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LE CABINET DES GEMMES A FLORENCE

Il est peu de villes plus connues que Florence ; il n’en est pas sur lesquellss il y ait plus à dire. Les splendeurs de l’art y saisissent si vivement l’imagination, que l’on croit volontiers son impression différente de celle des autres. Et cependant voilà trois siècles que les générations successives viennent s’incliner devant ce sanctuaire de la civilisation, et y chercher les secrets d’un art dont le mot est perdu. L’imagination a le môme privilège que le cœur humain : ce qui y touche est éternellement jeune. On a beaucoup écrit sur Florence ; il faut espérer que l’on écrira beaucoup encore.

Je voudrais aujourd’hui dire quelques mots d’une des nombreuses annexes de cet amas de richesses que l’on nomme le Musée des Offices : je veux parler du Cabinet des Gemmes. Au moment de com-

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mencer, j'hésite. Comment me circonscrire? Faut-il faire entrer dans cette division les sculptures modernes, ces œuvres où le génie des Verrochio, des Rosellino, des Bencdetto da Majano, brille à l’égal de celui des Ghibcrti , des Donatello , des Michel- Ange? Mais le sujet prendra des proportions insolites et dépassera tes bornes d’un article feuilleté d’une main distraite. Faut-il les négliger, malgré l’afTinité évidente qui les rapproche des travauv de l’orfèvrerie? J’avoue qu’il est pénible de passer devant une belle chose sans s’arrêter, sans l’admirer, Sans en raisonner et en déraisonner, sans venir la consacrer pour la millième fois par le tribut de son humble admiration. Le temps et la place qui me manquent me forcent à prendre ce dernier parti ; mais je ne me tiens pas pour battu, et j’espère bien un jour pouvoir parler de ces bronzes et de ces marbres que je suis forcé de négliger aujourd’hui.

Le cabinet des Gemmes jouit en Europe d'une réputation méritée. Contenant des pierres gravées, des médailles, de l’orfèvrerie, des curiosités de tous genres, il correspond à la fois à notre cal)inet des médailles de la Bibliothèque impériale et à notre cabinet des bijoux du Louvre. Comme collection numismatique, il est inférieur au premier ; comme orfèvrerie, il est l’égal de la Gruene Gewœlbe de Dresde et du Trésor impérial de Vienne. Il n’y a, dit-on.

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que le Trésor de Moscou qui lui soit supérieur. Il occupe à l’extrémité de la première galerie des Offices une chambre ou tribune autour de laquelle sont disposées six armoires contenant de quatre cents à quatre cent cinquante objets. Sa formation , comme celle de toutes les collections de Florence, date de Laurent le Magnifique (mort en 1492). Avant d’ôtre réunis aux Offices, la plus grande partie de ces objets ornaient la chapelle des Médicis à San-Lorenzo ; non pas celle des statues de Micbel-.\nge, mais l’ancienne cliajjelle dite Vieille Sacristie. Ils ne furent transportés aux Offices qu’en 1640, sous le règne de Ferdinand II.

Pour être complet, un examen de cette collection aurait besoin d’être précédé d’un historique de l’orfévrerie en Italie. Ce serait un traité des plus intéressants. I! faudrait remonter aux Étrusques, dont les nécropoles nous livrent des travaux d’une inimitable perfection; traverser le monde romain et lui demander non-seulement des leçons de goût, mais encore les secrets de sa main-d’œuvre. Puis, au milieu de la décadence du paganisme et de la formation d’un monde nouveau , il faudrait suivre la filiation affaiblie mais non interrompue de cet art, rechercher la façon dont des éléments nouveaux ont agi sur ses métamorphoses , faire la part du génie du Nord apporté par les invasions barbares, et de celui de

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l’Orient pénétrant en Europe par Palerme et Venise. Il faudrait enfin faire sentir combien ces éléments étaient profondément soudés et amalgamés ensemble; le degré d’avancement, le lustre qu’ils avaient donné à l’art', quand, dans les premières années du quinzième siècle, se révélèrent en Italie les symptômes du grand mouvement de la Renaissance. Je le répète, ce serait un traité complet.

