‹ La curiosité; collections françaises et étrangères cabinets d'amateurs. BiographiesChapitre 13 sur 40 · L’EXPOSITION DE KENSINGTON A LONDRES · texte numérisé non relu

L’EXPOSITION DE KENSINGTON A LONDRES

Mis en goût par le succès de l'E\position de Manchester, les Anglais ont prolilé de l'occasion oITerte par l’Exposition universelle pour renouveler l'expérience. Le résultat semble leur avoir donné raison. La faveur avec laquelle cette seconde tentative est accueillie prouve qu’en fait de beaux-arts le proverbe Bis repetita 'placent n'a pas tort chez nos voisins d’oulre-Mancbe. L’Exposition de Kensington restera parmi les plus vifs souvenirs des visiteurs de Londres en 1862. A mon sens, cette Exposition est plus curieuse, elle donne une plus haute idée de la richesse du peuple anglais que l’Exposition universelle. Nous commençons à être faits à ces gigantesques agglomérations des produits du globe entier. Elles intéressent, mais ne surprennent plus, et nous charment médiocrement ; tandis que c’est pour la

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première fois que l'on songe à réunir en aussi grande quantité ces milliers d’objets où l’art a autant de part que le métier, et, sous prétexte d’utilité, peut s’épanouir en fantaisies plus charmantes et plus originales les unes que les autres. L’intelligence se fatigue parfois à parcourir une exposition d’industrie ; l’imagination, au contraire, se rafraîchit au contact des choses de son domaine. J'ai vu quantité de visiteurs venir se reposer au musée de Kensington de ce qu'ils avaient vu au palais de Cromwell Road.

Le programme de l’Exposition est plus restreint que celui de Manchester. Ne comprenant ni tableaux, ni statues, ni dessins, ni gravures, c’est-à-dire l’art proprement dit, il a été circonscrit aux objets d’ameublement, de décoration, de parure, d’agrément, d’usage journalier, à ce que l'on appelle en France l’art industriel, et en Angleterre l’art ornemental. C’est uniquement une exposition d'objets de curiosité. Il y a quarante ans, c’était du bric-à-brac, et l’on regardait comme fous les gens qui en rassemblaient péniblement les débris. Avec cet admirable sens pratique qui fait le fond de toutes les actions des Anglais, les ordonnateurs ont voulu non-seulement attirer le public par l’éclat et la nouveauté des objets, non-seulement retenir les archéologues et les artistes par l'intérêt et la beauté de ces objets, mais surtout exercer une influence salutaire sur le goût

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des artisans britanniques, et créer une école aux innombrables industries 'artistiques.

Ont-ils réussi? L’Exposition de Kensington deviendra-t-elle un enseignement plus vif et plus direct que Y International Exhibition ? L’avenir le dira. Mais, en tout état de cause, j’engage nos fabricants français, s'ils ne veulent pas dans dix ans d’ici trouver sur les marchés du monde, pour les choses de goût, de redoutables concurrents là où jusqu’à présent ils n’avaient rencontré que d’humbles tributaires, à ne pas s’endormir sur leurs lauriers, et à être moins convaincus que le monopole du goût ne puisse un jour ou l’autre leur être disputé.

On s’est adressé, pour former l’Exposition de Kensington, aux propriétaires de collections particulières si nombreuses en Angleterre. Us ont répondu avec une libéralité que Manchester avait déjà mise à l’épreuve. Partout se lisent confondus les mille et un noms que les fastes de la curiosité ont rendus célèbres, depuis celui de S. M. la reine jusqu’à celui du plus modeste collectionneur. La liste des contributors ne contient pas moins de trois cent cinquante noms, dont les plus connus sont le duc de Cambridge, le duc de Buceleugh, le duc de Hamilton, le duc de Devonshire, Beresford Hope, Danby Seymour, comte Warrington, marquis Salisbury, George Field, Mr-

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joribaucks, Magniac, Morland, Marck Philipps, Edward Maiwood, sir Addiiîgton, Robinson, MM. de Rothschild, Francks, Joseph Marryat, capitaine Leyland, comte Spencer, Félix Slade, Holford, etc., etc., sans compter les femmes, comme lady Eastlake, miss Baring, comtesse Teleki, lady Sophia Desvœux, miss Eden, pour ne citer que celles qui ont envoyé les plus beaux objets.

The loan collection (la collection prêtée) occupe une vaste salle au rez-de-chaussée du musée de Kensington. Partagée en deux par un vestibule central s’ouvrant de chaque côté par de larges baies, et entourée d’une suite d’arcades s’appuyant sur de légères et solides colonnettes de fonte, cette salle contient quarante-quatre vitrines principales, dont la moitié au moins sont à quatre faces et à cinq étages. Je ne compte pas les vitrines plates, les piédestaux isolés supportant des bustes, des vases, des aiguières, des statuettes; ni les cadres de médailles, d’émaux, d’intailles, de miniatures, de camées, appliqués sur les murs. En estimant l’un dans l’autre à cent les objets contenus dans les vitrines (et dans plusieurs j’en ai compté jusqu’à cinq cents), en fixant à deux mille le nombre des autres objets, on arrive à un total de six mille, et il se pourrait encore que ce chiffre fût audessous de la réalité.

Quand on compare cet arrangement à celui qui

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tout dernièrement a présidé à la décoration de la galerie d’Apollon, au Louvre, à la recherche aiguisée, au suprême bon goût qui en a fait la plus somptueuse des salles de bijoux de l’Europe , on est un peu désorienté. Mais nous sommes ici en Angleterre, dans le pays pratique par excellence. Dans cette organisation rapide, presque instantanée, avec un public avide de voir derrière soi, la question de goût a dû passer en seconde ligne. En somme, l’accès des vitrines est facile; on peut voir et étudier commodément : peu importe le reste ; et, si nous avons raison à notre point de vue, les Anglais n’ont pas tort au leur. Ce besoin de ce qui est pratique et commode, est poussé si loin, que trois fois par semaine l’Exposition reste ouverte jusqu’à dix heures du soir, éclairée de la plus ingénieuse manière par les flots de gaz qui répandent une lumière plus que suffisante pour étudier les objets qu’un premier coup d’œil au jour a fixés dans la mémoire.

Commencée dans les premiers jours de mai, cette Exposition s’est ouverte dans les premiers jours de juin. Au commencement de juillet, elle n’était pas encore terminée. On déballait des caisses de raretés venant de tous les coins de l'Angleterre ; les corridors de service en étaient encombrés. Du jour au lendemain de nouvelles vitrines se remplissaient, sur lesquelles on inscrivait en gros caractères • Arran-

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yement in progress , précaution qui sauvegardait le goût des ordonnateurs. Les ouvriers peignaient de vives couleurs les colonnettes ainsi que les tailloirs et les nervures des archivoltes des arcades. On pressait l'impression du catalogue, et des affiches répandues dans la salle faisaient patienter le public anglais qui s’impatiente rarement : A catalogue oflhe loan collection is in course of préparation.

Ma première impression a été celle de l’éblouisse^ ment ; le vertige vous saisissait comme si vous eussiez pénétré dans les trésors réunis d’Aboul-Gassem, d’Haroun-al-Raschid et de Monte-Cristo. Ce n’est qu’après plusieurs séances, je pourrais dire après plusieurs orgies du regard, que l’on pouvait reprendre ses esprits, remettre un peu d’ordre dans ses idées, et étudier séparément non pas chaque objet, mais chaque division d’objets. Si j’eusse été seul à ressentir cet ébranlement, je m’en méfierais; mais beaucoup de visiteurs ont éprouvé la même impression. Plus ils étaient à même d’apprécier la valeur de ces merveilles, plus cette impression était vive. J’ai eu l’honneur de parcourir l’exposition de Ivensington avec des savants, des artistes, des curieux de divers pays, et j ’ai pu constater que leur étonnement égalait le mien.

On comprend qu’au milieu de six mille objets d’un intérêt incontestable, je ne puisse avoir la prétention de les faire connaître tous. Il est également impos-

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sible de décrire longuement ceux que je pourrai signaler. Les lignes suivantes ne peuvent être qu’une énumération aussi rapide que possible. Je me bornerai donc à citer en suivant la classification donnée parle catalogue de l'exhibition d’ouvrages d’art du musée de Kensington, dont la première partie vient de paraître au moment môme où j’écris ces lignes. Cette classification contient trente et une sections dont voici les titres : sculptures en marbre et en terre cuite, ivoires, bronzes, ameublements, objets irlandais et anglo-saxons, objets du moyen âge et ecclésiastiques, faïences de Henri II, argenterie des universités, argenterie des corporations de Londres, argenterie des corporations de comtés, ancienne argenterie anglaise, argenterie étrangère, cristaux de roche et sardoines, bijouterie, joaillerie, camées et pierres gravées, armes et armures, émaux de Limoges, verres de Venise, faïences de Palissy, majoliques, faïences de Perse, porcelaines de Sèvres, porcelaines de Chelsea et de Worcesler, faïences de Wedgwood, porcelaines de diverses manufactures d’Europe, portraits en miniature, miniatures de manuscrits, reliures, tapisseries et ornements sacerdotaux, objets divers.

