfin une expérience de contrôle lève tous les doutes.

6° Nous faisons vivre une tourterelle du poids de 170 grammes exactement dans les mêmes conditions que les autres, sauf qu'elle est dans l'air au lieu d'être dans l'oxygène. Elle est donc exposée à l'infection juste comme les autres. Or elle vit un mois dans cet état sans manifester quoi que ce soit. Au bout du mois nous la retirons en excellente santé. Un an après, elle était encore vivante au laboratoire. Nous n'avons recueilli sa courbe respiratoire que pendant seize jours : il est facile de voir

166 LA ci:re d'altitude

qu'elle ne manifeste aucune diminution et qu'elle représente à bien peu près une droite (fig. 36).

Ainsi la vie dans une atmosphère suroxygénée a pour résultat d'amener une résorption des hématies comme nous nous y attendions; mais cette résorption est bien plus lente et bien moins intense que l'explosion de microcytes qui résulte de la diminution (le pression.

Fi},'. 36. — Graiiliique rcprOsent;uit la (iiiantil(' d'oxygène consommé par une tourterelle vivant dans l'air.

Quant aux phénomènes de convulsions, d'anhélation, de diminution des combustions et finalement de mort qui résultent du séjour dans l'oxygène pur, ce n'est pas ici le lieu de les examiner; nous le ferons dans un autre travail.

Conclusions. — Pour en revenir à la cure d'altitude, il ne nous reste plus que nos conclusions à donner.

1" Le séjour sous diminution de pression a pour résultat de provoquer immédiatement une compensation hématopoiétique qui se traduit par une véritable explosion de microcytes.

ACCLIMATEMENT A L'ALTITUDE 167

2° Les microcytes se transforment en hématies qui fixent de l'hémoglobine, et la compensation respiratoire est obtenue.

3" Le retour à la plaine amène une résorption lente des hématies en excès.

Résulterait-il de ce dernier fait que la cure d'alliliide serait inutile, puisque l'individu redeviendrait à son état primitif?

Une observation d'Egger nous prouve le contraire. C'est sur des gens bien portants que les globules redescendent à leur chiffre normal. Mais il n'en est pas de même chez les malades. Egger a vu en effet les anémiques, descendus en plaine, perdre leur masse excessive de globules, mais s'arrêter juste au niveau même des gens normaux.

L'organisme malade ne se comporle pas du tout en présence des médications comme l'organisme normal. Exemple : l'antipyrine n'abaisse nullement la température d'un individu qui a 31°; elle abaisse de plusieurs degrés la température du fébricitant qui est à 40°. Un homme normal qui va à la montagne voit ses globules augmenter, puis redevenir au chifTre primitif quand il redescend : un malade voit d'abord ses globules augmenter, puis diminuer quand il descend, mais la perle s'arrête quand la normale est atteinte.

Celte manière de voir sera certainement confirmée quand on aura observé plus de malades, mais on remarquera que, même si les globules retombaient au chiffre primordial, tout bénéfice ne serait pas absolument perdu ; car pendant le séjour, sous l'influence d'une riche irrigalion par l'hémoglobine oxydée, les tissus se seraient restaurés. — L'appétit, l'énergie musculaire, revenus, auraient mis l'organisme en élat de reprendre la vie ordinaire dans la plaine.

11 semble que c'est de celte manière qu'agisse l'altitude. On en aura la preuve quand nous étudierons le complexus général de la cure.

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