Au surplus, ce traité existe; Mariette en a tracé le canevas dans son Histoire des gravures en pierres fines, et Vasari en a fourni les documents, au moins pour la période de 14i)0 à I.”îîO, dans son chapitre des Eccellenti intagliatori de camei e gioie.

Laurent le Magnifique, comme tous les Italiens, aimait les bijoux et les pierres gravées; il les recherchait de tous côtés. En mettant ses ressources de souverain au service de sa passion de curieux, il fit surgir toute une population d’artistes impatients d’égaler les œuvres grecques et romaines qu’il rassemblait. C’est à juste raison qu’on lui fait honneur de la renaissance de l’orfèvrerie en Italie. Ces artistes étaient en même temps sculpteurs, ciseleurs, fondeurs, graveurs de médailles et de monnaies, orfé-

1 . Le flambeau à sept branches du dôme de Milan date de la première moitié du treizième siècle. C’est une des œuvres d'orfèvrerie les plus belles de tous les temps et de tous les pays.

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vies, bijoutiers; quand ils n’étaieut pas architectes et peintres comme Orcagna, comme Giotto, comme Brunelleschi, comme Ghiberti , comme Donatello , comme Michel -Ange, comme Léonard de Vinci, comme Sansovino, comme le Francia, qui signait ses belles vierges Amifex, et qui, comme orfèvre, a gravé les charmants caractères typographiques des Aides. Je souhaite beaucoup que la division du travail qui, à ce que j’entends dire, est un progrès', produise d’aussi glorieuses personnalités. Vasarime fournira les noms de quelques-uns de ces artistes.

Le premier dont il parle est Giovanni delle Corniole , dont le chef-d’œuvre, Portrait de Savonarole, figure dans la dactylothèque de Florence. Parmi ses élèves, le plus habile futDomenico de Polo, qu’il ne faut pas confondre avec le suivant, Domenico dei Camei, l’auteur d’un portrait de Ludovic le More sur rubis, dont Vasari parle longuement. C’est à ce Domenico que sont attribuées les deux belles agates onyx : Louis II marquis de Saluces , et Charles (T Amboise, de notre cabinet des médailles, n“ 323,

Léon X n’appartenait pas impunément à la famille des Médicis. Il avait appelé à Rome un orfèvre de Pescia, Pier Maria, auquel son habileté à rendre la souplesse du corps humain avait fait donner le surnom de Tagliacarne. Le cabinet des Gemmes possède

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de lui un groupe en porphyre dont je parlerai plus loin.

Puis viennent Michellino, le concurrent de Tagliacarne, Giovanni Bernardi de Bologne, mort en lo55, recherché surtout pour la devlérité avec laquelle il intaillait le cristal de roche; ]S’icolo delP Avanzi , Galeazzo Mondella , tous contemporains de Malteo del Nassaro, mort en lo47, et qu'un long séjour à la cour de François I" a presque fait notre compatriote. Benvenuto Cellini, qui avait connu Matteo à Paris, en parle longuement ; et nous savons par le témoignage de Yasari qu’en 1S27 il avait gravé les coins de la monnaie, et que plus tar(i le roi lui commanda « une taille pour l’autel de Sa Majesté qu’elle faisait porter dans scs voyages, remplie de figures d’or parties gravées, parties en bas-reliefs, avec une grande quantité de joyaux gravés répandus sur les piembres desdites figures. » Le cabinet des médailles de Paris possède, sous le n“ 325, une tête de François !*'■ sur sardonyx qui passe pour l’œuvre de Matleo. Son influence fut prépondérante sur le goût français de son époque, et pendant toute la seconde moitié du seizième siècle, notre orfèvrerie se ressent de ses leçons comme la peinture s’empreint des traditions du Primatice et du Rosso.