J’ai dit que les œuvres d’art proprement dites étaient évincées parla teneur même du programme. Cependant on a admis quelques sculptures et quelques

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tableaux comme pour indiquer l'endroil précis où l’industrie artistique s’embranche sur le tronc de l’art.

Le petit diptyque, propriété de lady Eastlacke, représentant sur le panneau droit le Christ au tombeau; sur le panneau gauche, l’Adoration des mages, doit appartenir à l’école ombrienne de \ 460, autour de Benedetto Bonfigli ou de Fiorenzo di Lorenzo. Un autre gothique italien appartenant à M. Sackville représente la Vierge glorieuse entourée d’anges et de saints. C’est une œuvre aussi charmante, aussi délicieuse comme impression que comme exécution. Je ne la crois pas de la main même de fra Angelico; mais elle présente de l’analogie avec le tableau attribué à Angelico du musée Campana. Peut-être faut-il y voir l’œuvre du frère de fra Angelico, fra Benedetto da Fiesole, qui fut surtout un habile miniaturiste et aida son frère dans l'ornementation de quantité do manuscrits.

M. Beresford Hope a envoyé une autre Vierge glorieuse de l’école flamande du quinzième siècle. C’est, une miniature plutôt qu’un tableau. La Vierge, vêtue d’un manteau rouge, est debout sous un dais bleu suspendu dans une niche gothique. Dans ses deux bras, sur un linge blanc, elle tient le Bambino qui l’embrasse. En haut, dans une frise, celte inscription : Domus Dei est et porta cœli; en bas, sur la

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plinthe du soubassement, cette autre : Ipsa est cjuain préparatif, dominas filio domini mei. Précieux gothique flamand de l’école des Roger van der W eyden, Hugo van der Goes, Gérard van der Meire.

Parmi les sculptures j’ai remarqué :

Un buste colossal en terre cuite peinte de Laurent de Médicis dit le Magnifique, travail florentin de la lin du quinzième siècle. La tète présente un étonnant caractère de cruauté et d'astuce ;

Deux bustes, également en terre cuite, représentant Philippe le Beau et Jeanne la Folle, de grandeur naturelle; travail flamand d’une linesse qui, dans certaines parties, touche à la minceur, et que l’on attribue avec beaucoup de raison à Quint in Matzys. Le premier de ces bustes appartient à lord Taunton, les deux autres à M. Robinson.

Je range dans la catégorie de la sculpture une trèsbelle statuette en terre cuite représentant la Charité, appartenant à M. Danby Seymour et attribuée à Luca délia Robbia. Elle a 0,75 de hauteur et a été faite pour une niche.

On sait combien, depuis l'acquisition de la collection Arundell, le Brilish Muséum est riche en ivoires sculptés du bas-empire et du moyen âge. Un amateur bien connu, M. Webb, peut rivaliser avec cet établissement. Il a envoyé à Kensington la collection à la formation de laquelle il travaille depuis longues

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années, et qui ne contient pas moins de cent trentedeux pièces formant une histoire non interrompue

de la toreutique éléphantine en Europe depuis le quatrième siècle jusqu a la lin du moyen âge. On y trouve de nombreux diptyques consulaires, un coffret byzantin du onzième siècle, une plaque concave de. bénitier représentant l’Adoration des mages, travail anglo-saxon; une plaque d’évangéliaire divisée en cinq compartiments, que je regarde comme un travail allemand du treizième siècle; deux taus représentant, le premier, un serpent enroulé à deux têtes; le second, des entrelacs quadrillés : — cet objet a été payé 1,300 francs à la vente Soltykoff; le tau est la forme la plus ancienne des crosses abbatiales et épiscopales: — un triptyque italien à meneaux aigus inscrivant dans leurs losanges des ogives en fer-àcheval; un saint Sébastien en bas-relief, travail italien de la seconde moitié du quinzième siècle; puis, des miroirs de poche, des peignes, des tablettes, des volutes de crosses, des diptyques, parmi lesquels j’ai reconnu avec dépit beaucoup d’ouvrages français, un entre autres de la plus grande importance et de la plus parfaite conservation, provenant de la cathédrale de Châlons. Un second mauvais sentiment a calmé le premier. J'ai constaté avec plaisir que, dans les nombreuses vierges de la collection Webb, aucune ne pourrait soutenir la comparaison avec les deux ma-

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gnifiques groupes acquis par le Louvre à la vente Soltykoff. La proportion est gardée.

Les objets d’ameublement, thz furniture , disent les Anglais, forment la quatrième section et remplissent quatre vitrines. La pièce la plus remarquable, et celle qui a été remarquée comme une œuvre unique, est un fauteuil en fer forgé et ciselé, à dossier droit, à accotoirs, supporté par une seule lige reposant elle-même sur quatre segments de cercle à volutes formant les quatre pieds. Il n’existe pas deux œuvres de serrurerie semblables. La double frise du dossier, les bras, les portants, les quatre segments rejoignant la tige de support, la tige de support, les quatre segments inférieurs formant pieds, sont chargés de figurines de chevaliers et de soldats, d’animaux, de chasses, de feuillages, d’entrelacs ciselés en plein relief comme une fibule ou un pendant d’oreilles. Entre les mains de l'ouvrier, le fer a acquis la ductilité de la cire. Cet ouvrier se nommait Thomas Ruckers. C’est un nom de plus à inscrire dans la pléiade des ciseleurs-bijoutiers où figurent déjà ceux de Benvcnuto Cellini, Lazzaro Cominazzo, Diglinger, Kirstein. Ce siège, comme le constate une inscription, fut commandé à Ruckers par la ville d’Augsbourg et offert par elle à l'empereur d’Allemagne, Rodolphe II, quand il s’arrêta dans cette ville, en 1577, un an après son avènement au

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trône impérial. Il appartient au vicomte Folkstone.

J’ai reconnu auprès de ce fauteuil la table en fer damasquiné et incrusté de lapis- lazuli avec échiquier au centre, qui de la collection Debruge-Duménil a passé dans celle du prince Soltykoff, où le duc de Hamilton, son possesseur actuel, l’acquit au prix de 20,000 francs. C’est un travail milanais de la fin du seizième siècle, dont la richesse, la difficulté et la singularité sont plus remarquables que l’élégance et le goût.

Dans la Fumiture étrangère, je signale plus particulièrement :

Une magnifique crédence à ventaux en ébène sculptés et ciselés, supportée aux quatre coins et au centre par quatre colonneltcs et deux cariatides. Travail florentin du dix-septième siècle. A M. Robert Holford.

Une pendule astronomique, à trois étages, incrustée d’ébène, d’écaille et d’argent repoussé, avec statuettes et colonncttes en plein relief en grenat rouge et violet. Travail flamand de la fin du seizième siècle. A S. M. la reine.

Un grand coffre à couvercle bombé chargé d’incrustations de burgau en forme d’imbrications. Travail turc du dix-septième siècle. Au marquis de Westminster.

Deux petits bureaux, forme dite cabinets, en cuivre

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découpé et incrusté d’écaille, de nacre, d’émaux et d'ivoires diversement colorés. Tous deux portant des écussons écartelés aux armes d’Orléans. L’un, à la reine, a appartenu à un membre de la famille de Gondi : l’autre, au capitaine Leyland, à un membre de la famille royale d’Espagne. Tous deux de travail français ou peut-être espagnol de la première moitié du dix-septième siècle.

