‹ La cure d'altitude [electronic resource]Chapitre 39 sur 101 · I.A CnU'. I) ALTITI DE · texte numérisé non relu

I.A CnU'. I) ALTITI DE

lion que jo n";ii vu mentionner nulle part et que je considèi-e |iourlaiil coinine très importante : je veux j»arler de l'état moral, ou pour mieux dire de la situation intellectuelle des malades. Il csl rare (jue le praticien ait à envoyer à la montag^ne des eens de la classe inférieure de la société. Le prix du trajet, la nécessité d'abandonner complètement ses occupations, la dépense encore assez élevée du séjour, font de ce eenre de traitement le mono|)ole des gens riches.

Or, dans notre société française surtout, ceux-ci ont des goûts dont il faut tenir compte si on veut leur faire tout le bien (juc Ton désire. Il s'est établi chez nous une idée singulière, mais bien enracinée : les séjours d'été, de cure, doivent être des séjours d'amusement, reproduisant exactement les plaisirs de l'hiver et justement ceux qui ont amené l'épuisement nerveux ou la maladie qu'il s'agit de traiter et de guérir. De là est née ce qu'on appelle la vie de>i ranx dans les gazettes élégantes.

La thérapeutique y compte vraiment pour peu de chose. Je ne voudrais nommer aucun endroit spécialement; mais en débarquant dans la vilh' (f/'aux, ce qui vous frappe c'est la somptuosité des hôtels, puis un bâtiment immense : c'est le casino. Entrez : un orchestre, deux orchestres font entendre leurs éclats. Ici on danse dans une salle surchauffée par le gaz; les fenêtres ouvertes de tous côtés lancent une bise traîtresse sans arriver à rafraîchir l'atmosphère torride et viciée. Plus loin c'est le théâtre; tous les soirs une troupe médiocre ressasse les inepties usées l'hiver à Paris. Puis voilà une porte qui s'ouvre et vous apercevez des salles plus sombres et plus silencieuses, mais elles sont bondées de gens assis autour de tapis verts, remuant l'argent et les billets; énervés, angoissés, et passant la nuit à retourner des cartes; ces repaires-là ne ferment qu'au petit jour, et ce sont les officiels : les clandestins ne ferment jamais. Voilà pour la nuiti Mais le jour? Le jour ce sont les assauts de toilettes, le serrage des tailles et l'éternelle musique, trois, quatre fois en douze heures. Les restaurants à

INDICATIONS ET CONTRi: -INDICATIONS 2:{9

l'instar de ceux du boulevard vous oITrent leur cuisine compliquée et leurs vins frelatés.

Ajoutez que les filles galantes des villes sont venues là prendre leurs quartiers d'été, cherchant et poursuivant leur clientèle. Quelques braves médecins d'eaux se sont révoltés et ont sérieusement demandé qu'on prescrivît aux hôteliers des mesures hygiéniques, aux casinos une réglementation. Ce sont d'honnêtes gens, mais des naïfs. Une ville d'eaux française, sans casino, sans petits chevaux, sans tripot n'est pas fréquentée, elle est morte d'avance; il y vient quelques malades, mais la société chic la fuit; c'est un trou. On sent donc tout de suite en arrivant dans les endroits à la mode ce qui peut y rendre malades des gens bien portants, on y comprend moins bien ce qui est un traitement utile pour les gens fatigués. A mon humble avis un quart de verre d'eau minérale, une pulvérisation de cinq minutes ou un puéril humage ne compenseront jamais ce que peuvent faire de mal à un organisme délicat vingt et un jours de casino, de cercle et de restaurant ininterrompus.

Et pourtant voilà ce qu'exigent justement les fatigués qu'on voudrait envoyer dans les altitudes. Il leur faut l'orchestre, les petits chevaux, le poker, etc., sinon ils se meurent d'ennui.

Or tout cela n'existe pas dans les pays à glaciers et à forêts. Dieu merci! Ce sont des localités qui manquent de ressources, comme on dit dans le langage particulier de ce monde-là. Il ne faut pas croire que J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre aient influé beaucoup sur les goûts de la bourgeoisie française par leur prédication en faveur de la nature.

Le mondain périt d'ennui dans la forêt; le glacier n'est que ' de l'eau gelée, la cascade de l'eau qui tombe, l'avalanche de la neige qui roule. Ou même, si vous voulez que je vous dise ce qui résulte de mon observation personnelle, il n'aperçoit même pas toutes ces choses. Il parcourt en bâillant les vallées et les monts sans les voir plus que nous ne voyons les tuyaux des cheminées quand nous passons dans les rues de Paris;

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ils ne l'inléressent pas davantage. Il lui faut le fracas de la foule et la vue des toilettes fraîchement sorties de chez le grand fournisseur.

Pour ces malades fatigués par le monde, je crois que le médecin fera bien de tâcher de savoir d'eux-mêmes (juels sont leurs goûts et leurs habitudes.

C'est un renseignement qu'on obtient facilement. Si vous avez affaire à des gens de casino ne les envoyez pas à l'altitude. De deux choses l'une : où ils partiront le jour de leur arrivée en vous maudissant et ils regagneront par l'express le tripot de leurs amours, ou, se sentant vraiment souffrants et voulant faire quelque chose, ils resteront. Mais alors le séjour, oii l'ennui les rongera, ne leur sera pas profitable. J'ai pendant de longs étés parcouru les stations élevées et j'ai vu do ces résignés. Vraiment je crois qu'il eût été préférable de les laisser chez eux; ce qu'ils avaient pu gagner de globules rouges n'était pas une compensation pour l'horreur qu'ils avaient prise de la vie qu'on leur avait imposée et leur asthénie nerveuse en était plutôt accrue.

Je considère donc l'état d'esprit dit mondain comme une contre-indication à la cure de grande altitude.

Toute ressource n'est pas absolument perdue avec ces personnes. Il existe sur la hauteur des localités par oii on peut les essayer pour ainsi dire : Caux sur le lac de Genève, S*- Moritz en Engadine ont pris les allures du monde élégant qui s'y donne rendez-vous; commencez par les ordonner, et, pour l'année suivante, d'après ce qu'on vous aura dit, vous verrez si vous pouvez aller plus loin et diriger votre fatigué vers un séjour de véritable repos.

État personnel. — Comme je le disais au début de ce chapitre, je ne puis ici que donner les grandes lignes, et ce sera aussi bien pour les contre-indications que pour les indications l'impression produite pour chaque cas particulier sur l'esprit du clinicien qui décidera sa décision et son choix.

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