La position conquise en France par Matteo del Nassaro était occupée en Italie par un Yicentin, Ya-

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lerio Belli, plus connu sous le nom de Yalerio Vicentino (1486-1346), auquel Yasari consacre une biographie des plus détaillées. Mariette , traduisant presque littéralement Yasari, dit que « la gravure en creux et celle en reliefl’occupèrent alternativement; toutes les espèces des pierres fines passèrent sous son touret; mais, obligé de se prêter au goût dominant, on le vit s'exercer le plus souvent sur des cristaux. Il grava aussi des poinçons pour des médailles modernes, et il fit encore un plus grand nombre de copies de médailles antiques. Avant le funeste sac de Rome , cette ville était, pour ainsi dire, peuplée de graveurs que la réputation de Yalerio y avait attirés de toutes parts, et notre artiste, qui en était regardé comme le chef, fut employé pendant longtemps à graver pour le pape Clément YII. Le souverain pontife ne se borna pas à lui faire faire ce beau coffret de cristal de roche dont Sa Sainteté fit présent à François I®' ^\o\r plus loin); ce même pape lui fît encore - exécuter une magnifique croix et plusieurs beaux vases aussi de cristal, qui, joints à d’autres vases de pierres précieuses qui avaient été rassemblés autrefois par Laurent de Médicis, furent donnés par le saint-père à l’église de Saint-Laurent de Florence pour servir de reliquaires. Yalerio passa dans la suite au service de Paul IIL II travailla pour le cardinal Farnèse et pour quantité d’autres personnes de

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distinction. » Valerio Vicentino a joué un rôle si important dans son art, il a laissé une telle réputation, que de son temps déjà les faussaires contrefaisaient sa signature, et que maintenant encore on ne peut trouver en Italie le moindre morceau de cristal taillé sans qu’on le lui attriluie. Mariette possédait de lui un médaillon gravé dans son Traité des pierres (jravces, et je crois (ju’il y a dans la collection Pourtalès à Paris un coffret de sa main.

Sandro Cesari de Milan, dit le Greco , avait ciselé pour le pape Paul III une médaille si parfaite, que , Michel-Ange, prétend Vasari, disait que c’était la mort de l'art, parce qu’on ne pouvait aller plus loin. Cesari paraît avoir travaillé en France; au moins cite-l-on de lui une cornaline avec le portrait de Henri II faite pour le cardinal Farnèse.

Au .seizième siècle , les relations de l’Ilalie avec l’Espagne étaient plus intimes et plus fréquentes que de nos jours. Parmi les orfèvres de la cour de Philippe II, on cite .lacopo da Trezzo, qui rencontra à Madrid la même faveur que Matteo à Paris. C’est Jacopo da Trezzo qui, en collahoration avec ses compatriotes Pompeo Ia3otii ‘ et Giamhattista Comano ,

i. Pompeo Leoni est l’auteur du beau monument en bronze de Charles-Quint, érigé par Pliitippe II à la mémoire de son pùre, et dont les principales figures sont placées maintenant dans les salles de sculpture du Museo del Rey à Madrid.

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avait ciselé le rétable du grand autel de l’Escurial. Il mourut à Madrid en 1589 dans la rue qui porte encore son nom, et laissa un neveu, Jacopo da Trezzo le Jeune, mort également à Madrid en 1601.

Vasari cite encore d’autres arti.stes ; Gasparo et Hieronimo Misseroni, qui avait ciselé un grand vase de lapis-lazuli pour l’autel des Medicis à Saint-Laurent;

Pietro Paulo Galeolto, graveur de monnaies du ducCosmelI;

Pastorino de Sienne, Girolamo Faguioli de Bologne, Domenico Poggini de Florence..., etc., etc.

Je n’irai pas plus loin dans cette nomenclature. Il serait facile do la pousser jusqu’en 1789, ce ne sont pas les documents qui font défaut. Mais elle suffit à faire comprendre et l’activité qui régnait à Florence au seizième siècle dans les ateliers d’orfévres, et la beauté des produits qui en sortaient. Ils étaient au niveau des peintures et des sculptures de cette admirable époque. Pénétrons maintenant dans le Cabinet des Gemmes.

Les cristaux de roebe forment la division la plus nombreuse et celle par laquelle nous débuterons. Quand on les examine attentivement, on est frappé de la similitude de plusieurs pièces avec des pièces du cabinet des bijoux au Louvre. La raison en est simple. Les joyaux maintenant à Paris firent partie"

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