Le reste de cette section se compose uniquement de produits français : meubles de Boullc, de Gouttières, de Riesener, de Jacob. Les meubles de Boulle n’offrent rien de particulièrement remarquable, et l’on peut voir beaucoup mieux au Louvre et au palais de Saint-Cloud. Quantàceux de l’époque deLouisXV et de Louis XVI, ornés de marqueterie de bois de différentes couleurs, de plaques de porcelaine, de cuivres ciselés par Gouttières, la reine, miss Edcn, le comte Spencer, le comte Chcsterfield, le duc de Hamilton, M. Martin Smith, en ont envoyé de splendides. Devant ces délicates ciselures, devant ces chantournages si charmants, on reste confondu de l’adresse, du goût, de la fertilité d’invention de nos fabricants du dix-huitième siècle. Bonheurs du jour, tables à ouvrages, chiffonniers, bijoutiers, encoignures, consoles, commodes, bureaux, secrétaires; il y en a de toutes les formes et de toutes les dimensions. Il n’existe de comparable aux plus beaux d’entre eux

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qu’un bureau à cylindre Louis XV, et deux commodes Louis XVI placés à Saint-Cloud dans les appartements de l'Empereur. Il est vrai que ces meubles sont ce que l'ébénisterie française du dix-huitième siècle a produit de plus parfait. Sous peine de dresser de ceux de Kensington un catalogue fastidieux, il n’est possible de décrire aucun de ces meubles. Le plus important est une grande armoire à ventaux semblable à l’armoire à bijoux de Marie-Antoinette, que possède le musée du Louvre. Elle est en acajou plein, bordé sur toutes les arêtes de cuivres ciselés. Portée sur huit pieds, emforme de carquois renversés, elle est couronnée d’un fronton représentant un groupe d’amours soutenant les écus de France et d’Autriche, surmontés d’une couronne de Dauphin (ce qui prouve quelle fut exécutée pour Marie-Antoinette, encore Dauphine), et cantonnée de deux figures de femmes ciselées en plein relief et portant des vases sur leur tète. Elle appartient à la reine.

La vitrine des objets irlandais et anglo-saxons préoccupe au plus haut degré et à juste raison l’attention des archéologues. Dans le nombre figurent des pièces de fabrication purement celtique trouvées dans des tombeaux en Irlande; mais l’intérêt se concentre sur les objets ecclésiologiques dont la forme, le travail et l’ornementation n’offrent d’analogie avec aucun art connu. Contours rudes d’une vigoureuse

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ot paissante simplicité, chargés de travaux remarquablement fins, singulier mélange des entrelacs farouches de l'époque carlovingicnne et de la délicatesse maladroite de la bijouterie caucasienne ; tels sont les éléments qui constituent un ensemble des plus imprévus et des plus curieux. Ils sont en bronze doré, ciselé, intaillé et incrusté. Quelques-uns portent des ornements filigranés d’une exécution aussi fine que les plus fins bijoux étrusques, d’autres des émaux champlevés, d’autres encore des damasquinures aussi habiles que les plus habiles azzemina de Venise et du Kurdistan.

Si, comme le pensent les archéologues anglais, ces objets ne sont pas antérieurs au douzième et au treizième siècle, ils fournissent une singulière preuve de la persistance du génie celtique en Irlande, mille ans après la conquête anglo-saxonne, cinq cents ans après la conquête normande. Les principaux sont : une châsse forme pyramidale en cuivre gravé et orné de figures d’apôtres appliquées après coup; un calice; un coffret; une plaque d’évangéliaire; trois bâtons cantoraux ; de nombreuses agrafes de chapes, larges comme des soucoupes. La plupart ont été confiés par l’Académie royale irlandaise, le collège de Saint-Columban, celui de la Trinité à Dublin, lord Londesborough, l’évêque Kildulï et le duc de Devonshire, dont la crosse épiscopale est, avec la grande

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châsse, la pièce la plus importante de cette vitrine.

La sixième section comprend les divers produits de l’art du moyen âge et le mobilier ecclésiastique, ecclesiastical utensil. C’est là que sont rangés ces mille objets dont le Dictionnaire du mobilier de M. Viollet-Leduc et le Glossaire de M. le comte de Laborde nous ont appris le nom et l’usage. Châsses, reliquaires, chefs, ostensoirs, pyxides, colombes, calices, navettes à encens, plaques de reliures, ciboires, crosses, volutes, coffrets de mariage, flambeaux, crucifix, vierges, paix osculatoriums, croix de procession , disques d’oblation, en or, en argent, en vermeil, en cuivre, en émail, en ivoire, en bois; sculptés, ciselés, incrustés; datant de toutes les époques, depuis le neuvième siècle jusqu’au dix-septième; appartenant à toutes les nations : italiens, français, espagnols, allemands, flamands, anglais, moscovites. L’étude de la vitrine renfermant toutes ces orfèvreries devient le cours le plus complet d’ecclésiologie que l’on puisse rencontrer.

Sur les étagères d’une vitrine, au centre de l’Exposition, et comme à la place d’honneur, sont rangés les plus charmants produits d’une industrie essentiellement française : les faïences de Henri II. On a beaucoup disserté sur les faïences de Henri IL Depuis l’excellent travail de M. Pottier de Rouen jusqu’à l’excellent ouvrage de M. Delange, beaucoup de con-

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jectures ont été hasardées, beaucoup de recherches faites, beaucoup de contes répandus; le gracieux sphinx n’a pas livré son secret. Aucun document n'est venu éclairer les questions soulevées par les faïences de Henri II; et jusqu’à présent l’on ignore le nom du fabricant et le lieu de leur fabrication 1 . Ce que l’on suppose de plus rationnel, c’est qu’elles sont l’œuvre de quelque ouvrier italien appelé en France à la suite du Rosso et de Primatice; ce que l’on sait, c’est qu’elles ont dû être fabriquées au plus tard entre les années 1340 et 1560, c’est-à-dire au plus beau moment de la Renaissance, immédiatement avant Palissy qui les a vues, qui s’en est certainement inspiré et qui peut-être en a modelé quelques-unes. M. Delange, dans son Recueil de toutes les pièces connues jusqu’à ce jour de la faience française de Henri JI, compte cinquante-cinq pièces. On sait les noms de leurs propriétaires; on les suit dans les ventes publiques; on peut en dresser la généalogie depuis cinquante ans comme on écrirait celle d’un tableau de Raphaël. En dehors de ces cinquante-cinq pièces, les efforts les plus persévérants n’ont jusqu’à ce jour abouti à aucune découverte. S’ils en amenaient une, s* une cinquante-sixième pièce tombait sur le marché de la curiosité, elle serait vendue non pas au poids

i . Voir plus loin le travail consacré aux Faïences dellenri II.

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de l'or, mais certainement au poids des billets de banque.

L’Angleterre possède vingt-cinq de ces pièces; la France vingt-neuf; la Russie une. De ces vingt-cinq pièces, vingt-trois ont été envoyées à l'Exposition de Kensingfon. En voici l'indication rapide suivie des noms des propriétaires.

Aiguière au G, à M. Magniac. — Aiguière de Strawbery Hill, aiguière de M. de Monville, chandelier Préaux, hanap conique, coupe, couvercle de coupe, porte-fleurs; ces sept pièces sont à M. Àntony de Rothschild. — Biberon à l’AM, chandelier avec armes de Montmorency, mortier à cire, à M. Andrew Fountaine. — Biberon sphéroïdal, salière triangulaire, à M. Lionel de Rothschild. — Coupe Rattiez, salière Rattiez, au duc de Hamilton. — Salière SoltykofT, à M. Robert Napier. — Salière à la Salamandre, à M. George Field. — Salière avec ogives, à M. Addington. — Plateau d'Espaularl, au musée de Kensington, la seule pièce portant une marque; mais cette marque entièrement inconnue vient ajouter une énigme à tant d’autres. — Drageoir Soltykoff, à M. Webb. — Vase ovoïdal, à M. Henry Hope. — Aiguière k anse, à M. Martin Smith. — Coupe Delange, à M. Durlacher. Celte pièce, la dernière trouvée, l’a été par M. Delange. Elle vient de la Touraine comme toutes les faïences de Henri IL

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Les cinq sections suivantes comprennent les grandes pièces d’orfèvrerie décorative des fabriques anglaises, et quelques échantillons des fabriques continentales. Les produits anglais occupent quatre larges vitrines devant lesquelles on peut se faire une idée de la richesse et de la puissance des corporations de la Grande-Bretagne, soit publiques soit privées. Les actes de naissance de plusieurs d'entre elles datent de quatre et cinq siècles, et les armoires de toutes regorgent des dons de vingt générations de donateurs. Les plus illustres représentants de l’aristocratie anglaise tiennent à honneur de voir leurs noms tigurer sur les registres de ces corporations; et l’on sait combien le prince Albert était exact aux réunions de la corporation des marchands de poisson (fishmongers) de Londres dont il était membre.

