ACTION DE L'ALTITUDE SUR LA NUTRITION
Le lecteur ne s'étonnera ]>as s'il apprend qu'une aussi granJc révolution organique <jiie l'augmentation des éléments respiratoires du sang ne se fait pas sans que toutes les fonctions s'en ressentent.
La respiration, la circulation, la nuliilion générale sont vivement influencées par l'activité suhilo de l'iiématopoièse.
Toutes les personnes (jui ont passé quelques jours sur les hauteurs le savent bien et ont été frappées des troubles passagers qu'elles ont éprouvés.
La physiologie a étudié ces modifications vitales de deux manières :
1° Par la méthode c.\[iérimenlalc au laboratoire;
2" Par l'observation sur la montagne même.
Nous allons successivement passer en revue tous les résultats concordants qui ont été fournis par ces deux modes d'investigation.
Les travaux sont assez nombreux; mais ils ont été exécutés par des méthodes variées; ceux de Paul Bcrl à la Sorbonne et ceux de Yeraguth en Engadine nous ont paru les plus documentés, bien que les derniers soient forcément moins précis que les premiers. On n'expérimente pas dans une station climatérique comme dans le lahoraloire d'une Faculté des Sciences.
ACTION DE l'altitude Slll LA NUTRITION
Respiration. — Nombre des insjnrations. — Dans les nombreuses expériences qu'il a faites sur la dépression, Paul Bert a toujours noté que plus la i)ression diminuait, plus augmentait le nombre des mouvements respiratoires. Le fait pouvait d'ailleurs être prévu d'avance : moins il y a d'oxygène dans le volume d'air qui entre à chaque inspiration dans le poumon, plus celte inspiration doit se renouveler souvent, pour que l'équilibre de l'hématose se maintienne. Au contraire, plus la pression augmente, plus augmente aussi la quantité pondérable d'oxygène apporté par chaque inspiration au sang et moins nombreuses seront forcément ces inspirations.
J'ai, depuis peu, imaginé un dispositif qui m'a permis de juger l'influence de la dépression non seulement sur le nombre, mais aussi sur le rythme de la respiration, et cela par la méthode graphique. Voici comment je procédais : les deux cuves jumelles C G' sont fermées et séparées absolument l'une de l'autre. On peut, à un moment donné, les faire communiquer brusquement l'une avec l'autre par le robinet R. De sorte qu'on commence par faire le vide dans la cloche C, jusqu'à une dépression de X, C restant à la pression ordinaire; au moment où on ouvre le robinet R, la pression tombe brusquement en C
de , la chose est évidente. (Voir la Planche ci-contre.)
Dans notre figure une déchirure de la cloche G montre, en P, un chien attaché avec le pneumographe sur le thorax.
En D se trouve une troisième cloche en verre qui, par le gros tube G, communique largement avec la cloche de fer G : si bien que toutes les modifications de pression qui se passeront en G se transmettront immédiatement en D. G'est là que se trouve installé le cylindre enregistreur sur lequel écrit un tambour récepteur T qu'on peut changer de place grâce à la tige A. La tige G" permet de déclancher au moment voulu le mouvement d'horlogerie du cylindre et de le mettre en marche.
Quand on veut faire une expérience, on commence par faire le vide en G' avec la pompe à vapeur P', puis on installe l'appa-
LA CIJHE d'altitude
reil instrumenlal, on ferme la porte de C, et quand l'animal en expérience est bien tranquille, on met en mouvement le cylindre; on recueille un premier tracé ; pendant qu'il s'inscrit, on ouvre brusquement R ; la diminution de pression se fait instantanément et si le tracé se modifie on le voit immédiatement.