Les corporations qui ont envoyé des objets sont au nombre de vingt-trois. Les principales sont les barbiers, les brasseurs, les brodeurs, les charpentiers, les tailleurs, les poissonniers, les orfèvres, les merciers, les peintres, les marchands de vin, les ciriers, les marchands d'huile. Leurs envois se composent d’insignes, de décorations pour les réunions officielles, ou de vaisselle de table pour les repas homériques qui en sont la suite : hanaps, vidrecomes, drinkcornes, plateaux, aiguières, salières, théières, soupières, pots à hydromel, candélabres, timbales,

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surtouts, miroirs, cuillers, fourchettes, couteaux, masses d’huissiers, couronnes, épées triomphales, chapels de cérémonie, bassins à rafraîchir vastes comme des piscines, bouteilles majestueuses comme des tonnes, que l’on manœuvrait avec une poulie ; toute une étincelante et joyeuse dinanderie en harmonie parfaite avec ces vastes halls de Westminster et de Hampton-Court, où se prolongeaient pendant des semaines entières des repas à fatiguer les pinceaux de Jordaens et à tuer d’indigestion Gargantua. La vaisselle plate des administrations publiques : paroisses, mairies, comtés, shérilîs, n’est ni plus riche ni plus nombreuse que celle des sociétés privées, et celle envoyée par les particuliers, notamment le duc de Portlanfl, le comte Spencer, le comte Chcsterfield, ne le cède à aucune des deux.

Dans l’orfèvrerie étrangère, l’attention doit surtout s’arrêter sur un plateau et son aiguière en argent doré et ciselé : au capitaine Leyland ;

Un second plateau et son aiguière formés de cercles d’agate sertis par des cercles d’argent doré et ciselé : au duc de Rutland ;

Un troisième plateau et son aiguière, au baron James de Rothschild. Le plateau représente Orphée au milieu des animaux. Ces trois objets ne possèdent sans doute pas à un si haut degré l’élégance de notre coupe dite de Cellini ; mais le travail de la ciselure.

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la forme des ornements et des figures m’ont paru les mêmes. Je les crois sortis des ateliers d’Augsbourg ou 'de Nuremberg à la fin du seizième siècle.

Dans les sections 13, 14 et 15 sont compris les vases en matières précieuses ; cristal de roche, agate, onyx, sardoine ; la joaillerie et les bijoux de corps proprement dits. Rien n’est plus élastique que ces dénominations et n’est plus multiple que les divisions qu’elles embrassent. Tout devient bijou : la reliure d’un livre, la garde d’une épée, la ferrure d’une porte. En m’en tenant à la lettre du catalogue, voici les objets qui m’ont le plus frappé : Plusieurs pièces de vaisselle ornementale en cristal de roche gravé et ciselé, semblables à celles de la collection des bijoux au Louvre et à celles de la salle des Gemmes à Florence. Elles ont dû faire partie du même ensemble, et proviennent évidemment du Trésor des Médicis à la fin du seizième siècle. D’autres joyaux, indiquant un travail saxon et datant dtp commencement du dixhuitième siècle, rappellent les œuvres de Diglinger de la Grune Gewœlbe de Dresde ; d’autres sont français du dix-septième siècle. Une coupe en magnifique agate onyx, monture moderne en or ciselé et émaillé, est en la possession du duc de Hamilton. A M. Lionel de Rothschild appartiennent un étui à calems en or couvert d’un émail et d’un vernis vert dans lequel sont incrustés des diamants : travail persan, et des

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tasses à café en cristal intaillé de filets d’or et incrusté de petites pierres précieuses, travail turc dont on connaît de nombreux spécimens. M. Sambrooke possède un échantillon de joaillerie arménienne : c’est un bol en stéatite, monture de filigrane d’argent dont les interstices sont remplis d’émail de couleur.

Sur quoi maintenant pourrais-je m’arrêter de préférence dans cette fastidieuse et cependant amusante nomenclature? Je choisis au hasard dans mes notes. Une agrafe ronde à quatre compartiments en or ciselé, émaillé et incrusté de pierres précieuses, travail italien du seizième siècle ; un collier en or ciselé, découpé et émaillé, avec pendeloques semblables, travail français du seizième siècle, appartenant tous deux à M. Gladstone; un fermail de manteau, composé du fermail proprement dit et de deux chaînettes courtes, plates et épaisses, argent ciselé et doré, travail hongrois de la moitié du dix-septième siècle, appartenant à la comtesse Telecki , pièce extrêmement précieuse par sa rareté et l’authenticité de son origine. Deux ceinturons en argent doré et ciselé, appartenant, l’un à M. Farrer, l’autre à M. Curzon, m’ont paru avoir la môme origine et datej du même temps que le fermail Telecki.

J’ai vu là, devenu la propriété de sir Beresford IJope, et monté en bague, ce magnifique saphir donné par le duc d’Orléans à madame de Genlis, et

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connu aujourd’hui en Angleterre sous le nom de Saphir merveilleux , qu’il mérite par l’éclat et la pureté de son eau. C’est également à sir Beresford Hope qu’appartiennent une grosse goutte-perle montée en pendeloque dans une couronne émaillée et incrustée de diamants, — la forme et la couleur de cette infirmité de la nature sont loin d’étre agréables, et sa véritable place serait dans un cabinet d'histoire naturelle, — et une charmante petite croix à la Jeannette formée de huit diamants verts. Il faut donc ajouter le vert aux nuances roses, bleues, jaunes et noires dont, en 1855, la vitrine de MM. Hunt et Rosbell nous avait fait connaître les échantillons.

Le duc de Ilamilton a envoyé quatre Paix en argent niellé : deux rondes, chacune sur une seule et même plaque, deux également rondes, mais formées de quatre quarts de cercle.

Est-ce dans cette section que l’on doit classer la vitrine, propriété exclusive de M. Lionel de Rothschild, contenant cent vingt objets de toute espèce, orfèvrerie de table, bijouterie de corps, ivoires, majoliques, verres, médaillons allemands, émaux de Limoges, Palissy, et surtout ce fameux vase de verre, la pièce la plus parafite et la plus précieuse en ce genre ? C’est un travail romain du deuxième siècle. Il se compose de deux pâtes de verre engagées l’une dans l’autre comme les porcelaines réticulées. La

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lumière, t en traversant l’enveloppe unie d’un vert laiteux , lui donne une transparence irisée. Sur cette première enveloppe est fixée (comment ? on l'ignore, et c’est là.ce qui désespère les verriers) une seconde enveloppe également en pâte de verre , épaisse, découpée à pleins reliefs et représentant une bacchanale. La première enveloppe, absorbant la lumière, rend la seconde opaque et la fait se détacher en blanc sur un fond vert d’une incroyable douceur.

Les camées, intailles, pierres gravées sont placés dans plusieurs vitrines dont quelques-unes contiennent jusqu'à six cents numéros. La collection la plus belle, la plus précieuse, la plus intéressante à tous les points de vue, celle qui réunit la plus grande quantité à la plus rare qualité, appartient au duc de Devonshire. Plusieurs de ces raretés avaient déjà été exposées à Paris en 1855 dans la vitrine du joaillier anglais Hancock, je crois.

Cinq vitrines sont remplies d’armes et d’armures de toute espèce , de tout temps et de tout pays. En présence de cet amas d’instruments de meurtre de formes les plus diaboliquement variées, on ne sait qu’admirer le plus, ou de la fertilité de l'homme à inventer des engins propres à égorger son semblable, ou de sa fécondité plus grande encore à décorer des plus gracieux or-

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nements ccs engins de destruction. Il est vrai que l’esprit de conservation marche du même pas que l’esprit de destruction, et qu’une arme offensive est à peine trouvée, que l’arme défensive opposée vient à l'instant même en neutraliser l’effet. La pièce la plus remarquable est un bouclier de parade, circulaire, à ombilic armé d’une pointe quadrangulaire. Il est en fer estampé et revenu au ciseau, représentant des sujets de bataille entourés d’arabesques. La bordure, les cercles concentriques et les intervalles des arabesques sont brodés de damasquines d'or et d’argent d'une extrême élégance. Il appartient à la reine, et je comprends qu’une femme prenne plaisir à posséder une œuvre aussi délicate. Les bas-reliefs sont milanais du seizième siècle, tandis que les damasquines ont été faites en Orient même, où le bouclier a pu être envoyé par l’armurier avant la ciselure des bas-reliefs.

Voici encore un produit essentiellement français qui, après des siècles d’oubli, a été remis en honneur, et qui occupe dans le goût des collectionneurs la place à laquelle il a droit : je veux parler des émaux de Limoges. Quelque magnifiques que soient ceux des collections anglaises, nos musées, et surtout le musée du Louvre, n’ont à redouter aucune compa- , raison. Les pièces réunies à Rensington ne sont pas plus belles que celles de la galerie d’Apollon et sont

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en moins grande quantité. Mais après le Louvre, je ne pensais pas qu'il fût possible d’en rencontrer autant. Les plus célèbres émailleurs du 16 e siècle, Léonard Limosin, Pierre Raimond, Jean Courtois, Pierre Courtois, Jean de Court, Suzanne de Court, Martin Didier, les Penicaud, Pape, etc., etc., sont représentés à Kensington. J'ai compté 64 pièces hors ligne. Sans penser à les désigner toutes, je désire, ne fût-ce que par orgueil national, indiquer du doigt les pièces uniques. Telles sont : une coupe et son couvercle représentant les travaux d'Hercule, signée Ioannes Penicavdi ivnior Io39, au duc de Hamilton; — un olifant signé Leonardos Lemouicvs, à M. Magniac ; — un triptyque divisé en vingt compartiments représentant des sujets de la vie de saint Jérôme et de celle de saint Jean, signé plusieurs fois M. B. P. (Martin Didier Pictor), la plus grande pièce connue en ce genre, au capitaine Leyland ; — un petit coffret à cinq plaques à sujets, camaïeu bleu turquoise, représentant l'histoire de Moïse, pièce unique, à M. Morland ; — une plaque représentant des gymnastes d'après Jean Cousin, à M. Hopc ; — un triptyque représentant le mariage de Louis XII et d’Anne de Bretagne, travail limousin contemporain du second mariage d’Anne (1499), à M. Danby Seymour. C’est également à M. Danby Seymour qu’appartiennent cinq plaques de Léonard Limosin, repré-

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sentant de grandeur naturelle et en buste : Élisabeth de France, Marguerite de Valois, le cardinal de Lorraine, le cardinal de Guise, Amyot. Elles sont semblables aux deux du même émaillcur possédées par le musée du Lduvre, et aux deux autres de la collection Magniac qui représentent Henri II et Catherine de Médicis. Ce dernier portrait offre cette particularité que non-seulement les bossages de l'encadrement, mais encore le fond, les ornements de la robe de la reine, son collier même, reproduisent les croissants et le fameux monogramme de Henri II, où l'on a voulu voir les armes et le chiffre de la maîtresse du roi, Diane de Poitiers. Si en réalité ce chiffre eût été celui de la grand’sénéchale , est-il admissible que l’on eût poussé l’audace et l’inconvenance jusqu’à en décorer les joyaux et les vêtements d’une femme légitime et d’une reine? Quelque liberté que l’on veuille accorder aux mœurs dans le seizième siècle, je ne le crois pas.

Deux des vitrines contenant la verrerie sont affectées aux collections de verres antiques et de pâtes de verres, lacrymatoires, lustratoria, débris de veilleuses, appartenant à M. Webb. Une troisième renferme les verres plus modernes, arabes, turks, persans, vénitiens, mantouans, frioulais, bohémiens, allemands, de Baccarat. De côtés et d’autres sont éparpillées douze ou quinze gargoulettes, gourdes ou

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enveloppes de lampes arabes à dessins de couleur et à versets du Coran. Ici la beauté et l’élégance du travail se doublent de la fragilité de la matière pour augmenter la rareté des pièces. La plus belle est celle prêtée par le duc de Hamilton. C’est, je crois, un travail persan. Sur les lianes tourne une frise bleue sur laquelle s’enroulent et se déploient des branchages et des entrelacs dorés que traversent des cavaliers poursuivant des autruches et des tigres peints au naturel. Je ne veux imposer mon goût à personne ; mais, à mon sens, c’est se montrer singulièrement prévenu que de ne pas trouver le caractère et le style de ces figures au moins égaux au caractère et au style des figures des vases étrusques. Ce vase, dont on a souvent offert 10,000 fr. au propriétaire, a été payé 10 fr. il y a une vingtaine d’années, à Gand, en plein marché, chez un étalagiste marchand de ferrailles.

Avec les faïences de Bernard Palissy s’ouvre la division des produits de la céramique comprenant sept sections. La première est assez restreinte et assez ordinaire. Le collectionneur qui en Angleterre passe pour posséder les plus beaux spécimens, M. Fountaine, n’en a, il est vrai, envoyé aucun. Mais, malgré cette abstention, on peut assurer que c’est en France qu’est restée la majeure partie et la plus remarquable des produits de l’illustre potier. C’est cn-

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core au Louvre que l’on peut se faire la plus haute et la plus juste idée du goût de ce grand artiste. En élaguant les surmoulés postérieurs, les imitations du dix-septième siècle, les pièces des fils, des petits-fils, des neveux de Palissy, les faux môme (et j’en ai reconnu trois ou quatre), je ne vois guère à citer que le plat rond d’après Briot, dit à la Tempérance , ap- ’ partenant à M. Edward Maidwood ; un magnifique plat à reptiles à sir Addington, et un corps de fontaine de table fond gris laiteux, mélangé de coquilles et de bivalves. Je ne connais que cette pièce dans cette catégorie. J’ai trouvé là une répétition de cette figure de femme assise présentant le sein à un enfant emmaillotté, appelée la Nourrice de François T' r , et qui doit être tout simplement madame Palissy. On en connaît d’assez nombreux exemplaires. Celui-ci manque de finesse et ne peut se comparer aux deux du Louvre. Ce n’est pas, au reste, la première fois que l’on constate cette différence dans le travail d’une môme pièce'. On peut donc en conclure que les moules des œuvres de Palissy se conservaient dans ses ateliers, et que ses héritiers et successeurs s’en sont servis avec une habileté de moins en moins grande.

Les faïences italiennes, dites majoliques, sont au contraire très-nombreuses. Elles sont rangées dans deux vitrines et peuvent se monter de 330 à 400 de

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toute espèce, de toute forme et de toutes fabriques. Plusieurs ne le cèdent pas aux plus belles du cabinet des Gemmes à Florence, du musée Correr à Venise, et de la pharmacie de Lorette. J’ai remarqué deux grandes torchères à M. le marquis d’Azeglio ; cinq seaux à rafraîchir, dont un, à M. Barcker, représente le défi des Piérides d’après le Rosso ; une petite urne à anses surélevées, forme étrusque, fond bleu, sur lequel se détache un combat de guerriers peint avec une précision et un soin rares à rencontrer dans les majoliques. Cette pièce, suivant le savant M. Robinson, serait une œuvre authentique d’OrazioFontana ; des Xante de toute beauté; quatre plats représentant le jugement de Pâris, la sainte Cécile de Bologne , les Noces d’ Alexandre, et la Danse d' Amours , d’après Raphaël ; enfin une aiguière, à M. Napier, et une coupe, à M. Morland, exécutées d’après les procédés dits graffits. Ce procédé consiste à indiquer par une légère entaille le contour des personnages ou des objets. C’est celui employé pour les dessins du pavé de la cathédrale de Sienne. M. Robinson considère les vases décorés de gralïites comme venant de la Lombardie, et appuie son opinion sur la présence fréquente de feuilles de mûrier, arbre dont la culture est très-répandue dans les plaines de la haute Italie. Cette opinion est pour le moins fort ingénieuse , et . en l’absence de tout autre docu-

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ment, demanderait à être sérieusement controversée.

II n’y a que peu de temps que l'attention des curieux s’est portée sur ces magnifiques produits de la céramique orientale connus sous le nom de faïence de Perse. Le goût qui a présidé à leur décoration, l’intensité et l’harmonie de leur couleur , ne le cèdent à aucun de nos produits européens. L’éveil vient d’un de nos compatriotes, d,e M. de Monville, qui le premier a réuni le peu de pièces alors connues en France. Les faïences de Perse sont une matière trèsobscure encore ; l’on confond sous ce terme générique non-seulement les faïences fabriquées dans les diverses villes de la Perse, mais celles provenant des fours de tout l’Orient depuis Constantinople jusqu’au Caire, et celles des îles de l’Archipel, Chypre, Rhodes, Malte, la Sicile, et même des imitations évidemment italiennes. L’important était de se procurer d’abord des échantillons, les classifications devant venir ensuite.. Je ne connais pas de collection publique ou privée qui puisse en montrer de plus nombreuses, de plus variées et de plus riches que Kensington, où j’ai compté cinquante plats, aiguières, gargoulettes, vases, tasses à café d’une richesse inouïe.