Nous avons recueilli de celle manière un nombre assez consi-
FiiJ. 37. — Lr tivK !■ supérieur est celui ili' la respiration normale. Le tracé inférieur repr('senle le ilé'sonlre respiratoire qui aeccniipagne une dépression subite (le l'U centiiuèlres de mercure.
dérable de graphiques qu'il serait impossible et inutile d'ailleurs de reproduire ici; nous nous contenterons d'en présenter un seul très caractéristique (tig. 37). On voit qu'au moment où la dépression s'est faite, l'animal s'est vivement agité, le tracé est indistinct, la respiration très accélérée; mais les choses ne durent pas longtemps et le rythme normal reparaît. Il semble en effet que le trouble respiratoire est résulté de la dilatation brusque des gaz intestinaux et que l'état normal est revenu
ACTION DE l'altitude SUR LA NUTRITION
quand ces gaz ont élc relaxés : à l'œil, et à travers le hublot, on voit très bien la paroi abdominale se gonfler, puis se relâcher : noire explication n'est donc pas une simple vue de l'esprit.
Si le nombre des inspirations est augmenté dans ces conditions, leur amplitude est-elle également exagérée? C'est ce qu'il nous est impossible de dire très nettement, attendu que, dans certains cas, il y avait augmentation, dans d'autres diminution, dans le plus grand nombre elles demeuraient normales. Ces différences ne peuvent être attribuées qu'à la facilité plus ou moins grande que les gaz trouvaient à s'échapper par l'anus.
Fig. 38.
Graphique représentant les variations du nombre de à la plaine et à la montagne (d'après Veraguth).
inspirations
Si au lieu d'opérer dans le laboratoire on se transporte, comme l'a fait Yeragulh, sur la haute montagne, les faits sont plus faciles à apprécier, parce qu'on peut les suivre plus longtemps. Yeraguth a compté ses propres respirations, étendu sur son lit, le matin au réveil et le soir au moment de s'endormir.
Le résultat de ses numérations est représenté dans la courbe ci-jointe (fig. 38). En la consultant, on voit de suite que le nombre des respirations augmente considérablement et d'une façon constante aussitôt que l'individu se met en route et commence à s'élever dans l'atmosphère. Cette augmentation dure huitjours,
puis, petit à petit, le nombre habituel se rétablit pour revenir à la normale définitivement.
Ce fait bien mis en jour par Veraguth a été confirmé par Weber, qui a constaté l'augmentation dans le nombre des inspirations chez quarante personne sur quarante-deux examinées. Il a même vu que, s'il faisait l'examen sur des personnes depuis quelque temps dans la montagne, le nombre des inspirations était redevenu normal. Jaccoud, Marcel ont fait sur eux les mêmes constatations en Engadine et à Ténérifîe. Seul Mermod n'a vu aucune différence dans le nombre de ses respirations en montagne et en plaine, mais il est à noter qu'il n'a commencé son examen sur lui-même que quinze jours après son arrivée à l'altitude. Son résultat se trouve donc en somme concordant.
L'interprétation du fait lui-même est aujourd'hui facile à donner. Dans les premiers jours de l'arrivée à la montagne, les microcytes ne sont pas encore formés ; tout au moins ils ne sont pas encore imprégnés d'hémoglobine : la pauvreté en oxygène de l'air inspiré doit être forcément compensée par une ventilation plus active du poumon. Mais dès que le nombre des globules croît, que la nouvelle hémoglobine apparaît, cette ventilation supplémentaire devient inutile et la circulation aérienne pulmonaire retombe à la normale.
Ventilation pulmonaire. — La constatation de l'augmentation du nombre des inspirations appelait naturellement l'étude de la quantité d'air qui, aux altitudes, traverse les poumons dans un temps donné.
Cette étude a été faite, au moyen du spiromètre de Bellangé, par Veraguth, à S'-Moritz.
Les résultats de son travail sont consignés en partie dans la courbe ci-jointe (fig. 39).
La simple inspection du graphique montre d'abord un fait : pendant la première semaine du séjour sur les hauteurs, la quantité d'air qui traverse le poumon augmente notablement, puis elle se met à diminuer et revient à la normale.
Ceci nous démontre que la nature utilise tous les moyens
ACTION l)K l'altitude SUR LA NUTRITION
à sa disposition pour compenser l'anoxyhémie temporaire qu'amène le séjour à l'altitude : elle augmente le nombre des inspirations, elle en augmenle aussi l'amplitude.