Je signalerai surtout deux potiches ventrues, bleu foncé, à dessins d’or, du plus bel éclat. Elles ont été trouvées en Sicile et sont regardées comme un

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ouvrage datant de l’occupation sarrazine au onzième siècle : à M. Falkener ; — une espèce de petite théière forme melon, à trois anses, à goulot et à couvercle : sur le fond bleu liseron courent des feuillages d’or. Les plus beaux bleus de roi et bleus grand feu de Sèvres et de Chine ne peuvent donner qu’une idée imparfaite de la vivacité et de la douceur de l’émail de cette théière ; c’est limpide et profond comme un bloc de saphir, M. Francks en est l’heureux possesseur ; — une assiette creuse fond blanc réveillé au fond par une couronne d’ornements bleus et noirs. Le plat-bord est formé par une collerette de petites découpures à jour, mais recouvertes par l’engobe incolore qui forme une véritable vitre. Le musée japonais à Dresde expose quelques pièces semblables sortant des fabriques de Meissen au commencement du dix-huitième siècle, également à M. Francks. Ces faïences m’ont produit, je l’avoue, une très-vive impression. Jusqu’à présent, en fait de tons, sinon de formes, la supériorité me semblait incontestablement acquise à nos porcelaines de Sèvres. Depuis ma visite à Ivensington, mon opinion s’est modifiée, et je range les faïences de Perse sur la même ligne que nos produits de Sèvres.

La comparaison, au reste, est facile à faire à Ixensington, où l’on a réuni la plus merveilleuse collection de Sèvres que l’on puisse imaginer. Il est certain que

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pour qui voudra connaître et étudier cette branche de la céramique, c’est en Angleterre qu’il devra aller. Le maréchal Sébastiani est le dernier dont la collection ait pu lutter avec les collections anglaises. Mise aux enchères en 1851 , les plus belles pièces de cette collection ont passé le détroit : on les retrouve dans les vitrines de Kensington. C’est la faute, non pas de notre goût, mais de notre inconstance de goût qui cède si volontiers à toutes les fantaisies de la mode, et, après avoir produit et admiré avec une facilité exagérée, repousse et dénigre avec un dédain extravagant. Lorsque les pâtes tendres étaient dédaignées chez nous, nos voisins, mieux avisés et guidés par leur intérêt qui éclairait leur goût, recueillaient au poids de l’or toutes celles qu’ils rencontraient ; si bien que les habitations des particuliers en sont pleines, et que, sans qu’il y paraisse sur leurs étagères, ils ont pu en envoyer à Kensington de quoi bourrer deux grandes vitrines contenant au moins six cents pièces. Avant de les avoir vues, je ne pouvais me faire qu’une idée confuse de la variété de formes, de couleurs et d’applications que savaient trouver nos ouvriers. Il y a là des cabarets entiers de pâte tendre, des pièces pay ées 25,000 fr. à la vente Sébastiani, et valant le double aujourd’hui. Toutes les formes coudoient toutes les couleurs : bleu turquoise, bleu lapis, bleu violet, bleu grand feu, bleu d’ardoise, rose de Chine, rose de

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Sèvres, cendre de rose, fleur de pécher, vert d’eau, vert pâle, vert-pomme, vert malachite, blanc mat, lilas tendre, gris perle, jaune soufre, jaune paille, jaune maïs, jaune capucine. Après la faïence de Perse et bien avant la porcelaine de Chine, la porcelaine de Sèvres est la plus belle comme richesse d’éclat et . comme douceur d’harmonie. Son second mérite est de se marier admirablement avec la décoration des appartements où elle était destinée à figurer, et avec les costumes de leurs habitants. Il n’est pas difficile de faire le procès au siècle de Louis XV en fait de goût : il l’est plus de lui refuser le mérite de l’harmonie. Il existe entre ses arts et son industrie une étroite connexité. Parmi les noms des propriétaires inscrits sur les cartouches de ces deux vitrines, ceux qui reviennent le plus fréquemment sont ceux de S. M. la reine, du duc de Cambridge, de MM. Charles Mills, Martin Smith, Àddington,duc de Buceleugh, Edward Mills, marquis d’Abercorn, lady Dorothée Newill, comtesse Gowper.

L’Angleterre a tenté au siècle dernier, non sans un certain succès, de fonder à Chelsea, près de Londres, une manufacture rivale de celle de Sèvres. Les formes, les couleurs, l'ornementation sont les mômes, mais la combinaison de ces éléments est toute différente. Gracieuses, élégantes, harmonieuses chez nous, les porcelaines deviennent lourdes, épaisses,

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enragées de ton en Angleterre. Chelsea n’en a pas moins produit beaucoup ; il a laissé quelquefois échapper des œuvres où la délicatesse la plus exigeante ne trouverait rien à critiquer. Kensington en expose un grand nombre, dont les plus belles appartiennent à S. M. la reine, au comte Chesterfield, au comte Spencer, à MM. Addington, Farrer, Harl, Dum Gardner, Napier, Loftus, Wigram.

Je ne puis passer sous silence une vingtaine de pièces de faïence sortant de Fulham ( Fulham pottery ), dont la fabrication remonte à la seconde moitié du dix-septième siècle. La pâte est une espèce de terre de pipe dite cailloutage , assez commune, d’un blanc sale, enduite d’un vernis incolore. Ces pièces consistent en petits vases, en pots à bière , en statuettes dont la forme commune rappelle certaines faïences hollandaises. Il est permis de croire que les spécimens exposés à Kensington sont postérieurs à la révolution de \ 688 et ont subi l’influence des goûts hollandais importés en Angleterre à la suite de Guillaume III. Les seuls détails que l’on possède sur cette faïence se trouvent dans l’ouvrage de M. Marryat, History of pottery and porcelain. Je ne la signale pas comme une beauté , mais comme une curiosité.

Les produits du Palissy de l’Angleterre, de Josiah Wedgwood, abondent naturellement. Outre les pro-

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grès que cel industriel de génie a fait faire à la céramique de son pays, c’était encore un artiste qui, chose rare en Angleterre, poussait fort loin la délicatesse dans les objets d'un petit volume. Le génie anglais est essentiellement coloriste. Avec Flaxmann, Wedgwood fait exception à la règle, et l’on n’en citerait pas beaucoup d’autres. L’ornementation qu’il appliquait généralement aux pièces de sa fabrique consiste en figures d’un léger relief, blanches, se détachant sur un fond bleu terne et froid, sans émail. Leur incontestable mérite est tout entier dans une forme très-pure , dans le style des contours, dans la délicatesse de l’exécution. Wedgwood procède directement des potiers étrusques et grecs. La forme, le contour, la silhouette sont tout pour lui ; la couleur, rien.

Outre les pièces à fond bleu gris les plus fréquentes et les plus agréables aux yeux, il a employé quelquefois, mais rarement, des fonds vert pâle, Isabelle rosé, noirs, dont l’cfiet est loin de valoir celui des fonds bleus.

Enfin, il a tenté d’appliquer ses procédés à la bijouterie et a composé des joyaux de faïence : colliers , pendants d’oreilles , diadèmes , chatons de bagues, bracelets, d’un goût et d'une exécution irréprochables. Kensington contient les plus remarquables. Mais si l’exécution est excellente, l’idée était

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mauvaise. Tout objet destiné à relever aux lumières l’éclat de la peau ne doit pas être terne, comme on pourrait le supposer au premier abord. Il doit au contraire posséder un éclat et un rayonnement par- •

ticuliers. Depuis six mille ans les femmes n’ont rien trouvé de mieux pour faire valoir leur beauté que l’or et les pierreries. Leur instinct ne les a pas trompées. Guidées par les préceptes infaillibles de la coquetterie, elles sont arrivées de prime saut au résultat découvert péniblement par les lois de la physique et les expériences de la chimie. Gomme tout ce qui ne rayonne pas, les bijoux de Wedgwood avec leurs couleurs ternes et dures devaient faire tache sur la peau ; et l’on a bien fait de les reléguer sur les étagères des cabinets de curiosités.

Dans une vitrine particulière sont réunis les spécimens des diverses fabriques de porcelaine d’Europe. C’est, sur une petite échelle, notre magnifique musée céramique de Sèvres. Vincennes, Saint- Cloud, Chantilly, Sceaux, Ménilmontant, Vienne, Berlin, Meissen, Fulde* Frankenthal, Tournay, Capo di Monte, Venise, Bassano, Florence, Naples, Madrid, Chelsea, Plymouth, Worcester, Nyon,cn ont fourni les contingents.

Enfin, comme raretés céramiques rarissimes, je citerai deux petites urnes forme grenade, grosses comme le poing. Sur la panse , quatre médaillons

te

l’exposition de kensington

contiennent des Amours peints 'au naturel sur fond d’or. Les bordures sont formées par des entrelacs roses. Les uns, admettant comme prouvée l’existence d’une fabrique de porcelaine à Florence à la fin du seizième siècle, existence assez discutable, ont voulu y voir des produits de cette fabrique; les autres, comme M. Robinson, les regardent comme des porcelaines de Naples d’une époque antérieure à la fabrique connue. Je laisse aux spécialistes à pénétrer cette énigme : l’important est que ce soit une charmante chose. Elles appartiennent, l’une à la reine, l’autre au comte Warington.

Une exhibition de 4 ou 500 portraits en miniature permet de suivre l’histoire de cette branche de l’art, ses phases diverses, ses modifications en Angleterre et en France pendant deux cent cinquante ans : de 1550 à 1800. Pour l’Angleterre la liste des miniaturistes est très-complète , grâce à l’obligeance du duc de Buccleugh, de M. Danby Seymour, de M. Magniac, Charles Sotheby, Caruthers, qui ont réuni et envoyé une grande quantité d’œuvres. Elle commence à Holbein, le fondateur de ce genre adopté rapidement par la mode, et continue pendant ceni ans au moins, par toute une pépinière d’imitateurs dont les plus habiles sont Nicolas Hillyard (1547- 1619), Isaac Oliver (1556 ?-1617), et Samuel Cooper (1609-1672). De même chez nous pendant le même

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temps les trois Clouet, suivis des trois Dumoustier, ont donné naissance à toute une école qui ne disparut qu’en 1650 devant les émaux de Bordier et de Petitot. Sans les costumes variant selon les époques, Userait difficile de faire la part de chacun de ces artistes qui tous se font remarquer par une extrême précision dans le contour et une extrême vigueur de coloris. Toutefois les miniatures de Holbein présentent une harmonie générale plus soutenue que celle de ses imitateurs , témoin les deux superbes portraits de Henri VIII sur fond bleu, et de Thomas, troisième duc de Norfolk, sur fond vert.

Mais qui fera la part des artistes étrangers si nombreux en Angleterre au seizième et au dix-septième siècle : des flamands Joosse Van Cleef, Lucas de Heere, de l'Italien Zucchero, du cosmopolite Antonio Moro ou Antonys van Moor, de Daniel Mytens et de tous les précurseurs de Van Dyck, de Peter Lely, Godefried Ivneller et de tous ses successeurs ? Personne. A qui, par exemple, restituer la grande miniature représentant la famille du chancelier Thomas Morus avec les jardins de Chelsea dans le fond, œuvre médiocre, mais fort intéressante pour l’histoire, attribuée à Holbein, et bien certainement d’une autre main que les portraits de Henri VIII et du duc de Norfolk ? Une étude approfondie de ces œu-

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vi es jetterait un jour inattendu sur les origines de l’art en Angleterre si obscures jusqu’à présent. Même ambiguïté, même confusion pour Hillyard et Oliver, qui ont possédé la même vogue pendant le même espace de temps et dont la manière, l’exécution est absolument la même. Ici du moins, sans sortir de 'France, nous pouvons nous faire une idée de leur genre. La collection Sauvageot possède, en effet un portrait de Robert, comte d’Essex, aussi beau que les plus beaux médaillons de M. Magniac et du duc de Buccleugli. Il est attribué à Oliver. Enfin, en franchissant deux cents ans, les portraits sur ivoire de Cosway, prêtés par M. Caruthcrs, permettent d’apprécier le faire élégant et facile , l’exécution légère, transparente, un peu creuse de ce miniaturiste contemporain et rival d’Isabey.

Si de l’Angleterre nous passons à la France, nous rencontrons dès l’abord les Jeannet, qui commencent la série française aussi nombreuse au moins que la série anglaise. C’est à Jeannet II, dit Clouet, que j’attribue un portrait de femme en buste, sur fond vert, regardé comme un Holbein et appartenant au duc de Buccleugh. Quant aux six portraits en pied de Claude de France, de Henri II, de Henri III, de Charles IX, de Marguerite de Valois et du duc d’Alençon, je ne crois pas que l’on puisse les attribuer à un autre qu’à Jeannet II. Ils proviennent de

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la vente Rattier, où ils furent acquis par le duc de Hamilton au prix de 12,000 francs.

Les émaux de Petitot et de son école ne sont pas en moindre quantité que les miniatures. Miss Baring, lady Sophia Des Vœux, M. Danby Seymour, M. William Maskell, lordAddington, en possèdent des cadres fort beaux. Toutefois, il faut savoir faire un choix et ne pas s’en lier aveuglément aux attributions. On parait assez disposé, en Angleterre, à mettre sur le compte de Petitot tout émail du dix-septième et même du dix -huitième siècle. Le tri n’est pourtant pas difficile à faire, et, sans être un connaisseur bien expert, on distingue facilement’, parmi tous ces Petitot, des émaux saxons, anglais et môme russes; les uns bons, les autres faibles, d’autres.enfin tout à fait mauvais. Un examen de quelque temps ferait même reconnaître beaucoup de faux qui n’ont pas plus de vingt ans. Puis, dans les originaux mêmes, il faut bien se souvenir que Petitot a eu un maître, Jean Toutin de Chateaudun, cité fréquemment et avec éloges par les mémoires du temps; puis des collaborateurs comme Bordier, puis toute une nuée d’imitateurs ou d’élèves à sa suite. Mais, au milieu de toutes ces hésitations, il reste encore assez de pièces authentiques pour captiver l’attention, et d’assez belles pour mériter des éloges sans réserve.

Dans les envois de M. Danby Seymour est compris

l’exposition de eensington

un médaillon qui demande quelques moments d’examen. C’est un portrait d’homme, en buste, couronné de lauriers. Sa figure est la môme que celle du portrait du Louvre — n° 659, École française — passant pour celui de Molière. Sur le couvercle est gravée cette inscription : Donné à madame la comtesse de Feuqnières par son ami Molière. 1660. (Madame de Feuquières était fille du peintre Mignard, l'intime ami de Molière. )0r, l'exécution présente des faiblesses et des duretés de touche, des fadeurs de ton que l’on ne trouve jamais ni dans les originaux de Petitot, ni dans ceux de ses élèves immédiats. Je verrais là un travail de la fin du dix-huitième siècle, sinon même des premières années du dix-neuvième. Quant à l’inscription, uh simple rapprochement de dates permet d’être plus affirmatif et de la déclarer fausse sans hésitation. En effet, en 1660, Catherine- Marguerite Mignard, née en 1653, avait sept ans. Elle n’épousa le comte Pas de Feuquières qu’en 1696, vingt-trois ans après la mort de Molière.

Le comte Spencer a envoyé un cadre de six émaux, dont deux de Petitot, représentant Richelieu et Louis XIV, sont de la plus belle qualité : les quatre autres m’ont paru des œuvres anglaises ;

Madame la baronne Meyer de Rothschild, quinze ou vingt boîtes décorées de miniatures de Hall ;

Et M. Caruthers, un cadre de vingt-trois minia-

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tures de Klingstedt, Arlaud, Massé, Dumont, Siccardi, Augustin, Vallayer-Goster, Perrin.

C’est dans celte section que je rangerai une petite figure do femme, en cire coloriée, en demi-relief. Elle est en buste, de profil, tournée vers la droite. Ce travail, du commencement du dix-septième siècle, appartient à M. Norman. La rareté de ces cires coloriées est bien connue des collectionneurs, dont les plus favorisés en possèdent trois ou quatre. Il y en a fort peu en Angleterre, et, en France, c’est au musée Sauvageot qu’on en trouve le plus grand nombre. Le travail de toutes celles que je connais réunit ure extrême finesse à un modelé très-remarquable. Plusieurs d’entre elles sont en outre ornées de véritables dentelles et de pierres précieuses réelles ; et ce procédé sauvage, loin de nuire à l’effet, l’augmente au contraire par le goût avec lequel il est appliqué. La plupart de ces cires sont françaises. Les plus anciennes datent de Henri III, les plus récentes de 1790. Enfin, de nos jours, M. le comte de Nicuwerkerke, qui en possède un aussi grand nombre que M. Sauvageot, en a lui-même modelé quelquesunes qui, pour la finesse et l’effet, ne le cèdent en rien aux anciennes. Si cet élégant rameau de l’art national ne meurt pas, c’est à M. de Nieuwerkerke que l'on devra sa conservation.