Les auteurs sont d'ailleurs tous d'accord sur ce sujet. Mermod respirait 5 1. 82 d'air à Strasbourg- et 6 1 . 27 à Sainte-Croix, Marcel 6 1. 4 à Puerto et 8 1. 04 sur le pic de ïénériffe.
S^Moritz.ijGg™
Zurich, 470°^ ^"y^^â*
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Fig. 39. — Graphique représentant la quantité d'air inspiré à la iilaine et à la montagne (d'après Veragulh).
Circulation. — Nombre des pulsations. — Nous devons nous attendre à un trouble du même ordre dans la fonction circulatoire. Pour compenser la faible teneur en oxygène de l'air qui vient hématoserle sang, le cœur fera passer celui-ci plus souvent dans le poumon, et, de ce chef, devra augmenter le nombre de ses battements, qui retomberont à la normale dès que seront nés les globules compensateurs.
Nous avons vu cela se réaliser dans l'attaque d'anoxyhémie aiffuë du mal de monta2:ne. Les aéronautes l'ont aussi constaté
sur eux : nous l'avons maintes fois o])servé sur nous-même en montagne et dans les cloches de la Sorbonne.
Seulement dans ces cas spéciaux, il faut tenir compte de ce que le travail de l'ascension, de la manœuvre de l'aérostat, peuvent être pour (]uel(jue chose dans le phénomène observé.
Veraguth a fait à S'-Morilz des observations qui échappent à cette objection. Il prenait en effet son propre pouls et celui des personnes qu'il avait autour de lui, matin et soir, au lit d'abord, puis après un exercice modéré, l'ascension d'un escalier, toujours le même.
Il obtenait de cette façon ces résultats, que je lui emprunte :
Nombre des pulsations.
.^'-Moritz
S'-Muritz
Zurirli.
(arriv.o;.
ir. j(jurs).
Zurich.
Cri
M"'-' St
M"^- Tr
Pendant l'exercice, la môme différence se retrouve, comme on peut le constater ci-dessous.
Nombre des pulsations.
haut.
Zurich 68 99 31
S'-Morilz (arrivée) 73 121 48
S'-Moritz (après 13 jours\ 70 103 33
Du reste ces données de Veraguth sont confirmées par tout le
ACTION DE l'altitude SUR LA NUTRITION
monde. Jaccoud a vu ses pulsations augmenter de 18 par minute à son arrivée en Engadine; Mermod a signalé la même chose. Weber va plus loin, il a déjà observé le retour à la normale dès la deuxième semaine de séjour. Gay-Lussac, en ballon, avait vu son pouls passer de 50 à 82 et Biot de 79 à 111 battements.
Fig. 40. — Graphique indiquant les variations du nombre des pulsations cardiaques quand on passe de la plaine à la montagne (d'après Veragulh).
La courbe 40 montre une partie des résultats obtenus par Yeraguth.
Les recherches sphygmographiijues sur les hauteurs ne sont pas nombreuses et nous n'avons guère à notre disposition que les tracés pris au Ritîel, à 2780 mètres, par Forel (fig. 41) et par le même auteur à la Satlel-ïolle (4.300 mètres) (fig. 42). On y voit la rapidité très grande de la pulsation cardiaque jointe à sa
LA CURE n ALTITL'DE
Fig. 4). — Tracés siiliygmograliiques pris sur liii-niêiiie par le Prof. Forel au col (lu UifTc'l (27S(l jnèlrcs).
Fig. M. — Tracés si)liygmograiihiqucs pris par le l'rof. Forel à la Satlol-Tolle (4300 mètres). — a, en arrivant; i, après une denii-lieure de repos relatif.
1 Fig. 43. — Tracé sphyguiograpliique pris par le l'rof. Forel sur lui-même au Rilfel (25G'.J mètres).
Fig. 4i.
— Tracé spliygmographique pris sur lui-même i)ar le Prof. Forel à Morges (380 mètres).