La vingt-huitième section comprend les enlumi-

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nures de manuscrits. Hélas! j’ai encore vu le temps où l’on pouvait avoir pour une vingtaine de louis un manuscrit complet avec des miniatures très-présentables. Aujourd’hui, une seule page, quand elle est belle, vaut ce prix et quelquefois beaucoup plus. J’ai vu payer des lettres ornées toutes seules jusqu’à 100 et 150 francs, et je mets en fait que chaque page du manuscrit Grimani, à Venise, ou du manuscrit de Fouquet, à Francfort, se vendrait 1 ,000 francs pièce. Je déplore ce vandalisme, mais je n'ai pas le courage de le blâmer. Pendant des siècles, la peinture n’a eu pour se manifester que le vélin des manuscrits ou le ciment des murailles, sans intermédiaire. Au quinzième siècle encore, quand l’art avait depuis longtemps déchiré ses langes, en Italie, dans les Flandres, en Allemagne, en France, en Angleterre, en Espagne, jusqu’en Suède, les plus grands artistes, les plus, beaux génies ne regardaient pas comme au-dessous d’eux d’enluminer des missels et des antiphonaires. Vasari consacre un demi-volume aux biographies des plus célèbres miniaturistes de Florence, de Pise, de Sienne, d’Assise et d’Arezzo. Nos bibliothèques de France regorgent de merveilles qui soutiennent la comparaison avec les œuvres les plus délicates de Fra Angelico, de Girolamo dei Libri , de Giulio Clovio, de Memeling, de Roger van der Weyden. Tout le monde apprécie maintenant quelles inestimables

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peintures contiennent les manuscrits d'Anne de Bretagne, au Louvre; des Antiquités de Josèphe, à la Bibliothèque impériale; de Grimani, à Venise; et tous ceux éparpillés dans les bibliothèques de Bruxelles, de Munich, devienne, de l’Ambrosienne, à Milan; de la Laurentienne, à Florence ; de la Libreria, à Sienne. Ne pouvant payer un manuscrit, les amateurs ont donc malheureusement raison d’en recueillir les feuilles éparses. Il n’en manque pas à l’Exposition de Kensington. Celles dont je me souviens le mieux sont :

Un dessin de Sansovino , projet de la décoration temporaire de Sainte-Marie-des-Fleurs, à Florence, faite à l’occasion de la visite de Léon X, au duc de Hamilton ; — Rome assise, tournée à gauche, par Mantegna, forme ronde; — le cardinal de Médicis officiant, par Girolamo dai Libri ; — lettre P, avec l’Adoration des Mages inscrite dans la volute, de l’école dePérugin, toutes trois à M. Holford; — un moine présentant un livre à un roi, magnifique miniature à deux compartiments où je crois reconnaître la main de Roger van der Weyden, à lady Eastlake, qui en possède une collection nombreuse, où se reconnaît le choix délicat d’une femme.

L’histoire du livre se continue dans la vingt-neuvième section consacrée aux reliures ( Décorative bookbindings ). Pour peu que l’on ait le goût des

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l’exposition de kensington

beaux livres, l'examen des diaboliques vitrines où sont rangées ces reliures demanderait des journées

entières. Veaux à compartiments de Grollier et de Maioli, petits fers de Dusseuil, de Le Gascon et de Padeloup, cuirs intaillés de Venise, cuirs gaufrés d’Allemagne, parchemins estampés de Hollande, maroquins de Derome, débris des bibliothèques de Mathias Corvin, de François I er , de Henri III, de Laurent de Médicis, de De Thou, du prince Eugène, de Colbert, de madame de Ghamillart, du comte d’Hoym, du duc de Lavallière, de madame de Pompadour, de Girardot de Préfons, de la comtesse de Verrue ; tout est réuni là pour faire le charme, le désespoir et l’excuse des bibliophiles. En cherchant bien on trouverait, j’ensuis convaincu, dans ces volumes, dont chacun vaut dix fois son pesant d’or, ce fameux exemplaire des poèmes d’Homère, relié en intestins de dragon, qui figurait à Constantinople dans la bibliothèque de Basilicos Chrysoloras, exemplaire qui serait unique de nos jours vu l’extrême rareté des dragons. Il doit être là. Les noms des préteurs qui se retrouvent le plus fréquemment sont ceux de MM. Stephen Ram, Comte Gosford, Félix Slade, Turner, Spencer, Gibson, Gray, comte de Home.

Au moment où j'ai quitté Londres, on commençait à ranger dans cinq vitrines les objets de la trentième section : tissus et vêtements ecclésiastiques.

A LONDRES

J’ai pu jeter un coup d’œil à la dérobée dans vingt ou trente caisses de chapes, étoles, manipules, surplis, dalmatiques, mitres, jaquettes et casaques, caps et chapels d’huissiers et de hérauts d’armes, à l’ornementation desquels a concouru l’art de la tapisserie et de la broderie dans ce qu’il offre de plus délicat et de plus riche. Au milieu de ces toiles d’or et d’argent parfilées de pierres précieuses, de ces lourds brocarts de velours et de soie, de ces lampas frappés d’orfroiset roides comme du métal, brille, dans sa simplicité, la mitre de saint Thomas de Canlorbéry, la glorieuse victime de Henry II. Elle est en soie blanche, bordée d’argent et doublée de soie rose, et appartient au cardinal Wiseman.

Enfin, sans entrer dans le détail des mille et une curiosités comprises sous la dénomination d’objets divers, et formant la trente et unième et dernière section, j’indiquerai en courant plusieurs collections d’oignons de Nuremberg et de montres plus nombreuses que celle formée par le prince Soltykoff; une collection d’anneaux épiscopaux et pontificaux, et jusqu’à une collection de clefs de chambellans de toutes les cours de l’Europe aux dix-septième, dixhuitième et dix-neuvième siècles.

Je n’ai pu avoir, je le répète en terminant, l’idée de signaler à l’attention publique toutes les richesses, toutes les curiosités, toutes les raretés de l’Exposition

l’exposition de ejensington

(le Kensington. Un livre y suffirait à peine. J’ai tenté seulement d’en fixer le souvenir dans la mémoire de ses nombreux visiteurs.

Mais, en dehors de l’intérêt général qu’elle présente, la France pourrait, ce me semble, y trouver un enseignement à méditer et un exemple à suivre. Formée des produits de l’industrie artistique universelle, c’est incontestablement notre pays qui en a fourni la plus large et la plus belle part. Or, sans faire d’étroit patriotisme, n’est-il pas regrettable de voir les étrangers se parer de nos dépouilles, et ne sommes-nous pas responsables de ia facilité avec laquelle nous laissons sortir de notre territoire des œuvres où l’imagination de nos artisans a imprimé le génie français en aussi gracieux caractères? La France est, avec l’Italie , le pays producteur par excellence. En fait de goût, l’Europe est notre élève. Mais si, dans notre négligence à conserver le patrimoine de nos aïeux, nous le laissons s’éparpiller à l’étranger, ne pourrait-il pas arriver que le sceptre du goût ne passât en d’autres mains? Il est bon de se montrer généreux ; il ne faut pas être prodigues. Les Anglais, qui depuis soixante ans viennent chez nous faire des rafles dont l’Exposition de Kensington conlient les incroyables résultats, sont plus avisés et se montrent fort avares des œuvres de leurs artistes. Je n’en connais pas cent sur le continent, depuis Olivier

A LONDRES» 193

et Hillyard jusqu’à Leslie et Mulready. Le génie expansif de la France n’admet heureusement pas l’ordre poussé si loin; mais Kensington nous enseignerait, à être moins prodigues, que ce serait déjà une leçon aussi fructueuse pour nous que pour l’Angleterre.

En second lieu, cette exposition n’est-ejle pas un précédent bon à suivre, et ne pourrait-on pas la renouveler en France? Certainement beaucoup d’œuvres françaises ont été dispersées et recueillies chez les nations voisines; mais notre nature est douée d’un tel ressort, la Providence l’a gratifiée d’une telle puissance de fécondité, qu’une brèche est réparée sitôt que faite, et que nous produisons plus encore que nous ne dépensons. Après tant de révolutions, on est confondu de toutes les merveilles contenues encore sur le vieux sol gaulois. Sans parler des établissements publics que la libéralité de l’Empereur enrichit journellement, sans parler des grands amateurs de Paris et de la province, il n’y a pas de petite ville qui n’ait son collectionneur ; il n’y a pas de collectionneur qui ne possède au moins un objet précieux, ou beau, ou rare. Seulement il faut se donner la peine d’aller jusqu’à lui. La pensée qui grouperait tous ces objets les rapprocherait de leurs semblables, les ferait venir jusqu’à nous, ne serait-elle pas accueillie avec grand succès, et n’est-il pas cer-

194 L’EXPOSITION DE KENSINGTON a LONDRES, tain qu’une exposition française d’objets de curiosités réunirait autant de richesses, autant d’éblouissements que l’Exposition de Kensington?

Septembre 1862.

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